‹ L'affaire DreyfusChapitre 4 sur 178 · A (US · texte numérisé non relu

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mais qui ont été démentis par Esterhazy dans le Morning Leader, le Daily Neuos et la Libre Parole du 27 septembre (1).

La veille même du jour où les Chambres réunies de la Cour de Cassation ont rendu leur arrêt, c’est-à-dire le 2 juin 1899, Esterhazy se trouvait à Londres en présence de l’un des rédacteurs du journal « le Matin », M. Serge Basset, dit Paul Ribon, et là, dans une interview que celui-ci lui faisait subir, . il déclarait encore qu'il était l’auteur du bordereau. Comme son interlocuteur lui conseillait en effet de se dégager de toute compromission avec les généraux qui, après lui avoir, suivant lui, imposé les missions les plus difficiles et les plus dangereuses, l’abandonnaient, de dire toute la vérité et d’assurer ainsi sa tranquillité personnelle : « Ecoutez, Ribon, lui « répondit Esterhazy, je crois que vous avez raison : je vais « dire la vérité. Eh bien ! je vais vous dire quelque Cnose « que peu de personnes savent jusqu'à présent : c’esb moi « qui ai fait le bordereau ! »

A cette déclaration inopinée, M. Serge Basset restant interloqué : « Oui, c’est moi, reprit-il, qui en 1894 ai écrit le bor- « dereau à la prière du colonel Sandherr, mon supérieur. I « y avait à l'Etat-Major un officier qui trahissait : cet offi- « cier s'appelait Dreyfus, il fallait le pincer. Voilà comment « j'ai écrit le bordereau. Quant à dire pourquoi, je le dirai « plus tard ».

M. Serge Basset lui demanda alors comment il avait pu porter le poids de ce secret pendant quatre ans :

« Si vous saviez, répliqua Esterhazy, toutes les sollicita- « tions dont j'ai été l'objet de la part de tout le monde, des « dreyfusards, de mes parents, de mes amis, de la part des « généraux, de la part de l'Etat-Major ! Il y a six mois, j'ai « voulu faire cette déclaration : l'Etat-Major m'a impérieu- « sement ordonné de me taire ».

M. Serge Basset lui demanda l'autorisation d'envoyer le récit de cette conversation à son Journal. Esterhazy y consentit le lendemain et tous deux ensemble rédigèrent la déclaration qu'Esterhazy signa en y joignant une note écrite

(1) Strong Rowland, Cass. 99. I. 740 el suv. Rennes Il, 287 et suiv. Voir sur les démélés d'Esterhazy avec M* Beer, le Temps, du 28 septembre 1898, — ia Libre Parole, du 30, — le Matin, du 1” octobre.

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p. 9 et signée de lui attestant la rigoureuse exactitude de son récit. Cette note a élé ultérieurement saisie dans les bureaux du Matin (4). ;

Le lendemain Esterhazy répétait le même récit devant M. Deffès, rédacteur du Temps (2).

Il ne s’en est pas tenu là et n’a cessé depuis de reproduire la même version.

C'est elle qu'il avait donnée dans sa lettre au Premier Président de la Cour de Cassation du 13 janvier 1899 (3).

Pendant le procès de Rennes, il a constamment écrit aux juges, au Commissaire du Gouvernement, au général Roget. Dans toutes ces lettres revient le même récit.

C’est ainsi que nous détachons d’une longue lettre, qu'il a adressée le 6 août 1899 au commandant Carrière, les passages suivants. Après avoir expliqué les raisons qui lenipêchent de venir déposer à Rennes, il ajoute :

Mais je veux dire certaines choses et jurer la vérité devant Dieu auquel je crois de toutes mes forces et par les deux sentiments qui restent aujourd'hui les seuls vivants dans mon cœur : la mémoire sacrée de mon père qui fut l'un des plus glorieux chefs de l'armée française et l'amour que j'ai pour mes enfants. Par cette mémoire qui fut jadis mon orgueil, par cette tendresse qui tient toute mon âme, je jure la vérité des faits suivants.

