‹ L'affaire DreyfusChapitre 30 sur 178 · A. — LES DIVERSES EXPERTISES · texte numérisé non relu

A. — LES DIVERSES EXPERTISES

Le bordereau à joué dans l'affaire un rôle de premier ordre ; c'est la saisie de cette pièce qui a révélé l'éxistence de la trahison et désigné Dreyfus aux soupçons ; c'est la similitude d'écriture constatée par certains experts qui a servi de base à la condamnation de 1894 ! Sans doute, depuis, d’autres charges et d’autres présomptions ont été invoquées, et con- Sidérées comme démontrant la culpabilité : il n’en est pas moins vrai que le bordereau a toujours constitué la base prin-

cipale de l'accusation. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler les nombreuses expertises auxquelles cette pièce a donné lieu. Malheureusement les experts ont apporté à la justice des opinions totalement divergentes. En 1894 des cinq consultations soilicilées, trois, celles de MM. Bertillon, Teyssonières et Charavay furent défavorables à Dreyfus (1). Deux seulement, celles de MM. Gobert et Pelletier émirent un avis dubitatif, permettant d'attribuer le bordereau à un autre qu’à l’inculpé (2). Tandis qu’en 1898 devant le Conseil de guerre appelé à juger Esterhazy les trois experts désignés, MM. Belhomme, Couard et Varinard, furent d'accord pour écarter l'hvypothèse que l’accusé püt être l'auteur du bordereau (3), lors de l'enquête faite par la Cour de Cassation, MM. Meyer, Molinier et Giry affirmèrent que ce document était l'œuvre d'Esterhazy(4). Même parmi ceux qui identifièrent l'écriture du bordereau avec celle de Dreyfus, la conviction ne fut pas motivée par les mêmes considérations, et trois systèmes ont été successivement exposés (5).

Le premier, présenté par MM. Charavay el Teyssonières, a consisté à soutenir que l'écriture du bordereau était l'écriture courante de Dreyfus, mais simulée et ayant une tendance à revenir à l'écriture naturelle. L'opinion des deux experts s'esé formée sur les constatations suivantes : similitude générale du graphisme des deux écritures, égalité de l’espacement entre les lignes et longueur "de certains mots, similitude particulièrement frappante pour vingt-huit mots, permettant pour six d’entre eux une superposition presque parfaite (6).

La mise en cause d'Esterhazy, et la comparaison de son écriture avec celle du bordereau ont amené la condamnation définitive de ce système. Il est impossible en effet de contester que les lettres d'Esterhazy et le bordereau présentent au point de vue graphique une extraordinaire ressemblance ; dès lors si on continue à considérer le bordereau comme étant d'une écriture courante, il ne peut y avoir aucune bonne

() Bertillon, Rennes IT, 318 à 386. — Teyssonières, Rennes IT, 445. — Charavay, Rennes II, 460.

(2) Gobert, Rennes II, 297. — Pelletier, Rennes II, 470.

(3) Belhomme, Rennes, II, 566. — Couard, Rennes If, 475. — Varinard, Rennes II, 490.

(4) Meyer, Rennes III, 1. — Molinier, Rennes III, 17. — Giry, Rennes HIS;

(5) Molinier, Rennos III, 20.

(6) Teysonnières, Rennes II, 454.

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raison pour l'attribuer à Dreyfus plutôt qu'à Esterhazy. Aussi M. Charavay est-il revenu sur les conclusions de son rapport du 28 octobre 1894 et a-t-il fait devant le Conseil de guerre de Rennes la déclaration suivante :

En 1894, abusé par une ressemblance graphique, je me suis trompé en attribuant la pièce appelée bordereau à l'auteur d'une écriture anonyme qui était celle du capitaine Dreyfus. Ayant trouvé un nouvel élément d'écriture, j'ai reconnu mon erreur ; et c'est pour moi un grand soulagement de conscience de pouvoir déclarer que je me suis trompé en 1894, et que j'estime actuellement que l'écriture du bordereau n'est pas l'œuvre graphique du capitaine Dreyfus, mais qu’elle est celle du commandant Esterhazy (1).

Les ressemblances entre l'écriture du bordereau et celle d'Esterhazy étaient trop frappantes pour pouvoir être déniées par les trois experts commis par le commandant Ravary lors du procès Esterhazy. MM. Belhomme, Couard et Varinard, se sont au contraire emparés de ces extraordinaires similitudes, jointes à cette circonstance que le bordereau était écrit sur papier pelure, pour déclarer que ce document avait toutes les apparences d’un faux. Suivant eux l'écriture imite celle d'Esterhazy, et pour quatre ou cinq mots la coïncidence est si parfaite que l'hypothèse d’un décalque au moins partiel devient vraisemblable (2). Comme il est inadmissible qu’Esterhazy se soit donné la peine de calquer sa propre écriture, il faut attribuer le document incriminé à une personne qui a copié cette écriture, pour détourner les soupçons.

Cette hypothèse doit être rejetée. I] serait tout d’abord surprenant qu’un homme, capable d’imiter une écriture au courant de la plume, se soit trouvé arrêté par quatre ou cinq mots pour lesquels il aurait été obligé de recourir au procédé difficile et dangereux du décalque (3). Ce travail serait d'ailleurs impossible pour certaines parties du bordereau, dans lesquelles les lignes du verso recouvrent exactement celles du recto (4). Enfin les mots redoublés, relevés dans le rapport de MM. Belhomme, Couard et Varinard ne sont pas exacte-

(1) Charavay, Rennes If, Æ66.

