‹ L'affaire DreyfusChapitre 33 sur 178 · LES · texte numérisé non relu

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série d’autres constatations. Tout d'abord il a relevé dans la lettre dite « Ges obligations » (1) certaines coincidences, qui en font un document très compromettant pour la personne chez laquelle elle a été saisie. Il a en effet remarqué que cette lettre contenait la reproduction de toutes les formes graphiques anormales qui partcularisent l'écrilure du bordereau par rapport à celle d'Alfred Dreyfus, notamment celle des a, d, mel n (2). Il a ensuite appliqué sûr cette lelire un réticulage semblable à celui qu’il avait tracé sur le bordereau et il a constaté que les mots couvert (lig. 3), dernier (lig. 27), difficulté (lig. 14), intérét (lig. 11), moins (lig. 15) se superposaient réticules sur réticules aux mots similaires du bordereau : couverture (lg. 7), dernier (lig. 15), difficile (lig. 16, intéressants et intéresse (lig. 3 et 24), moins (lig. 26) avec ou sans glissement kutschique. L'exemple le plus topique lui à eté donné par la superposihion des mois quelques renseignements de la lettre « des obligations » (lig. 1), aux mêmes mots du Bordereau (iig. 3) (3). En les plaçant l'un sur l'autre, réticule sur réticule, il a remarqué qu'ils avaient la même longueur et qu'ils coïncidaient dans leurs parties initiale et finale : que... gnements ; un glissement de 1 m/m. 25 vers la gauche lui a suffi pour obtenir la coïncidence des parties médianes.

M. Bertillon à en outre trouvé des relations de dimensions entre les deux documents. Le bordereau a été écrit sur une feuille double dont la deuxième page a été partiellement arrachée. Grâce aux filigranes et aux maculatures qui, sur cette deuxième page, sont placés symétriquement par rapport aux caractères tracés sur le verso de la première, jl a reconstitué les dimensions de la feuille double qu'il a évaluées à 206 m/m.

p.94 9 sur 266 m/m. Les dimensions de la lettre «des obligations »,

211 m/m. sur 270 m/m. 8, ne diffèrent pas sensiblement. Or, de même que le bordereau a sur son bord libre une petite encoche située à 53 m/m. 33 du bord inférieur, la lettre « des obligations » présente également, mais en son bord inférieur, une encoche prolongée par une petite fente ou surencoche. Si on prend une feuille de papier pelure ayant exactement les dimensions du bordereau déplié, et si on applique son bord

(1) Broch. verte, pl. 19.

(2) Broch. verte, pl. 10.

(3) Broch. verte, p. 42. — Berlillon, Rennes Il, 336-337.

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supérieur contre le bord droit de la lettre « des obligations », l’'encoche en bas, on s'aperçoit que cette encoche vient se placer avec la plus extrême précision sur la surencoche de la lettre, et que le bord opposé de la peiure s'applique exactement au milieu du bord supérieur de la lettre. Si ensuite on fait glisser l'angle extérieur de l'encoche de la pelure le long du bord gauche de l’encoche triangulaire de la lettre et un peu au-dessous du bord inférieur de cette lettre, on amène ie bord inférieur de la pelure en coïncidence àvec le bord gauche de la lettre. Ces rapports de dimensions, qui ne peuvent être attribués au hasard, permettent, en se servant des repères de la lettre « des obligations », de découper dans un papier plus grand un morceau présentant exactement les mesures du bordereau, conformément à l'hypothèse émise par le capitaine Valerio (1).

M. Bertillon a alors cherché à expliquer ces relations d'écriture et de dimensions entre la lettre « des obligations » et le bordereau, et il a été amené à penser que la lettre « des obligations » ne devait pas être de la main de Mathieu Dreyfus, mais avait été construite artificiellement par un procédé ‘analogue à celui employé pour la confection du bordereau (2). La présence de cette lettre dans le buvard d'Alfred Dreyfus montrerait que celui-ci connaissait le procédé, et avait sous la main le mot clef servant à faire le gabarit ; elle constituerait donc contre lui une charge des plus sérieuses. Ceux qui ont considéré l’encoche du bordereau, comme étant un signe de reconnaissance entre l'expéditeur et le destinataire, et comme ayant la valeur d’une signature se sont crus autorisés à en conclure que « la signature secrète du bordereau était « cachée sous une serrure compliquée, et qu'on a trouvé la « clef de cette serrure chez Alfred Dreyfus » (3).