Il raconte alors qu'il connaissait le colonel Sandherr depuis l'expédition de Tunisie (4), que leurs relations de service sont bientôt devenues des relations d'amitié ; que Sandherr, qui se donnait corps et âme à son service, aimait à s’en entretenir ; que, plein de la haine de l'ennemi héréditaire. qui, au mépris de la parole d'honneur donnée, opérait impunément sous le couvert de l’immunité diplomatique, il ne se tenait pas de fureur de ces félonies ; que des fuites nombreuses s'étaient produites ininterrompues depuis 1893 ; — que leur nature indiquait clairement qu'elles ne pouvaient avoir leur source qu'au Ministère de la Guerre ; — que c’est alors qu’en juillet 1894 le colonel Sandherr lui avait proposé d'entrer en relation avec l'agent À et qu'il avait accepté.

(4) Serge Basset dit Paul Ribon, Rennes III, 356.

(2) Deffès. Rennes III, 409.

(3) Lettre Esterhazy au Premier Président de la Cour de cassation, Cass. 99. I. 608. :

(4) Cpr. Lettre d'Esterhazy au Conseil de guerre 25 août 1899. (Liasse à, n° 63.)

LR Ve DEAR

Très infatué de lui-même, infiniment moins au courant que je ne l'eusse cru des choses les plus élémentaires de notre svstème militaire, cet officier n’était pas difficile à abuser. Je m'y employai de mion mieux en me conformant strictement aux prescriptions qui m'étaient données, aux indications que je recevais. EL c'est dans une discussion très vive, voulue par mon chef et amenée par moi sur la supériorité du Service des Renseignements (étranger) comparé avec le service français que À, qui affirmait avoir à son service un grand nombre d'officiers français, fil allusion en propres termes à un officier dont il disposait au Ministère de la guerre, un capitaine et un artilleur encore (sic) ! Je rendis immédiatement compte au colonel Sandherr de cette conversation : « Je sais qui c'est et je Liens mon hommie ! » me dit-il. Quelques jours après, il me dicta le bordereau que j'écrivis au crayon et recopiai chez moi et que conformément à mes instructions je portai ensuite chez A., profitant d’une époque où nous savions À absent de Paris, en congé. Ce document a été pris dans la loge du concierge. Il a été pris intact, sous son enveloppe et apporté par un... employé, notre agent (1). Il a été déchiré pour faire croire qu'il venait du cornet. Telle est la vérité absolue (2). Vous avez saisi dans les bureaux du Malin l'article dans lequel je raconte en détail ces faits. Cet article est de ma main; je n'ai rien à y changer et je jure qu'il est l'expression de la vérité (3).

Et dans sa lettre du 29 août au général Roget, après avoir lu la déposition de M. Bertillon, il écrit :

Je n'ai rien à répondre à ce Bertillon, à ce fou misérable dont la place est à Bicètre ou au bagne et qu'en six lignes je clouerais sans réplique, autrement que par les discours idiots du juif Paraf... Il est désolant de ne pas avoir voulu dire la vérité et le rôle de Sandherr qui expiiquait tout. Que ce soit odieux et stupide, comme dit cet invraisemblable Gendron ? Cela est. Que Sandherr ait cédé à un moment de folie, que j'aie été fou d'y consentir, tout cela esi possible : mais cela est (4).

Enfin Esterhazy a maintenu cette même version les 22, 26 février, 1% et 5 mars 1900, lorsque, sur l'ordre de M. le Ministre des Affaires étrangères, le consul de France à Londres a recu ses déclarations et en a dressé procès-verbal (9).

En lui-même, ce récit, que M. Bertillon a traité de « rocam-

() Cpr. Lettre Esterhazy à son avocat M° Cabanes, versée au dossier par M. Reinach. Eng. crim. I, 551.

@) Cpr. Lettre d’'Esterhazy au général Rogel. Rennes, liasses 2, 52, 29. (3) Liasse 2 du dossier de Rennes.

(4) Liasse 2 du dossier de Rennes, n° 52.