(2) Varinard, Rennes II, 493, — Couard, Rennes II, 481. — Belhomme, Rennes II, 569.

(3) Meyer, Rennes II, 13.

(4) Giry, Rennes II, 35.

ment superposables (1). En admettant même que l'écriture d'Esterhazy ait été contrefaite, il faudrait, pour imputer cette contrefaçon à Dreyfus établir que ces deux officiers ont été en rapport, ef que Dreyfus à été ainsi à même de connaître l'écriture d'Esterhazÿ (2). Or, questionné sur ce point par Ia Chambre criminelle en 1899, le général Roget a répondu que cette hypothèse n'était pas probable (à) ; el lorsque le 18 octobre 189% le commandant du Paty de Clam a montré à Dreyfus la photographie du bordereau, celui-ci s'est écrié : « T1 me semble vaguement que c'est l'écriture de Bro » (4). Il n'eùt pas manquer de désigner Esterhazy s'il avait effectivement cherché à imiter son écriture pour détourner les soup- Çons (5). Aussi ce système n'est-il plus défendu que par ses auteurs. Encore ceux-ci se sont-ils montrés plus prudents à Rennes que lors du procès Esterhazy et ont-ils déclaré ne pas pouvoir se prononcer sur l'écriture dans laquelle les mots calqués auraient été pris (6). De cette théorie nous ne retiendrons que cet aveu échappé à trois personnes peu suspectes de sympathie pour la cause de Dreyfus que les ressemblances entre l'écriture d’Esterhazy et celle du bordereau sont assez frappantes, pour ne pas rendre invraisemblable l'hypothèse d'un décalque.

Les deux théories que nous venons d'exposer mont pas résisté à un examen sérieux ; mais elles ont donné naissance à une théorie intermédiaire, qui, de même que la première, considère ke bordereau comme étant d’une écriture courante el, de même que la deuxième, croit à l'emploi de procédés artificiels destinés à altérer l'écriture. Sans doute le bordereau n'aurait pas été confectionné au moyen de mots empruntés à une écriture étrangère, rapportés des uns à côté des autres et calqués sur le papier pelure ; le scripteur aurait lui-même formé les caractères ; mais sa plume aurait été guidée par un sous-main ou gabarit placé sous le papier pelure, et dont le tracé aurait servi à donner aux letires du bordereau leur emplacement et leurs dimensions.

(1) Meyer, Rennes III, 15. — Molinier, Rennes IT, 20. — Giry, Rennes

‘) Meyer, Rennes III, 13.

(3) Général Roget, Cass. 99, I, 99. S (4) Interrog. proc. Paris, cote 10 verso. Rapport B.-B., 9. Eng. crim. II, (5) Rapp. PB. B. 98.

(6)Couard, Rennes Il, 485.

Ce principe unique a donné naissance à deux systèmes particuliers. D'après M. Bertillon, le gabarit consisterait en une chaine comprenant le mot « intérét » plusieurs fois répété et placé bout à bout. Ce mot « intérét » serait lui-même emprunté à une lettre saisie le 15 octobre 1894 dans le buvard d'Alfred Dreyfus, lors de Ja perquisition pratiquée à son domicile et portant la signature de son frère Mathieu Dreyfus (1).Le commandant Corps estime au contraire que l'écriture serait moulée sur un quadrillage, dont les carrés auraient 4 m/m 25 de côté el seraient coupés par des diagonales menées de l'angle inférieur gauche à l'angle supérieur droit de chaeun d'eux (2).

La théorie de M. Bertillon a été longuement exposée par son auteur devant le Conseil de guerre de Rennes ; elle y a été reprise et complétée par le capitaine Valerio (3). Le com- -mandant Corps, n'ayant pas été cité malgré ses demandes réltérées, n'a pu présenter oralement le résultat de ses inves-

-figations ; mais, avec l'autorisation du Ministre de la Guerre, il a adressé au président du Conseil de guerre de Renmes diverses lettres et notes contenant l'exposé de sa méthode, et qui ont été versées au dossier (4).

Ces théories ont été présentées par de nombreux témoins à charge comme démontrant d'une facon définitive la culpabilité de Dreyfus. Le général Mercier a donné aux travaux de M. Bertillon une place importante dans sa déposition. Pour lui cette démonstration est tellement frappante, que « si Es- « terhazv était venu déclarer qu'il est l’auteur du bordereau, « il aurait demandé qu'on le fit venir devant le Conseil, pour « bien lui montrer qu'il ne le pouvait pas » (5). Pour le général Roget « le bordereau est d’une écriture truquée. M. Ber- « tilon a trouvé la loi de cette écriture. D'autres témoins « ont repris la démonstration de M. Bertillon, ils l'ont com-

‘« plétée : ils viendront produire cette loi devant le Conseil... « et lui donneront la preuve matérielle que ie bordereau est

« de Dreyfus » (6). M. Cavaignac, à qui les premières explica- p. 79

tions de M. Bertillon n'avaient pas paru concluantes, a déclaré

(1) Bertillon, Rennes Il, 318 et suivants.

(2) Corps : Etudes sur le bordereau, p. 20.