Il existe enfin dans les minutes écrites de la main de Dreyfus au Ministère de la Guerre des mots similaires à certains mots du bordereau et sur lesquels ces derniers viennent se superposer. Si on prend par exemple le mot arfäkferie

(1) Broch. verte, p. 42-43. — Bertillon, 3° déposition devant les experts, 5, p. 7 et suiv. — Broch. Scio, p. 18 et suiv. — Cap. Valério, Rennes Il,

@; Bertillon, Rennes II, 359, Berlillon, 2° déposit. dev. les experts, k D. 16.

(3) Broch. Scio., p. 26. — Lieutenant-colonel du Paty de Clam, Eng. Crime 1198;

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. dans la pièce de comparaison dite : « réserve des grands

parcs d'artillerie, » et qu'on lui superpose le mot : artillerie du bordereau (ligne 14), on constate que ce dernier s'applique sur le mot authentique avec un glissement de 1 m/m. %5 ; de même les mots : manœuvres, adresse, modifications, copies, dispositions, vouloir, empruntés à d'autres minutes du Ministère de la Guerre coïncident avec les mots similaires du bordereau ; et si l'on trace un réliculage demi-centimétrique, on

“s'aperçoit que les coïncidences ont lieu réticule sur réticule.

M. Bertillon admet, pour les expliquer, que Dreyfus a introduit intentionnellement dans les minutes qu'il à rédigées, quelques mots quil à construits el repérés comme ceux du bordereau. La présence de nombreuses retouches sur leur graphique serait de nature à confirmer cette hypothèse ; et la découverte, dans des minutes d'Alfred Dreyfus dont l’authenticité n’est pas douteuse, de mots construits sur le gabarit du bordereau démontrerait sa culpabilité d’une manière indiscutable (1).

I n'est pas jusqu'à l'attitude de Dreyfus lors du procès de 1894 qui ne constituerait une grave présomption contre lui. À Rennes, M. Bertillon a rappelé l'émotion violente qui s’est emparée de Drevfus, lorsqu'il est entré dans le détail de ses explications, et a fait connaître l’artifice de construction du bordereau. Cette émotion qui s’est traduite par cette apostrophe adressée au témoin : « Ah !le misérable ! » n’aurait eu d'autre cause que la certitude acquise alors par l'accusé qu'il allait être démasqué, et qu'il était irrémédiablement perdu (2;.

La culpabilité de Dreyfus serait donc certaine, puisqu'on a trouvé chez lui dans son buvard la lettre à laquelle :ïl a emprunté le mot clef, et que, tant à son domicile qu'à son bureau du Ministère, on a trouvé des lettres écrites par lui et truquées de la même manière que le bordereau.

4° Au contraire, une étude comparalive du bordereau et des lettres d'Esterhazy permettrait de comprendre le rôle joué par cet officier et de le mettre définitivement hors de cause. Ceries, il existe entre les spécimens publiés de l'écriture

(1) Bertillon, Rennes Il, 332 et suiv. 2356 et suiv. Broch. verte, p. 41. — Rapp. D. A. P. Enq. crim. Il, 370 et 371.