(5) Déposition d'Esterhazy devant le consul de France à Londres. End.

crim. ll 483.

bolesque » (1), n'a rien d'invraisemblable (2). 11 cadre de plus avec les faits matériels qui ont pu être contrôlés.

Faut-il rappeler, en effet, l'identité absolue de l'écriture d'Esterhazy avec ceile du bordereau, sigualée par tous (3) avouée de tout temps par lui-même, qui, lorsqu'il niait être l’auteur de la pièce, déclarait cette ressemblance « tellement frappante qu'on dirait les mots calqués les uns sur les autres » (4).

Il n’est personne qui ait oublié les expertises auxquelles il a été procédé sur ce point ; — les hésitations de MM. Gobert et Pelletier qui ne se sont jamais crus autorisés à attribuer le bordereau à Dreylus (5); l'avis de M. Charavay qui, après avoir déclaré d’abord qu'il croyait à la similitude de l'écriture du bordereau avec celle de certaines des pièces de compar raison émanant de Dreyfus, a loyalement reconnu son erreur dès qu'il à pu rapprocher du bordereau l'écriture d'Esterhazy (6) : l'opinion unanime de MM. Meyer, Molinier et Giry dont la haute compétence s'impose à {ous et qui affir-

ment que le document est, non seulement de l'écriture, mais

de la main même d'Esterhiazy (7). — Est-il besoin d'insister sur la force irrésistible que ces constatations, déjà si décisives, ont puisée dans cette autre circonstance que le papier du bor-

dereau présentait la plus grande analogie avec celui des let-.

tres du 17 avril 1892 et du 17 août 1894, celle-ci contemporaine de l'envoi du bordereau,dont l'authenticité n'est pas douteuse (8), toutes deux émanées d'Esterhazy, qui, en décembre 1897, avait expressément nié s'être jamais servi de papier calquê (9) el se trouvait ainsi convaincu de mensonge (10).

Si l’on examine d'autre part le bordereau, on constate qu'il ne ressemble que fort peu aux pièces venues au Service des

() Berlillon (M. G. Dossier Esterhazy : pièces diverses, cote 2). Targe. Enq. crim. I, 77.

(2) Cpr. Général Zurlinden, Rennes I, 207. — Général Mercier, Rennes, , 149. — Général Roget, ennes 1, 266. — Général de Boisdetfre, Rennes 1, 528:

(3) Picquart (Pell., 19, 20) (Rav., PR (Rav., 177). Du Paty de

Clam (Rav., 18 déc. 1897) . Mathieu re (Rav., 164).

(4) Esterhazy (Pell., 11. 13. Rav. 163).

(5) Esterhazy (Pell., 11, 13. Rav., 163).

(6) Charavay : Rennes, IL 466. |

(7) Meyer : Cas., 99. I. 647 Molinier : Cass, 99. 1. 648; Giry : /Cass., EJMINGS0!

(8) Expertise Putois, Marion, Choquet : Cass., 99. I. 680

(9) Esterhazy (Raw., 163).

(10) Bertulus : Rennes I, 360.

renseignements par le cornet (1). Tandis que celles-ci sont le plus souvent froissées, déchirées en menus morceaux, il n’est ni chiffonné, ni plissé ; il est à peine lacéré en quatre ou cinq morceaux {2). Certains des fragments du léger papier pelure tiennent encore les uns aux autres (3) et leur apparence donne toute créance au récit d'Esterhazy indiquant qu'Henry ne l’a déchiré que pour faire croire qu'il lui était parvenu par le cornet.

Aussi comme l'attitude d'Henry est singulière à ce moment où, pour la première fois, le bordereau apparait entre ses . mains ! Au lieu de montrer la pièce au chef de service, le colonel Sandherr, il appelle à lui le capitaine Lauth, l'archiviste Gribelin : il leur montre le document qu'il prend au milieu de nombreuses autres pièces étalées sur sa table. C'est si étrange, si anormal, que le commandant Lauth lui-même n'a pu s'empêcher de ie remarquer. « Il est probable, a-t-il dit, que, s’il eùüt réfléchi, il se serait dit : « Je ferais mieux de « montrer cela au chef de service. » (4). — Ne peut-on croire, au contraire, qu'il avait réfléchi et que, dès ce moment. il cherchait peut-être à se créer des témoins dont il put ultérieurement invoquer l'attestation, si l'origine qu'il donnait au bordereau venait à être contestée ?