(3) Capitaine Valerio, Rennes II, 387 à 399. ne:

(4) Adde, lettre du commaräant Corps au Président. Chambre criminelle. C. de Cass., 25 décembre 1904.

(5) Général Mercier, Rennes I, 141.

(6) Général Roget, Rennes I, 276 et 277.

que son impression était compètement modifiée sur la question des écritures, lorsque M. Bertillon l'avait instruit des constatations nouvelles qu'il avait faites sur ie bordereau (1). Enfin le général Zurlinden a insisté longuement sur l'examen graphique du bordereau ; il a rappelé « les savantes déductions de M. Bertillon », ce fonctionnaire des plus honorables et « des pius compétents », les travaux du capitaine Valerio, enfin les rapports du commandant Corps qu'il a connus alors qu'il était gouverneur militaire de Paris et qui ont fait sur lui « une profonde impression ». « [1 y a là, a-t-il dit, une « preuve matérielle de premier ordre, une preuve géomé- « trique » ; aussi, a-t-il conclu dans sa déposition en citant cette démonstration « parmi les principaux éléments qui ont servi à déterminer sa convistion (2) ».

Pourtant, dès cette époque, le général Sébert, membre de l'Institut, s’est élevé contre l'emploi de ces prétendues preuves géométriques ; il n’a pas hésité à qualifier les travaux de M. Bertillen d’ « élucubrations fantaisistes apportées « sous le couvert de théories scientifiques » ; il a déclaré que, « malgré son talent, le capitaine Valerio était impuis- « sant à donner une apparence d’exactitude à une théorie « manifestement fausse » (3).

Deux autres témoins, attaquant le fond même de la théorie de M. Bertillon, se sont employés à en démontrer l'inanité.

L'un, M. Paraf-Javal, a mis à profit sa compétence de dessinateur pour vérifier les mesures dont M. Bertillon a fait état dans son système ; il a constaté qu’ « elles sont fausses, toutes sans exceplion » (4,.

L'autre, M. Bernard, ingénieur au corps des mines, à montré que M. Bertillon avait fait usage de principes de mathématiques qu'il connaissait insuffisamment, et qu'il les a appliqués faussement à des matières pour lesquelles leur emploi n’est pas légitime (5). Enfin, dès le procès de 1899, M. Painlevé a fait connaître quelle était l'opinion de M. Henri Poincaré sur la valeur des travaux de M. Bertillon ; il a en effet donné lecture d'une lettre du savant mathématicien, qui

(1) Cavaignac, Rennes I, 193.

(2) Général Zurlinden, Rennes 210-211.

(3) Général Sébert, Rennes III, 178 à 180. Cpr. Général Deloye, Rennes III, 243 et 244.

(4) Paraf-Javal, Rennes II, 406 à 436.

(5) Bernard, Rennes II, 436 à 445.

relevait des « erreurs colossales » de nature à vicier toute la théorie de M. Bertillon. En « résumé, disait-il, les calculs « de M. Bernard sont exacts, ceux de M. Bertillon ne le sont « pas... Il est impossible qu'une pareille argumentation (celle « de M. Bertillon) fasse quelque impression sur des hommes « sans parti pris et qui ont reçu une éducation scientifique « solide (1) ».

On aurait pu croire qu'à raison de la haute autorité de celui qui la formulait, cette sévère appréciation eût été de nature à clore le débat sur ce point. Il n’en a rien été ; et lorsque l'affaire est revenue pour la deuxième fois devant votre Chambre criminelle, la question a été reprise et a donné lieu à de nouvelles controverses. Le commandant Corps a adressé au Président une brochure intitulée « Etude sur le Bordereau », contenant l'exposé de sa méthode et l'affirmation qu'elle constitue une preuve irréfutable de la culpabilité de Dreyfus. D'autre part un anonyme, qui n’a pas cru devoir se faire connaitre (2) et qui signe « un ancien élève de l'Ecole polytechnique » a publié une brochure (dite brochure verte à raison de la couleur de sa couverture), dans laquelle il s’est approprié et a complété Le système de M. Bertillon et du capitaine Valério ; il a accompagné son ouvrage d’un atlas dans lequel il a reproduit les principales planches dont M. Bertillon a fait usage pendant le procès de Rennes.

Enfin, un autre auteur a fait paraitre une petite brochure sous le pseudonyme de : « Scio ».

M. Gabriel Monod a réfuté la théorie du commandant Corps dans une brochure qui a provoqué de nouvelles observations de cet officier. Quant à la brochure verte et à la brochure Scio, il y a été répondu par deux mémoires de M. Bernard et de MM. Molinier et Painlevé.

La discussion demeurait donc ouverte. Aussi plusieurs témoins ont-ils invoqué contre Dreyfus les nouveaux travaux qui venaient de paraître au cours de la seconde enquête faite par la Chambre criminelle. Pour M. Rochefort, l'examen graphique du bordereau constitue « une démonstration tout ce « qu'il y a de plus topique et de plus clair, établissant d'une

(1) Lettre de M. H. Poincaré à M. Painlevé, Rennes III, 331. ‘ (2) Cpr. Rochefort, Enq. crim. 1, 422, — Rapport de la Sûreté générale, II, 252. — Devos, II, 253 et 254.