(2) Berliilon, Rennes Il, 351, Rapp. B. B.. p. 102.

d'Esterhazy et de l'écriture du bordereau, des analogies si nombreuses qu'il est impossible de ne pas les attribuer à une autre cause que le hasard (1). Néanmoins Esterhazy ne saurait être considéré comme l'auteur du bordereau. Aucune de ses lettres ne présenterait la même physionomie et ne produirait la même impression d'ensemble que le bordereau ; elles offriraient au contraire des ressemblances de détail frappantes mais d'une imitation: très facile. C’est ainsi que les mots les plus caractéristiques du bordereau figureraient avec une singulière fréquence dans les minutes d'Esterhazy, et que ceux d'entre eux tels que adresse et note par exemple, qui répélés deux à quatre fois dans le bordereau, y ont été écrits chaque fois très différemment, seraient reproduits successivement suivant leurs divers types graphiques. Un parallélisme aussi exact laisserait supposer qu'il s’agit d'une imitation voulue plutôt que d'une similitude naturelle. Il suffit d’ailleurs de comparer les spécimens de l'écriture d'Esterhazy avec le bordereau original d'une part et le fac-similé publié dans le Matin du 20 novembre 1896, d'autre part, pour se convaincre qu'ils ressemblent beaucoup plus au deuxième qu'au premier. Le but d'Esterhazy a élé d’imiter l'écriture du document incriminé, pour pouvoir se substituer à Dreyfus et jouer ainsi le rôle d'homme de paille ; mais prenant comme modèle le fac-similé qui venait d'être publié, il aurait été amené à en reproduire toutes les tares. La reproduction du Matin présente en effet l'écriture de l'original avec deux sortes d’altérations: certains déliés sont complètement rongés par les acides ou écrasés par l'opération du clichage. En plus, les altérations dues au rapprochement imparfait des morceaux déchirés du bordereau apparaissent sur la photographie sous la forme de ties graphiques spéciaux au secripteur. M. Bertillon, J'auteur de la brochure verte et le commandant Corps ont signalé les nombreuses déformations que présente le facsimilé et qui figurent également dans les minutes d Esterhazy —:; c'est ainsi que le mot « vous » répété six fois dans le bordereau est toujours lracé sans levée de plume, tandis que, sur le fac-similé du Matin et dans l'écriture d'Esterhazy, la lettre V est parfois séparée ; de même les deux { de « détenteur » (ligne 21) sont barrés dans le bordereau, tandis que dans

1) Berlillon, Rennes Il, 369 et suiv.

la phoiogravure et la correspondance d'Esterhazy le deuxième t est seul barré ; les j minuscules initiaux du bordereau ont un léger délié, qui, ayant disparu rongé par les acides, ne se retrouve pas dans les j tracés par Esterhazy. Les constatations sont les mêmes pour les altérations par empâtement : le J majuscule du bordereau est fait d’un seul trait, l’extrémité de la lettre s'étant trouvée élargie sur le Matin au point de présenter l'apparence d’une boucle, les J majuscules d'Esterhazy portent une boucle. La même altération s'étant produite pour le premier f minuscule du mot « difficulté », Esterhazy écrit cette lettre, en la terminant par une petite boucle tournant de droite à gauche. La particularité la plus curieuse est celle offerte par les t. Sur le bordereau, les à n’ont été pointés qu'une fois ; mais, par suite de déchirure, très souvent la tête en a été coupée ; et cette tête, venant se placer à côté du point, lui a donné sur la photogravure l'apparence d'un tréma. Aussi les minutes d'Esterhazy présentent-elles de nombreux exemples d'i doublement pointés (1). Ainsi donc toutes les fois que l'écriture réelle du bordereau présente des différences graphiques avec les reproductions qui en ont été publiées, ce sont toujours ces dernières qui renferment les caractères de l'écriture d'Esterhazy.

A Rennes, le général Roget a déjà fait allusion à l'hypothèse d'Esterhazy « homme de paille » (2). Cette hypothèse a été reprise au cours de la nouvelle enquête par MM. Rochefort et du Paty de Clam, qui ont cru voir dans la particularité relative aux à à tréma « la preuve qu'Esterhazy avait travaillé à imiter l'écriture du fac-similé » (3). Il a été en outre allégué que les actes d'Esterhazy avaient été souvent calculés, pour fournir des armes à ceux qu'il appelait ses ennemis : c'est ainsi que la veille du jour où la Cour de Cassation avait ordonné la première revision, il s'était spontanément reconnu l’auteur du bordereau, et que, se trouvant à Londres sans ressources, il avait pu être facilemnt amené à accepter le rôle d'homme de paille (4).