Si l'on veut, au surplus, se donner la peine de raisonner, ne voit-on pas l'impossibilité manifeste à ce que le bordereau ait été trouvé dans le « cornet », c’est-à-dire parmi ces débris que la femme Bastian ramassait dans le panier à papiers de l'attaché militaire À ? Que A traitât ainsi les lettres insignifiantes qu'il recevait ou les brouillons de celles qu'il écrivait, cela se peut à la rigueur comprendre. Mais est-il admissible qu'il ait pu avoir la pensée de jeter au panier, sans même l'avoir complètement déchirée, cette pièce capitale qui accompagnait ef annonçait des documents que l’on dit importants, qui émanait d’un officier français-et qui dénoncçait el prouvait sa trahison ? C’est en vérité se faire une singulière idée-de l'intelligence d’un homme que tous s'accordent pourtant à reconnaître, et l'on s'explique cette exelamationh de A rap-

() Matton : Enq. crim. I, 246.

(2) Cpr. Lauth : Eng. erim. 1, 524.

(3) Bertulus : Rennes I, 363. Général Rogel, Rennes 1, 336. (4) Lauth : Enq. crim. I, 540. Cpr. Lauth, Rennes I, 609.

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portée par M. Casella dans sa déclaration qu'a publiée le journal Le Siècle, dans son numéro du 7 avril 1898.

Que n’a-l-on pas dit dans cette aflaire ? On a affirmé, par exemple, que ce fameux bordereau avait été trouvé dans mon panier à papiers. Eh bien ! je puis, moi, donner ma parole de gentilhomme que ce bordereau n'a jamais élé en mes mains ni dans celles d'aucun des membres de notre (maison). Ce bordereau.. Non, je ne veux pas parler !. a été intercepté avant qu'il n’arrivàät à destination. Trouvé dans mon panier ! C'est rigolo. Croyez-moi ; si j'avais eu l'habitude de jeter au panier les documents que l'on m'expédiait, je vous garantis que l'on aurait trouvé quelque chose de plus important (1).

L'on soutiendrait vainement que l'honorabilité d'Henry et celle du colonel Sandherr ne permettent pas d'admettre qu'ils se soient prêtés à la manœuvre racontée par Esterhazy. Toute la conduite d'Henry et les nombreux faux qu'il a Commis ou fait commettre disent assez ce dont il était capable. Et quant au colonel Sandherr, doné on a vanté le caractère (2), nous ne pouvons oublier qu'il était le chef du Bureau des renseignements ; qu'on avait pris peu à peu dans ce milieu, et presque sans s'en rendre compte, l'habitude des actes, non seulement les plus illégaux, mais même les plus contraires à la morale et à la loyauté et que l’on y tenait pour de bonne guerre les pièges les plus malhonnêtes, comme l'emploi de lettres anonymes et de faux, dès lors qu'il s'agissait de rechercher et d'établir un acte de trahison ou de dépister une manœuvre d'espionnage.

Rappelons aussi qu'il était de notoriété publique que le colonel Sandherr était un ardent antisémile (2) et qu'il était de plus, dès ce moment, atteint de la grave maladie cérébrale, qui, peu après, a nécessité sa mise à la retraite anticipée, et, quelques mois plus tard, causé sa mort (4), si bien qu'Esterhazy pouvait écrire au général Roget :

J'ai fait une bien grande faute en écoutant le colonel Sandherr. Pouvais-je prévoir sa mort et n’aurais-je pas dû me souvenir que son frère, Capitaine au 74° avait été frappé de folie subite (5) ?

(1) Casella (Zola) : Annexes Il, p. 517.

(2) Cordier : Rennes il, 515.

(3) Lalance (Zola) Il, 178.

(4) Lalance (Zola) II, 178.