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« façon très nette que c’est Dreyfus qui a fait le borde- « reaur » (1). Le général Mercier juge la brochure verte « très bien faite et la considère comme irréfutable » (2). Le général Zurlinden attache une grande importance à cette même publication et sollicite une enquête sur cet ouvrage, ainsi que sur celui du commandant Corps, dont il fait le plus grand cas et qui est, suivant lui, de nature à constituer une preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus (3).

La Chambre criminelle a considéré qu'il était impossible dans ces conditions d'en rester aux résultats pourtant si décisifs de là première enquête, encore même qu'ils fussent rendus vraiment indiscutables par la reconnaissance, vingt fois répétée par Esterhazy, avouant qu'il est l’auteur du bordereau. On prétendait transporter la discussion sur le terrain de la science, en faire une question de mathématiques. Qu'à cela ne tienne ! La Chambre criminelle a confié l’examen du système de M. Bertillon et de ses commentateurs ou imitateurs aux plus hautes personnalités de la science mathématique en France : à M. Darboux, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, à M. Appel, de l’Institut, doyen de la Faculté des sciences de l’Université de Paris, à M. Henri Poincaré, de l’Institut, dont l'avis, à raison de leur indiscutable compétence, est de nature à s'imposer à tous. Ces experts ont entendu M. Bertillon, M. Corps, se sont entourés de tous renseignements utiles, livrés à toutes les vérifications nécessaires avec le concours des sommités scientifiques les plus élevées. Nous avons à faire connaître les résultats de leurs travaux, tels qu'ils les ont consignés dans leur rapport qui a été déposé au greffe le 2 août 1904 (4).

Mais il est nécessaire d'exposer, auparavant, les grandes lignes de la théorie de M. Bertillon ,ainsi que les additions et corrections dont elle a été l’objet de la part du capitaine Valério et de l'auteur de la brochure verte.

(1) Rochefort, Eng. erim. I, 417.

(2) Général: Mercier, Enq. er. L, 294.

(3: Général Zurlindens, Eng. erim, I, 346, 347 et, 348. (4) Enq. crim. pièce 78.

AU 0) Vi

B. — SysTÈME DE M. BERTILLON ET DE SES ADEPTES

a) Son exposé

C'est, avons-nous dit (page 26), dans Ja matinée du 13 octobre 1894, que fut remise à M. Bertillon une photographie du document incriminé, avec un échantillon de l'écriture de la personne soupçonnée, L'examen rapide auquel il se livra l’amena à conclure que : « Si on écarte l'hypothèse d’un « document forgé avec le plus grand soin, il appert manifes- « tement que c’est la même personne qui a écrit toutes les « pièces communiquées et le document incriminé » (1). Cet examen superficiel n'avait qu’un caractère aléatoire. Le bordereau ayant été déchiré en plusieurs morceaux, puis recollé sans précaution, sa photographie ne pouvait servir de base à une étude s'appuyant sur des mesures précises (2). Aussi, M. Bertillon, désireux de poursuivre ses recherches, procédat-il à une reconstitution du bordereau. IT fit du document un agrandissement photographique au décuple, dans lequel, par conséquent, le quadrillage de 4 millimètres produit par le filigrane du papier, fut amené à la dimension de carrés de 4 centimètres de côté ; puis 11 découpa l'épreuve ainsi obtenue selon les déchirures et les plis du bordereau original, et il la colla sur de grandes planches divisées en carrés de 4 c/" de côté de facon à faire coïncider ces carrés äavec ceux de l'épreuve photographique. Quand là coïncidence ne fut pas parfaite, il attribua les divergences à des altérations subies par le bordereau et, procédant à de nouvelles coupures, il arriva à placer chacun des morceaux ainsi obtenus sur leur carré correspondant. Afin de retirer les traits que le halo photographique avait épaissis et de faire disparaître le verso qui, photographié par transparence, rendait la pièce peu lisible, M. Bertillon fit un agrandissement au décuple d'une phote-

(1) Rapport Bertillon, Proc. Paris, cote 34. Rapport B: B. k, (@) Brochure verte, p. 26.

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graphie par réflexion où l’on ne voyait ni le filigrane ni le: verso ; il fit passer son calque des grandes planches sur cette épreuve par réflexion agrandie, de façon à réamincir les traits sur le calque et à rendre ainsi à l'écriture sa forme naturelle, et il ne conserva sur les grandes planches que les traits ainsi reconstitués, en revêtant les autres parties d’une couche: de gouache qui fit en même temps disparaître le verso et le filigrane. Enfin, comme par suite de tout cela, beaucoup de traits étaient interrompus, il fallut faire des retouches pour les raccorder. Ce fut sur l'épreuve ainsi obtenue et réduite à. 2, », c’est-à-dire à quatre fois l'original, que M. Bertillon prit ses mesures et fit ses observations (1).

Et tout de suite une réflexion se présente à l'esprit :

« Quelle garantie peut offrir une telle reconstitution ? Au « point de vue métrique, M. Bertillon ne prend pas même un « instrument de mesure, un mètre du commerce, mais tout « simplement le filigrane du papier, et nous verrons quelle « confiance méritait ce singulier instrument, au point de vue « graphique ; ces calquages, ces décalquages, ces goua- « chages, ces retouches n'inspirent pas moins de dé- « fiance » (2).