M. Bertillon et ses commentateurs n’ignorent pourtant pas

(1) Broch. verte, p. 19 et suiv. Berlillon, Rennes. — II, 369 et suiv. — Commandant Corps : Etude sur le bordereau, p. 10 et

(2) Général Roget, Rennes, I, 266.

@) Rochefort, Enq. crim. 1, 416 et 417. — Lieutenant-colonel du Paty de Clam, Enq. criml, 194 et 195, 196 ef 251.

(4) Rochefort, Enq. crim. I, 421 et 422. — Broch. verte, p. 18 et 19.

que, le 3 juin 1899, les Chambres réunies ont cassé le jugement de 1894 sur le vu de deux lettres d'Esterhazy, dont la date antérieure au procès de 1894 exclut l'hypothèse d’une fabrication dans les conditions susindiquées. Ces deux lettres présentent, tant au point de vue de l'écriture que de la nature du papier employé, une similitude caractéristique avec le bordereau ; comme elles les gênent, ils les arguent de faux et allèguent qu'elles ont été faites ultérieurement, reconnaissant implicitement par là même que, si elles sont authentiques, comme cela n’est pas douteux, elles constituent une charge accablante, décisive, irréfutable contre Esterhazy.

La première de ces deux lettres, datée du 17 avril 1892, fait partie d’un dossier de lettres adressées par Esterhazy à M. Rieu, tailleur, 21, rue Richelieu. Remise en octobre 1897 à M. Schmidt, agent d’affaires, chargé du recouvrement des créances de M. Rieu contre Esterhazy, elle n’a été saisie par la justice qu’en novembre 1898. Est-il possible que cette pièce, dont M. Rieu a été amené à se dessaisir pour exercer des poursuites contre son client, ait été retouchée, puis calquée sur un papier semblable à celui du bordereau, et qu'ainsi Ia Cour de cassation n'ait eu sous les yeux qu’une copie altérée de la lettre envoyée six ans et sept mois auparavant par Esterhazy à son tailleur ? Cette hypothèse, qui n’a jamais été expressément formulée par M. Bertillon (1), mais qui a été successivement émise par l’auteur de la brochure verte, par Scio et par le commandant Corps, leur apparaît comme très vraisemblable à raison d’une particularité que cette lettre porterait en elle-même. Dans l'angle supérieur gauche du recto se trouve collée une bordure dentelée de timbre-poste ; au verso figure sous cette bande une ouverture irrégulière pratiquée dans le papier de la lettre, ouverture dont les bords sont soigneusement relevés et maintenus entre la bande gommée et le papier de la lettre. Au milieu de l’ouverture apparaîtrait adhérent au papier gomnmré un minuseule fragment d'un papier qui n’est pas semblable à celui de la lettre et qui certainement ne fait pas corps avec elle. Cette ouverture n'aurait eu d'autre but que d'assurer la fixité du papier pelure sur l'original pendant le décalque ; elle suffirait donc

(1) Bertillon, 3° déposition devant les experts 5, p. 4.

REA VE TO RE IE EN PU NT as

à rendre l'authenticité de cette lettre du 17 avril 1892 des plus contestable, pour ne pas dire nulle (1).

La deuxième lettre datée du 17 août 1894 est écrite par Esterhazy à l'huissier Callé ; elle contiendrait l'affirmation inexacte qu'Esterhazy aurait passé quinze jours au camp de Châlons en août; en réalité il nv aurait été convoqué que du

-5 au 9 et aurait réintégré son corps le 13, ainsi qu'en ferait

foi le registre des mutations du régiment (2). Cette assertion erronée n'aurait été introduite dans cette lettre, qui traite d'un tout autre sujet, que pour permettre aux partisans de Ia revision, de soutenir qu'Esterhazy avait vu tirer le canon de 120 court. Le texte mensonger de la lettre serait donc de nalure à faire suspecter son authenlicilé (3).