() Lettre d’Eslerhazy au générai Rogel, Rennes, cole 59. Enq. crim. IH,

Objectera-t-on que le bordereau était inutile puisque le <olonel Sandherr savait dès l’origine que le traître qu'il cherchait était Dreyfus et qu'on ne s'explique plus les recherches auxquelles il a été procédé dans les bureaux de l’Etat-Major, lorsque la photographie du bordereau y à été communiquée aux chefs de services pour Chercher à découvrir quel en pouvait être l'auteur (1).

L'objection ne semble pas irréfutable. Si le colonel Sandherr à eu recours à la manœuvre révélée par Esterhazy, il devait à tout prix la dissimuler et ne pouvait, par suite, ni désigner Dreyfus, ni apparaître au cours des investigations prescrites, tant que les soupçons ne s’égareraient sur aucun autre que sur Dreyfus et l’exclamation qu'il aurait poussée. lorsque le nom de celui-ci a été indiqué : « J'aurais dû m'en douter (2) », ne serait que l'exécution naturelle et logique du plan qu'il avait conçu.

Dira-t-on que le bordereau était si bien un acte de trahison réelle qu'il était accompagné des documents dont il donne la nomenclature et que ceux-ci sont parvenus à la puissance étrangère à laquelle ils étaient destinés ?

L'on peut se demander tout d'abord si le fait en lui-même est certain. Le général Gonse, appelé à s'expliquer sur ce point, n'a pas osé l’affirmer.

Savez-vous, lui a demandé le lieutenant-colonel Brongniard, si :

l’on a appris que les documents énumérés au bordereau sont parvenus à destination ?

Le Général Gonse. — On l'a toujours supposé puisqu'ils sont “annoncés dans la lettre missive. Il ny a donc pas lieu de supposer qu'ils ne sont pas parvenus.

Le Président. — Est-ce que le service de contre-espionnage à fait connaître si ces documents étaient parvenus ?

Le général Gonse. — On n'en a pas de preuve directe (5).

Nous devons toutefois remarquer que M. le comte Tornielli a dit à M. le sénateur Trarieux que les documents énumérés au bordereau avaient bien été communiqués à l'agent A. Mais il a en même temps ajouté « qu'ils l'avaient, été par un autre officier que Dreyfus » (4) et cela va de sai si, comme nous le croyons, le bordereau est de la main d’Esterhazy...

(1) Général Zurlinden : Rennes I, 209.

(2) D'Aboville : Rennes I, 578.

(3) Général Gonse : Rennes I, 556.

(4) Traricux : Cass. 99. I. 465.

M. Paléologue a, d'autre ‘part, entendu dire que des quatre notes énumérées au bordereau trois étaient entre les mains de la nation de A. ; une, celle relative à Madagascar, entre les mains de Ja nation de B à qui A l'aurait remise (1).

Mais il n’y à rien à tirer de ce que les documents sont parvenus à l'étranger tandis que le bordereau est entre nos mains. Rien n'indique qu'ils fussent contenus dans la même enveloppe et il y a tout lieu de croire, au contraire, qu'ils formaient un paquet séparé qui, remis en même temps que le bordereau chez le concierge, y est resté tandis que le bordereau était repris et remis au Bureau des renseignements.

C'est bien en effet ce que M. Puybaraud, ancien directeur des recherches à la Préfecture de police, a dit à MM. Victorien Sardou et de Flers tenir de la bouche d'un des employés de la Préfecture, oncle de l’agent Brücker qui, pendant longtemps, a été l'intermédiaire entre le Bureaw des renseignements et la femme Bastian, c'est-à-dire avec la personne qui livrait les papiers soustraits chez l’attaché militaire A.