Comment d'autre part, M. Bertillon et ses disciples établissent-ils que le bordereau est une pièce truquée ? quel est, d'après eux, le procédé employé par le scripteur pour déformer son écriture ? pour quels motifs ce seripteur ne pouvaitil être que Dreyfus à l'exclusion d'Esterhazy ? enfin, à quels mobiles Dreyfus aurait-il obéi en recourant à ce système des plus compliqués ?

C'est ce que nous allons chercher à comprendre, non sans. peine, au milieu des complications multipliées à l'infini.

1° Le bordereau, nous dit-on, est une pièce truquée.

Pour arriver à le démontrer, M. Bertillon appliqua sur la reconstitution du bordereau une réglette verticale composée. d'une série de traits parallèles et équidistants, qu'il appela réticules. Ces réticules, formés de lignes continues, tirées du haut en bas de la feuille, furent espacés de 5 en 5 millimètres, à partir du bord idéal, c’est-à-dire d'une ligne droite fictive:

(1) Bertillon, Rennes II, 325. — Bertillon (1 dépos. dev. les experts). p. 3 à 17. — Rapport D. A. P., Eng. crim. II, 339 à 340. (2) Rapport D. A. P. Eng. crim. II, 340.

“épousant aussi complètement que possible la forme du bord réel du bordereau, du côté où se terminent les lignes du recto (1). C’est en se servant de ce réticulage que M. Ber-

lon produisit ses explications devant le Conseil de Guerre de Paris en 1894.

Au cours de ses travaux, M. Bertillon fut amené à modifier son système. Il lui sembla que « la vérité, c'est que le ‘« réticulage aurait dû être établi séparément pour chaque « ligne » (2). Il construisit donc une seconde planche, qui figure sous le n° 6 de la brochure verte (3). Les réticules, au lieu d’être parallèles au bord idéal du papier, furent désormais tracés perpendiculairement à la direction générale de Chaque ligne, qui se trouve ainsi réticulée à part. La distance de 5 millimètres qui sépare les réticules, au lieu d'avoir pour origine le bord libre idéa!, se trouve comptée à partir du bord réel du papier, sur une parallèle à la direction de Chaque ligne tracée, à 1 m/m 25 ou 2 millimètres au-dessous. C'est ce deuxième réticulage qui servit à M. Bertillon devant la Cour de Cassation et devant le Conseil de guerre de Rennes. M. Bertillon attacha si peu d'importance à cette modification « pourtant si grave ef qui fait apparaître des différences non « négligeables à l'examen le plus superficiel » (4), qu'il ne crut devoir en informer aucune de ces juridictions (5).

Voici les observations qu'il fit en se reportant à la planche 6.

En étudiant la position par rapport au réticulage des polysyllabes plusieurs fois répétés dans le texte du bordereau, il <rut remarquer qu'ils étaient « touchés de la même facon, à des places géométriquement équivalentes » par les réticules et que la plupart d'entre eux, tels que copier et copie, manœuvres, nouveau et nouvelles, modifications, disposition, avaient leurs initiales sensiblement placées de même par rapport à eux (6). D'après lui, il est impossible d'attribuer ces coïncidences au hasard. En effet quelle est d’abord la probabilité d'une coïncidence isolée ? Prenons par exemple le mot : modi-

(1) Brochure verte : pl. 9.

(2) Bertillon, Rennes Il, 353.

(3) Brochure verte, LI. 6.

(4) Rapport D. A. P. Eng. crim. Il, 344.

(5) Rapport D. A. P. Enq. crim. 11, 344.

(6) Bertillon, Rennes 11, 325 et 326.

fication. « Chacun des 5 millimètres qui séparent chaque base « verticale (c'est-à-dire l'espace entre deux réticules) doit être « considéré comme ayant une chance égale pour recueillir liniliale de ce mot » (1), Elant donne que Finiliale M du mot tombe dans l’une de ces divisions à la ligne 8, il v a donc 1/5° de chance pour qu'à la ligne 10 cette même initiale tombe dans une division correspondante, et se trouve ainsi semhlablement repérée par rapport aux réticules. La probabilité d’une coïncidence isolée est donc de 1/5° ou de 0,2 ; ce qui revient à dire que sur 10.000 expéditions du bordereau, il est probable que 2:000 présenteront une coïncidence de cette nature. Continuant à appliquer le même principe, NI. Bertillon conclut que sur ces 2.000 expéditions, 1/5° seulement, soit 400 offriront une deuxième coïncidence, c’est-à-

OT AOUERSES Rae dire qu'il y a AU 0 — 0,04 de probabilité, pour que ces

deux coïncidences se trouvent réunies dans un même exemplaire. Evaluant à 0,2 la probabilité d'une coïncidence isolée, il en déduit donc que celle de la réunion de 2 coïncidences est de 0,04 ou (0,2)° ; que pour 4 coïncidences elle sera de 0,0016 ou de (0,2)* et d’une façon générale que pour n coïncidences elle sera de (0,2), formule qui donne évidemment une probabilité extrêmement faible pour le nombre des coïncidences que M. Bertillon à relevées dans la reconstitulion du bordereau (2).

Quant à l'auteur de la brochure verte, il constate que sur 13 polysyllabes redoublés dans le bordereau, 8, à savoir : l'artillerie, manœuvres, modification, nouveau et nouvelles, copie et copier, disposition, prendre et prendrai, note (lignes 4, 7 i2) ont leurs imiliales exactement repérées par les réticules. Considérant que la probabilité d'une coïncidence isolée est égale à 1/15, il en conclut que la probabilité d’avoir 8 coïncidences sur 13 est de 0.00000037, c’est-à-dire infinitésimale (3).