Les adversaires de la revision ont vu dans ces insinuations, qui, nous le verrons bientôt, ne reposent sur rien et sont détruites par tous les documents recueillis, le seul moyen d'écarter deux pièces accablantes pour leur système ; car tous ont reproduit l'argumentation à laquelle ils s'attachent désespérément. Dès 1899 le général Roget avait essayé devant la Chambre criminelle de jeter la suspicion sur ces deuxlettres (Devant aerConSertderemerrende Rennes il a persisté dans cette manière de voir, tout en se montrant un peu moins affirmatif (5). Le général Mercier à également voulu les écarter comme élant d'une authenticité douteuse (6) et M. Cavaignac a laissé entendre qu'il convenait de n'en faire état qu'avec la plus extrême réserve (7). La même fin de non-recevoir vient de leur être opposée devant la Chambre criminelle par M. Rochefort qui, a déclaré que la lettre à M. Rieu « avait été évidemment fabriquée » {8} el par M. du Palytde Clara (9).

M. Bertlillon et ses adeptes tirent donc de la comparaison graphique de l'écriture d'Esterhazy avec celle du bordereau

(1) Br. verte, p. 18: commandant Corps : Elude sur le bordereau, p. 16 et 17. Br. Scio. p. 31 et suivantes.

(2) Br, verte, p. 1S.

(3) Br. verlé.tp. 18. Br. Scio, p. 35 à 36. Cpr. commandant Corps ‘: Etude sur le bordereau, p. 18.

,) Général Roget, Cass. 99, T, 658.

(5) Général Rogel, Rennes, I, 318.

(6) Générai Mercier. Rennes I, 137 et suiv. Enq. crim., I, 586.

(7) Cavaignac, Rennes, I, 192.

(8) Rochefort, Enq. crim. I, #16.

(9) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 251.

la conclusion qu'Esterhazy a cherché à imiter l'écriture de ce document ; que, si nombreuses et insolites que soient les ressemblance de son écriture avec celle de la pièce incriminée, elles ne peuvent à aucun degré constituer une charge contre lui, puisqu'opérant maladroitement il a reproduit les tares du fac-similé dont il s'est servi et qui n'existent pas sur l'original ; que dans ces conditions il n’est en aucune façon l’auteur du bordereau.

Mas si Dreyfus à effectivement écrit ce document, pour quels motifs a-t-il eu recours à un arlifice aussi compliqué ©? Dans sa déposition à Rennes, M. Bertillon a insisté à trois reprises différentes sur ce point. Ce procédé avait suivant lui le grand avantage de procurer au coupable deux moyens de défense au cas où sa trahison serait découverte. Si le document élait saisi, sans que les circonstances de cette saisie le désignassent nettement comme en étant l’auteur, par exemple s'il revenait au Ministère sans indications circonstanciées sur le seripteur, il pouvait se contenter de dénier son écriture, en s'appuyant sur les divergences graphiques. Si au contraire cette pièce était trouvée soit sur lui, soit à son domicile, il se ménageait la possibilité d'établir géométriquement que le document était forgé et qu'il était victime d’üne machinabon (1). 11 n'aurait pas de peine en effet à démontrer que le bordereau était composé de mols empruntés à son écriture et soigneusement calqués par un faussaire désireux de détourner les soupçons sur iui.

Sans doute l'hypothèse du faux par delone était impuissante à expliquer toutes les particularités constatées sur le bordereau ; elle n’expliquait pas davantage la localisation des initiales ou la photographie composite, ou la possibilité de reproduire l'écriture du bordereau (2). Mais Dreyius était en droit d'espérer qu'à raison même de sa complexité, son véritable système, à savoir l'écriture sur gabarit, ne serait jamais découvert, et qu'il ne pourrait être démasqué (3).

D'ailleurs, si l’on en croit M. Bertillon, l'attitude de Dreyfus en 1894 montre qu'il a pensé à faire usage de ce moyen de défense. Dès le jour de son arrestation, il aurait cherché à

(1) Bertillôn, Rennes I1, 319, 335 et 361. Broch. Scio, p. 45. (2) Capitaine Valério, Rennes II, 396.