Quand le concierge [de la maison habitée par A.] s’absentait pour aller boire au cabaret, lui aurait raconté Brücker. la femme Bästian iui gardait sa loge, Un jour qu'elle y était ainsi installée, elle prit dans le casier de A une lettre à son adresse : elle aurait vu dans le même casier un autre pli plus gros qu'elle ne prit pas. Elle denna la lettre à son ami Brücker. Celui-ei ouvrit l'enveloppe, vit le document et l'apporla triomphalement à Henry (2). :

Cette version cadre absolument avec le propos de l’attaché : militaire A. rapporté par M. Casella dans la déclaration qu'a publiée Le Siecle (3). Toutefois nous devons rappeler que Brücker a toujours dit qu'il n'a jamais vu le bordereau et qu’à partir de juin 1894 au plus tard 11 avait cessé d'apporter à la Section de statistique des papiers venant de A...

Il ne serait pas sérieux de prétendre non plus qu'Esterhazy, officier de troupes, était dans l'impossibilité de se procurer les documents du bordereau.

Nous aurons à revenir ultérieurement sur ce point lorsque nous examinerons l'hypothèse suivant laquelle le bordereau

(1) Paléologue : Enq. crim. I, 355.

(2) Reinach : Eng. crim. 1, 562. V. Sardou : Enq. crim. 1, 725 ; De Flers : End. crim. 1, 729 ; Cpr. Brücker : Eng. crim. 1, 306.

(3) Casella (Zola), annexes II, 517. — Siècle, 7 avril 1898.

constituerait un acte de trahison réelle et que nous rechercherons si tout, dans ce cas même, ne dénonce pas Esterhazy comme le coupable (1j. Mais, demeurant sur le lerrain spécial où nous sommes en ce moment placés, remarquons que l'impossibilité signalée n'existe à aucun degré si l’on tient Esterhazy comme agissant par l’ordre et sous la direction du colonel Sandherr, qui avait tous les documents en sa possession.

L'on ne saurait davantage être arrêté par l'invraisemblance prétendue d'une hypothèse dont la condition même serait la livraison à l'étranger par notre propre Service des renseignements de pièces intéressant la défense nationale. Ce m'est autre chose que la pratique du contre-espionnage qui ne saurait s'exercer sans la remise de documents assez importants pour lui donner l'apparence d’un acte de trahison sérieuse.

Les débats antérieurs ont déjà fait la preuve de l'existence des agents doubles employés, par la section de statistique, tels que Lajoux et Corninge (2,.

Vous connaissez cette entreprise, a dit le lieutenant-colonel Cordier au Conseil de guerre de Rennes. A côté d'un agent étranger se place un agent à nous, puis deux, puis trois, et, en définitive, il arrive à un moment donné que nous avons une organisation immense : c'est absolument comme si le service français avait entrepris le recrutement du service de l’autre côté. C'est nous qui

le recrutions. Ceci nous procurait deux profits: d’abord de pouvoir gaver l'étranger de faux renseignements ; ensuite nos faux agents

remplissaisnt chez lui ia place de bons agents (5).

Le général Mercier, qui avait d'abord nié qu'aucun de nos officiers se füt jamais mêlé à ces pratiques et eût jamais fait acte d'amorçage, qui avait soutenu que jamais une opération de ce genre neût été autorisée par lui (4) a dû changer de ton devant les révélations produites à l'audience du Conseil de guerre.

Au commencement de 1894, a-t-il dif alors, un de nos agents travaillait en même temps pour les Gouvernements étranger et fransais. Il y en a un certain nombre comrne cela ! Cet agent, lorsqu'il recevait des demandes de renseignements, venait les apporter au Ministère de la guerre et demandait quelle réponse il devait faire.

{) Voir pages 465 el suiv.

(2) Picquart : Rennes III, 164. Lauth : Rennes IT, 166. Rollin : Rennes II, 10. Général Gonse, Rennes II, 27. Lettre Corninge, Rennes II, 159 à 161.

(3) Cordier : Rennes IT, 506, 507.

(4) Général Mercier : Cass. G.

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On lui dictait des réponses en mélangeant un peu de vrai et beaucoup de faux, et il envoyait ces réponses au Gouvernement

étranger (1).