Les deux auteurs se croient donc autorisés à déclarer que les lois du hasard ne peuvent suffire à expliquer la présence de ces phénômènes graphiques, et qu'en conséquence le docu-

(i) Bertillon, Rennes IT, 326.

(2) Bertillon, Rennes II, 326 et 327. Cpr. lettre Poincaré, Rennes IIf, 329. (3) Broch. verte, p. 26 et 51 ; Cpr. broch. Bernard, p. 42.

ment a été forgé en vue d'assurer aux mots redoublés un repérage semblable par rapport aux réticules (1).

Après avoir étudié l'emplacement des mots du bordereau, M. Bertillon est passé à l'examen de leur tracé. En plaçcant l'un sur l’autre les polysyllabes redoublés, de façon à faire coïncider leurs réticules respectifs, il a constaté que la superposition des réticules entraînait celle des initiales et de quelques lettres, la superposition des autres lettres étant obtenue après un glissement, dont la valeur a toujours été, soit de 1 m/m.25, c'est-à-dire un kutseh, soit de 2 lois cette mesure (2). C'est ainsi que, si l'on transporte le mot manœuvre de Ia 22e ligne sur celui de la 30°, réticules sur réticules, on observe une superposition exacte des jambages initiaux etdes lettresn et o, tandis que les autres lettres ne coïncident pas ; si on recule le calque de 1 m/m. 25, les deux parties finales se recouvrent entièrement. Après avoir fait la même expérience sur les mots modifications et disposition, M. Bertillon a conclu que les polysyllabes redoublés obéissaient tous à cette loi : superposition des premiers sur les deuxièmes avec recul de 4 m/m. 25 ou de 2 fois cette mesure. Le même phénomène a élé constaté pour des mots qui, sans être identiques, présentaient des parties communes. C'est ainsi que si l'on considère les mots : manœuvres (ligne 22), manuel (ligne 3), noureau (ligne 9), couverture (ligne 7), adresse (ligne 2), intéressants (ligne 3) et intéresse (ligne 24) et qu'on essaye de les superposer réticules sur réticules, ou à demi-rétiéules, c’est-à-dire après glissement de 2 m/m. 50, on trouve un nombre considérable de coïncidences, dont la plus exacte est celle relative aux trois derniers polysyllabes. Enfin, phénomène plus extraordinaire encore, si l'on transporte d’un seul bloc la ligne 5 : « Le projet de manuel de tir » sur la ligne 7 : « je vais partir en manœuvres », on constate que cette dernière est recouverte en entier traits pour traits, initiales sur initiales, le p de partir se superposant exactement à celui de projet et le « man » de manœuvres à celui de manuel. Cette coïncidence absolue est accompagnée de la superposition exacte des réti-

(1) Bertillon, Rennes IT, 327, capitaine Valério, Rennes Il, 388 ; broch. VERLE, VDO (2) Tableau I, broch. verte.

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cules (1). Or il est un principe que l'expérience a toujours vérifié, c'est que deux mots semblables écrits au courant de la plume par une même personne ne peuvent Jamais se superposer traits pour traits, quelle que soit la régularité de l’écriture. Les constatations faites par M. Bertillon constituent donc a ses yeux une nouvelle preuve que le bordereau est un document forgé.

Au cours de sa déposition, à Rennes,M. Bertillon a signalé une troisième preuve du caractère artificiel du bordereau, et le capitaine Valério a ensuite insisté sur ce point.

A première vue, le bordereau semble écrit négligemment; les lignes, dont aucune n'est droite, sont tantôt ascendantes, tantôt descendantes ; il est à remarquer cependant que les lignes descendantes sont toutes au recto, tandis qu'au verso elles sont toutes montantes. À examiner le document de plus près, on s'aperçoit qu'il porte sur le bord libre une encoche et que le tracé des lignes, loin d’être arbitraire, est repéré par rapport à trois repères : l'encoche, le bord supérieur et le bord inférieur. En effet, au verso, l'intervalle entre les lignes est constant et rigoureusement égal à 6 m/m. 66, c'est-à-dire à 2/3 de centimètre. Au recto, au contraire, ce même intervalle a deux valeurs : il est, soit de 10 m/m., soit de 8 m/m. 53, c’est-à-dire de 6/6° ou de 5/6° de centimètre, exception faite pour l'intervalle entre les lignes 14 et 15 correspondant à lalinéa qui est de 1/3 mm. 33 soit 8/6° de centimètre. Les intervalles de 10 millimètres et de 8 m/m. 33 se succèdent d’ailleurs dans un ordre uniforme : à un intervalle de 10 millimètres succèdent 2 intervalles de 8 m/m. 33. Il en résulte que toutes les lignes sont entre elles à des distances qui sont des multiples de 1/6° de centimètre. Si l'on transporte ensuite le bordereau sur un transparent dont les lignes sont espacées de 1/6° de centimètre, on s'aperçoit que non seulement toutes les lignes du bordereau viennent s'appliquer sur des réglures du transparent, mais qu'il en est de même pour le bord supérieur, le bord inférieur et l'encoche. On remarque en outre que toutes les lignes sont à un nombre entier de centimètre ou de demi-centimètre de l'un de ces trois repères, ces nombres se succèdant suivant un ordre invariable : nombre impair,

(1) Bertillon, Rennes II, 328 et 330 : capitaine Valério, Rennes 11, 289; broch. verte, p. 27 et 28.

nombre demi-centimétrique, nombre pair (1;. La différence entre le repérage des lignes du recto et du verso aurait eu pour but d'empêcher leur coïncidence et de rendre ainsi le moulage plus facile.