(3) Bertillon, Rennes II, 381.

diriger les investigations de ce côté, sans attirer l'attention d'une manière trop évidente. Devant M. Cochefert, il a en effet répondu : «Je vois qu'on à machiné un plan contre moi, » Au commandant du Palty de Clam, il a dit, le 24 octobre « On m'a volé mon écriture » ; devant le commandant d'Ormescheville, il a ajouté : « On a pris des morceaux détachés d'une lettre de moi pour en faire un document mensonger. » Si à l'audience 1l n'a pas fait allusion à ce moyen de défense, M. Bertillon attribue ce silence à la crainte qu'un supplément d'enquête ne fût ordonné, et qu’amenant la découverte de son artifice sur la trace duquel on se trouvait déjà, il ne tournât à son entière confusion. Mais, dès sa condamnation, il a repris la thèse d’une machination ourdie contre lui. Au commandant Du Paty de Clam, qui est venu le voir le 31 décembre 1894 dans sa prison, il a déclaré que « quelqu'un lui avait pris son « écriture » ; il a présenté cette hypothèse dans une lettre écrite de l'île de Ré au Ministre de l'Intérieur, le 26 janvier 1895. A de rares moments, il aurait également fait allusion au deuxième moyen de défense, en disant au commandant du Paty de Clam, ie 28 octobre : « L'ensemble de la lettre ne res- « semble pas à mon écriture ; on n’a même pas cherché à « limiter », et en confirmant cette déclaration à l'instruction devant le commandant d'Ormescheville le 27 novembre suivant.

Telle est exposée aussi fidèlement que possible la théorie assurément compliquée qu'a élaborée M. Bertillon, et que le capitaine Valério et l’auteur de la brochure verte ont complétée et développée. Elle est présentée par ses auteurs comme apportant de la culpabilité de Dreyfus une preuve ayant la valeur d'une certitude mathématique.

Il reste maintenant à en examiner de près et à en apprécier l'exactitude.

b) Sa réfutation.

Nous pouvons {out d'abord opposer au système de M. Bertillon et de ses adeptes deux séries de considérations d'ordre différent, mais ayant toutes deux une portée générale.

Le procédé de M. Bertillon est à la fois long, minutieux

et compliqué. Si tel à été celui qui a été employé par l'auteur du bordereau, il est vraisemblable qu'il a dû rendre son style très concis, économisant autant que possible les mots de nature à prolonger son travail sans nécessité. Or, si on étudie le bordereau au point de vue de la grammaire et de l'écriture, on constate que telle n'a pas été sa préoccupation. Non seulement le scripteur répète à chaque instant des mots qu'il pourrait se dispenser d'écrire ; mais encore il emploie des phrases d’une longueur étonnante ; il se serait certainement épargné un travail supplémentaire aussi considérable, s’il avait eu recours à un artifice de construction de cette nature (1).

En outre, il a fallu que l'auteur de la trahison, sous peine de rendre toutes ses précautions inutiles,ait employé le même procédé, la même écriture truquée pour la éontection des quatre notes qui ont accompagné ce bordereau. Sans connaître l'étendue de ces notes, on est en droit de supposer que le simple fait de les énumérer dans la lettre missive, sans les reproduire, montre qu'elles ont dû avoir une certaine longueur. Si l’on accepte le système de M. Bertillon, il faul donc admettre que le seripteur, pour exécuter le bordereau ei les notes, a dû consacrer de longues heures à la préparation de cette immense épure géométrique. Les communications antérieures auxquelles la première phrase du bordereau fait allusion lui ont pris également beaucoup de temps. Le traître n’a donc pu être qu'un individu disposant de nombreux loisirs, et il est invraisemblable d'attribuer ce long travail au capitaine Dreyfus, c'est-à-dire à un homme que sa situation tenait occupé pendant toute la journée, et qui avait en outre des devoirs de faraille et du monde à remplir (2). Cette double considération de bon sens serait de nature à faire tenir la théorie de M. Bertillon comme difficilement admissible a priori.

Il en est une autre d’une importance capitale. Nous avons vu que ni M. Bertillon, ni ses commentateurs n'ont travaillé sur le bordereau original ; ils se sont servis d'une reconstitution obtenue d’après un procédé que nous avons expii-

(1) Molinier, Rennes III, 22. ; (2) Molinier, Rennes III, 22. — Broch. Molinier, p. s.