L'enquête, à laquelle a procédé la Chambre criminelle, à fourni sur ce point les renseignements les plus précis et les plus significaluifs (2). Fille a révélé notamment qu'au mois d'août et au mois de septembre 1894 le bureau des renseignements était instruit de toutes les démarches que l'attaché militaire A et l'Etat-Major auquel il appartenait multipliaient auprès de leurs correspondants et des points particuliers sur lesquels portaient leurs investigations.

C'est ainsi qu'il avait reçu de divers côtés communication du questionnaire qui avait été adressé dans le courant d'août et qui portait sur les manœuvres d'artillerie au camp de Châlons, et tout spécialement sur les batteries de 120 court. En voici le texte :

Parmi les batteries se trouvent deux batteries avec des pièces de 120 (canons courts obusiers). Il faut observer ces deux batteries et donner une description exacte : 1° le eanon ; 2° l'affût ; 3° combien de chevaux ; 4° servants d’une pièce ; 5° combÿen de pièces par batterie : 6 pièces ou 4 pièces ?

Les positions de ces deux batteries pendant les manœuvres ?

Quels prcjectiles est-ce qu’on employait ? le mécanisme de ces pièces ?

Observer s. v. p. lundi, mardi, mercredi et constater alors : les batteries, où retournent-elles ? peut-être pourrez-vous prendre des renseignements pendant la marche en retraite, interrogeant les sous-officiers, etc. En tout cas une bonne occasion et bonne gratificalion (3).

Un autre questionnaire communiqué au Ministère le 29 août 1894 par la Section de statistique était encore plus détaillé et nous y relèverons, quand nous nous occuperons de la discussion technique du bordereau (4), divers passages qui éclaireront d’un jour tout nouveau ce qu’il faut entendre par les formations de l'artillerie.

Ces questionnaires, ainsi communiqués au Bureau des renseignements, n'y sont pas demeurés lettres mortes el nous avons retrouvé dans les archives du Ministère de la Guerre,

(1) Général Mercier : Rennes I, 85. — Cpr. général Gonse : Rennes I, 537, 538.

(2) Targe : Enq. crim. I, 979.

(*) Voir page 232.

de la main du commandant Henry et du capitaine Lauth, les réponses que ces officiers ont dictées le 24 août et le 8 septembre à leur intermédiaire. Le fait est si grave qu'il convient d'en mettre immédiatement sous les yeux de la Cour tous les éléments.

Voici la note de la main d'Henry : elle est datée du 24 août

Je suis arrivé trop tard pour voir toute la série des manœuvres de l'artillerie qu'on à commencées le 11 août par un tir exécuté aux ouvrages blancs.

Ces manœuvres ont eu lieu sous la haute direction du général Ladvocat, président du Comité d'artillerie, qui, bien qu'approchant de la limite d'age (65 ans) est encore très vigoureux et jouit, paraît-il, d'une estine particulière au point de vue de la direction de l'artillerie et surtout de l'artillerie de campagne.

Le général Ladvocat avait comme second un général de bri gade, le général Thiou, qui remplissait les fonctions de commandant de l'artillerie d'un corps d'armée.

Le Chef d'Etat-Major était le général Borgnis-Desbordes et le Sous-Chef, le colonel Herment.

Les troupes comprenaient en principe l'artillerie d'un corps d’armée, plus une réserve spéciale.

J'ai su qu'il y avait exactement 38 batteries dont 30 montées de 90, 6 batteries à cheval de 80 et 2 batteries de réserve de 120 court. Ces différentes batteries avaient été fournies par les 11°, 12°, 22, 17 et 29 d'artillerie.

Les deux groupes d'artillerie divisionnaire composés chacun de douze batteries de 90 étaient commandés par les colonels Avon et Bourjat.

Le groupe représentant l'artillerie de corps composé de six batteries montées de 90 et de deux batteries à cheval de 80 était sous les ordres du colonel Avon.

Ainsi que je l'ai dit plus haut, la réserve spéciale comprenait les deux batteries de 120 court.

I n'y a pas eu de programme détaillé établi d'avance, comme pour le voyage d'état-major général. Il y avait bien une sorte de tableau de l'emploi du temps indiquant par jour le genre de manœuvres sans le moindre détail et surtout sans hypothèse. Le général Ladvocat a tenu, dit-on, à ne donner les instructions que jour par jour de façon à se rapprocher autant que possible de ce qui se passerait en campagne.