Toules ces constatations contraires aux probabilités constituent la preuve que le bordereau est truqué dans le sens vertical aussi bien que dans le sens horizontal (2).

Le capitaine Valério à fait aussi une observation qu'il considère comme démonsirative. Il a divisé les espaces de 5 millimètres qui séparent les réticules en 4 divisions de 1 "/%, 25, et il a constaté que les jambages des lettres venaient s'appliquer sur les lignes ainsi tracées avec une exactitude et une fréquence qui ne pouvaient s'expliquer par le seul hasard. Il en a conclu que le scripteur avait intentionnellement repéré les jambages des lettres par rapport à ces divisions (3).

Enfin M. Bertillon à signalé l'encoche du bord libre et la présence sur ce feuillet blanc faisant vis-à-vis au verso de maculatures qui ne sont pas exactement symétriques aux caractères tracés sur le verso comme de nouvelles preuves de la culpabilité de Drevius (4,.

C’est à raison de toutes ces conditions : repérage des’ int tiales, superposition d'un grand nombre de polysyllabes, repérage des lignes et des jambages des lettres, présence d’une encoche et de certaines maculatures, que M. Bertillon d’une part, le capitaine Valério et l’auteur de la brochure verte de l’autre, n'ont pas hésité à proclamer que le bordereau était une pièce truquée (5).

2° Mais quel est d'après eux le procédé employé par le scripteur ?

Ce n’est qu'après de longs travaux que M. Bertillon à cru l'avoir découvert à la suite de l'étude approfondie d'une lettre saisie dans le buvard d'Alfred Dreyfus et portant la signature de Mathieu Dreyfus (6). 11 a été ainsi amené à superposer le

(1) Broch. verte, pl. 7.

(2) Bertillon, Rennes II, 341 ; capitaine Valério, Rennes II, 389 et 390: Broch. verte, p. 28; Cpr. broch. Bernard, p. 19; broch. Painlevé, p. # à 46.

(3) Capitaine Valério, Rennes II, 388.

(4) Bertillon, Rennes II, 329. RTE

(5) Bertillon, Rennes Il, 341 ; capitaine Valério, Rennes IT, 390 ; broch. xerte,: 1. 29.

(6) Rapport D. A. P. Enq. crim. Il, 358.

mot intéresse du bordereau au mot intérêt de cette lettre ; il a constaté leur coïncidence presque parfaïte, « une égalité de pulsation, ou espacement des « lettres » et a remarqué que la direction de l’s long était celle de la branche ascendante du {. 1 a superposé ensuite à ce mot intérét le mot adresse, puis successivement tous les mots du bordereau, et il a été frappé de l'exactitude avec laquelle leur tracé s'applique sur celui du mot intérêt. C'est ainsi qu'il a eu l'idée que le bordereau pouvait avoir été écrit en se servant du mot intérét comme dun k'ansparent destiné à donner à toutes les lettres leur - -—1cement el leur direction (1).

Mais pour que ce mot pût servir de base au transparent ou gabarit, il fallait qu'il remplit les deux conditions suiwantes : 4° qu'il présemtât certains rapports avec la distance réliculaire de 3 millimètres (2) ; 2° qu'il pût facilement être reconstitué même en cas de perte de la lettre dite du buvard à raison de l'endroit où elle a été trouvée, ou des obligations à raison du sujet qu'elle traite (3,. La première condition pourra être considérée comme suffisamment remplie par la découverte sur le mot intérét de dimension égale à 12 m/m.5 ; car 12,5 est à 5 comme 5 est à 2, et une chaîne ayant cette dimension comme base serait coupée semblablement par les rélicules toutes les cinq divisions à raison de la longueur du mot cle, 12 m/m. 5 (ou 10 kutsehs), qui occuperait exactement 2 réticules et demi. Sans doute, la longueur totale du mot intérêt n'est pas de 12 m/m. 5 ; elle est supérieure à 15 millimètres ; mais, pour obtenir une dimension de ce genre, il suffit de faire la construction suivante : mener par la pointe inférieure du premier jambage de l’n une tangente au Crochet inférieur du dernier {, de façon à toucher le crochet du côté interne, et la prolonger jusqu'à un petit point imperceptible qui se trouve à la droite du t. Par l'angle interne de li, mener une parallèle à cette tangente et la prolonger jusqu'à sa rencontre avec le bord interne du dernier {. Le segment ainsi défini se trouve, en effet, égal à 12 m/m. 5 (4).

Si, d'autre part, on exécute des mesures précises sur le

(1) Broch. verte, p. 30.

(2) Bertillon, Cass., 99, I, 494.

(3) Rapport D. A. P. Eng. crim. II, 358; Broch. verte, p. 30.

(4) Rapport D. A. P. Enq., crim., Il, 349; cpr. Bertillon, 1" dépos. devant les experts, 3 bfs, p. 56 et suiv.