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qué (1). Quelie est la valeur de cette reconstitution ? M. Bertillon a cru que, pour corriger les altérations dues au retrait | du papier, ainsi qu'aux plis et déchirures, il fallait rapporter |

l'épreuve du bordereau agrandie au décuple sur de grandes planches divisées en carrés ayant rigoureusement 4 centimètres de côté ; il est done parti de cette idée qu'originairement le filigrane partageait le bordereau en carrés, dont chaque côté mesurait exactement 4 millimètres (2). Or celte affirmation, qu'il a maintenue devant MM. Darboux, Appel et Poincaré (3), est absolument erronée. Une étude approfondie du filigrane faite par M. Lœvy, directeur de l'Observatoire, aidé de MM. Puiseux et Morvan, et se servant de l’appareil de précision construit pour l'étude des photographies de la lune, a en effet donné les résultats suivants : l’'équidistance des traits filigraniques varie de 3 m/m. 693 à 4 m/m. 269 avec une évaluation moyenne de 3 m/m. 93. Par suite du défaut de rectilignité et de parallélisme de ces filiuranes, la dimension des carrés situés sur une même rangée rectiligne, varie également de 3 m/m. 783 à 3 m/m. 938, ou de 3 m/m. 811 à 3 m/m. 916, ou de 3 m/m. 875 à 4 m/m. 105, ou enfin de 3 m/m. 991 à 4 m/m. 269. L'irrégularité du quadrillage n'est pas due à un retrait du papier qui se serait produit depuis 10 ans. Ce retrait n'existe pas, ainsi que le prouve l'examen des clichés faits par M. Bertilion en 1894 (4), et, eût-il existé qu'uniforme sur tous les points, il n'aurait pu avoir cette conséquence. « Ainsi, M. Bertillon a pris toutes ses mesures avec un mètre faux, parce que les divisions étaient trop petites, parce qu'elles étaient irrégulières, parce qu'elles étaient mal définies, par suite de l'épaisseur des traits de division » (5).

Faite d’après des données fausses, la reconstitution du bordereau est donc fausse (6). L'importance de l'erreur commise sur la distance horizontale de deux points a été appréciée en moyenne à 3 m/m. 404 (7). À supposer que les dimensions

1) Voir pages 119, 120.

(2) Rapp. D: A. P., Eng. crim. IT, 339.

(3) Bertillon, 3° déposit. devant experts, 5, p. 15.

(4) Rapp. D. A. P., Enq. crim. IT, 340-341.

(5) Rapp. D. A. P., Eng. crim. II, 341.

(6) Rapp. D. A. P:, Enq. crim. II, 341.

(7)-Rapp: D. AP MERE Cpr. Broch. Bernard, p. 8 et 9. — Broch. Molinier, p. 6.

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prises par M. Bertiilon sur le bordereau reconstitué soient d'une exaclitude absolue (ce qui est impossible), elles présentent néanmoins une erreur moyenne de O0 m/m. 404 par rapport'au document original. Cette simple constalation suffirait à eniever toule valeur aux repérages et coïncidences signalées, et à détruire tout le système. Nous allons pourtant pénétrer dans le détail de la discussion et analyser les déductions sur lesquelles on à voulu établir que le bordereau était forgé, et qu'Alfred Dreyfus était le coupable,

Reprenons les divers arguments que M. Bertillon mvoque pour démontrer que le bordereau es! une pièce truquée.