D'une façon générale, les manœuvres ont été, paraît-il, la reproduction de celles de l'année précédente, c'est-à-dire qu'on y étudie l'engagement successif et le mode d'action de l'artillerie d'une division d'abord, puis de l'artillerie d'un corps d'armée et détispréserve:

Il n'y avait de nouveau cette année que les deux batteries de 120 court dont je parlerai plus loin. Sans y comprendre grand-chose, car on voyait des batteries dans toutes les directions et à toutes les allures, j'ai pu voir la manœuvre du 21 août, sahs pouvoir m'approcher, car la consigne était sévère, et les plantons à cheval faisaient brutalement la chasse à tous les civils, j'ai pu

néanmoins, en me glissant dans les bois de sapins, voir d'assez près les mises en batteries. Ces mises en batteries avaient lieu très rapidement, avec beaucoup d'ordre et sans bruit. On n’entendait absolument que Ja voix de l'officier qui commandait. J’ai remarqué aussi que, pendant le tir, on abritait les avani-trains ainsi que la plus grande partie des chevaux et les caissons.

Les balteries que j'ai pu voir de très près, surtout au moment de la rentrée au camp, étaient bien attelées, les chevaux en très bon état, très vigoureux, les hommes pleins d’entrain et d’ardeur.

Cependant le temps n'a pas été souvent favorable... pluie. lac.

de boue.…, les hommes sous grande tente de 16.…., les chevaux sous hangars écurie. \

J'ai appris que les manœuvres avaient aussi pour objet l'étude d’un nouveau règlement des batteries attelées et d'un nouveau règlement sur le tir qui, tous deux, constitueraient un réel progrès. Je dois ajouter toutefois, qu'en ce qui concerne le règlement sur le tir les avis sont assez partagés. Beaucoup d'officiers trouvent que le camp de Châlons est peu favorable à de semblables expériences et que, par suite, les jugements que l'on peut en tirer sont susceptibles d'être faussés par la nature même du pays.

Indépendamment du réglage du tir, une question, qui avait été particulièrement étudiée, est celle de la concentration des feux sur un ou plusieurs objectifs. Toutefois je n'ai pu rien savoir de certain à cet égard.

Je suis arrivé malheureusement beaucoup trop tard à Mourmelon pour avoir le temps de nouer des relations.

Voici ce que j'ai pu voir et apprendre au sujet des batteries de 120 court sur lesquelles j'ai concentré toute mon attention.

Chaque pièce est attelée de six chevaux et servie par six servants. Les batieries sont également de six pièces comme pour le 90 et le 80.

Ces pièces tirent un obus ordinaire : il ne m'a pas été possible de voir ni de savoir quelle position réglementaire ces pièces ont occupée pendant les manœuvres. La consigne autour d'elles était trop rigoureuse. Un sous-officier m'a dit ceci : « Ce sont des pièces qui, pour le moment, sont à l'essai ; par conséquent et tant qu'elles ne seront pas adoptées comme pièces de réserve, aucune place réglementaire ne saurait leur être affectée dans les colonnes ou ailleurs. » Ces pièces, en effet, n'appartiennent encore à aucun régiment, et elles ne quittent pas le camp comme les autres batteries qui rentrent à leurs régiments respectifs. Les deux batteries de 120 restent provisoirement au camp, où elles seront, parail-il, l'objet de nombreux essais au point de vue des attelages. On les trouve lourdes même avec les chevaux d’aftelage et on veut être mieux fixé avant de leur donner une affectation définitive...

La note de la main du commandant Lauth, en date du 8 septembre 1894, est ainsi conçue :

Voici les réponses aux questions posées : .

Question I. Toutes les places fortes et ouvrages détachés de la frontière de l'Est possèdent dès le temps de paix, leur armement de défense. Si donc, à un moment donné, l'armée francaise devait prendre une position défensive, en s'appuyant sur les fortifica-

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