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mot intérét, on ne tarde pas à constater qu'un grand nombre de ces dimensions sont égales à 1 m/m. 25 ou à un multiple de ce chiffre, et que le mot paraît avoir été écrit sur un réseau dont les mailles auraient elles-mêmes 1 m/m. 25 de côté. Si on mesure l’espacement des lettres, on constate que chaque lettre occupe un nombre exact de kutschs : à = 1 kutsch, n— 2 kuischs = kutschs, é = 2 kutschs, r = À kutsch, e = 2? kutschs, & = 1 kutsch. Les courbes qui relient l’ià l'n, ln au t, le # à lé, le 2° e au t apparaissent comme des arcs de circonférence de 10 kutschs de rayon dont les centres sont situés respectivement à 2 kutschs d'intervalle pour les trois premières, à 4 kutschs pour la dernière sur la parallèle à la ligne joignant la base des lettres (1). L'accent circonflexe a une forme particulière ; il semble que l’auteur de la lettre ait fait par mégarde un accent aigu et que, pour corriger sa faute, il ait ensuite fait un trait horizontal ; sa longueur totale est de 1 m/m. 8 à 1 m/m. 9, c'est-à-dire de 1 kutsch et demi ; la distance mesurée parallèlement à la base des lettres du fond de l'angle rentrant inférieur gauche à l'extrémité droite de l’accent est égal à 1 kutsch ; enfin, dans la chaîne imbriquée dont nous allons parler, son angle inférieur gauche est à 10 kutschs de la base interne de l'i sur la ligne joignant cetle base de l’i au sommet du + jinal (2). La pente même du mot intérêt dans la lettre des obligations présente une relation kutschique. Evaluée à 1/9, elle peut, en effet, être obtenue par la construction d’un triangle rectangle, dont l'un des côtés aurait 9 kutschs et l’autre 1. Il n’est pas jusqu'à la longueur de la barre du t qui, mesurant 3,7 millimètres, ne soit égal à 3 kutschs, alors que celle de l'accent aigu est de 1 kutsch, et que la hauteur du t final en atteint 4 (3). Or, 1 kuisch ou 1 m/m. % est Ja longueur de l’'hectomètre sur la carte de l’'Etat-Major. Cette distance est très facilement donnée par la graduation spéciale, appelée elle-même kutsch, qui se trouve sur les bureaux de tous les ofticiers d'Etat-Major. Il en résulte que l’'épure du mot intérét pourra être très aisément faite avec la règle et le compas ou même plus simplement avec une règle et un sou à l'effigie de la

(1) Broch. verte, pl. 4.

(2) Broch. verte, pl. 31.

(3) Bertillon, Rennes 11, 362, et 1° déposit. devant les experts, 3 bis.

+, Vide ÉLIRE Ca CL,

République, le rayon du sou étant de 10 kutschs et la hauteur des lettres de la devise du côté pile étant de 1 kutsch (1).

Le gabarit ou transparent consiruñ en prenant pour clef le mot intérêt à été très compliqué à l'origine de ce système ; il s’est composé de la superposition de 5 chaînes comprenant le mot intérêt plusieurs fois répété et placé bout à bout. 3 de ces chaines ont été supprimées comme inutiles (2), et M. Bertillon a procédé à la construction de son gabarit ainsi allégé de la façon suivante. Il a commencé par calquer une première fois le mot intérêt, de façon que la tangente commune à lt et au dernier t soit horizontale ; puis il a glissé son calque sur la gauche, de telle sorte que l’i de la matrice vint se placer contre le { final du calque et intérieurement ; il a fait alors un deuxième calque et ainsi de suite ; il a donc ainsi obtenu une première chaîne. Il a tracé ensuite une deuxième chaîne en recul de 1 m/m. 25 ; et, pour l'obtenir, il lui a suffi de placer la première chaine sur le mot matrice, de façon que l'extrémité droite de l’accent circonflexe de cette matrice vint successivement s’emboîter dans l'angle rentrant inférieur gauche de ces mêmes accents dessinés sur la première chaine (3). I importe de remarquer que par la manière dont la chaine est construite, en calant l'i du mot intérêt contre le bord interne du t du mot « intérét » précédent, cet à ne compte pas dans la longueur du mot, et que cette longueur dans l’intérieur de la chaîne est égale à celle des 6 lettres n, t, e, r, 6, t, c'est-àdire à 2+2+2+1+2+1—10 kutschs ou 12 m/m. 5. Il faut, en outre, faire observer que, si l’on trace sur le gabarit ainsi élabli à partir de son origine des traits réticulaires équidistants de 5 millimètres, la chaîne sera touchée semblablement sur tous les 5 réticules, à raison de ce fait que le double de 12 m/m. 5 est un multiple de 5 ; il en résultera que les mots « intérêt » d'ordre pair d’une même chaine seront tous placés de la même façon par rapport aux réticules, ainsi d'ailleurs que les mots d'ordre impair (4), et que, si l’on super-pose lettres sur lettres des mots « intérét » d’alternance différente, les réticules du premier viendront se placer entre ceux UE Broch. verte, pl. 4 et 5; Rapport D. A. P., Enq. crim., IT, 357 el "2 Rapport D. A. P., Enq. crim., II, 350.

(3) Bertillon, Rennes, II, 344; capit. Valerio, Rennes II, 391 et 3%5;

Broch. verte, p. 31 et 32.

(4) Rapport D. A. P., Enq. crim., II, 350.

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