En ce qui concerne le repérage des initiales des mots du bordereau par rapport à un réticulage demi-centimétrique, M. Bertllon a fait intervenir le calcul des probabilités, pour démontrer qu'il ne pouvait pas être le résultat du hasard. Mais son calcul est établi sur des principes absolument faux. M. Poincaré, avec la haute compétence et l'autorité qui s’attachent à sa parole et à sa science, à fait Justice &e cette théorie dans une leltre qu'il a adressée à M. Painlevé : « Sur « 13 mots redoublés, a-t-il dit, correspondant à 26 coïnci- « denses l’auteur constate 4 coïnecidences réalisées. Evaluant « à 0,2 la probabilité d'une coïncidence isolée, il conclut que « celle de la réunion de 4 coïncidences est de 0.0016. C'est! “ faux : 0.0016 c'est la probabilité pour qu'il y ait 4 coïnci- « dences sur 4. Celle pour qu'il y ait 4 coïncidences sur 26 es! 400 fois plus grande, soit 6,7.Cetle erreur colossale rend sus- « pect tout ce qui suit (1). » Cette sévère appréciation a élé entièrement partagée par MM. Darboux et Appel, commis avec M. Poincaré pour examiner la valeur du système de M. Bertillon. « L'examen le plus superficiel montre, disent « ils, que c'est Ià la probabilité pour qu'il y ait 4 coïncidences « sur 4. Celle de 4 coïncidences sur 26 est de 0,7, c’est-à-dire « 400 fois plus grande. Quand cette erreur a été signalée, on « a répondu qu'il y avait en réalité plus de 4 coïncidences, « et que la probabilité de chacune était plus petite que 0.2. Le « raisonnement n'en demeure pas moins faux, puisqu il con- « duit l’auteur à un résultat 409 fois plus faible que celui que « donnerait un calcul correct fait avec les mêmes données.

(1) Letlra Poincaré à Painlevé. — Painlevé, Rennes Jil, 329. — Broch. Mertesn. 5

« M. Bertillonu y a, croyons-nous, renoncé ; mais l'histoire

« même de son erreur nous montre la nécessité de bien éta- « blir les principes fondamentaux à appliquer » (1).

La méthode de raisonnement de M. Bertillon ne vaut pas mieux que ses calculs. Il met en évidence certaines coïncidences, qu'il a choisies précisément, parce qu'il les a préalablement constatées ; 11 montre qu'il y avait a priori peu de chances de les voir se réaliser ! il en conclut qu'elles ne peuvent être l'effel du hasard (2). Si 1e me promène dans les rues de Paris, je croise un grand nombre de personnes sur mon chemin ; il y à à priori une probabilité extrêmement faible, pour que je rencontre ces personnes et non pas d’autres. M. Bertillon en déduit que ces rencontres ne sont pas fortuites, qu'elles sont toutes truquées. S'il raisonnait correctement, il en tirerait celle seule conséquence que, si je faisais de nouveau là même promenade, J'aurais très peu de chances de rencontrer les mêmes personnes, De même s’il avait raisonné correctement sur le bordereau, il serait arrivé à cette conclusion incontestable que, s’il était établi une copie de ce document, il serait très improbable qu'elle renfermât les mêmes coïncidences. Renouvelant la même opération pour toutes les copies qui pourraient en être faites, il aurait conclu que sur un nombre considérable d'entre elles, il n'y en aurait pas deux qui auraient chance de se ressembler. C’est cette vérité indiscutable que mettent en lumière les remarques faites par M. Bertillon. Son raisonnement ne peut avoir d'autre portée ; il ne prouve en aucune façon que le berdereau soit truqué (3).

En admettant même que les caleuls et le raisonnement de M. Bertillon soient exacts, ses constatations seraient erronées. Nous avons déjà indiqué qu'il avait été amené à modifier son réliculage (4;. Tandis que ses premiers travaux avaient été faits sur un réticulage composé de lignes continues tracées de haut en bas de la page et repéré par rapport au bord libre idéal du bordereau, comme l'indique la planche 9 de la brochure verte, il Jui avait substitué dans la

(1) Rapp. D. À. P., Eng. crim. IL 336. — Cpr. Broch. verle, p. 50. crim. IT, 336.

(3) Bernard, Rennes IL, 413. — Broch. Bernard, p. 11. — Broch. Painlevé, p. 41.

(4) Voir page 121.

planche 6 un réticulage spécial pour chaque ligne et dans lequel les intervalles demi-centimétriques élaient calculés sur une parallèle à la direction générale de cette ligne et à partir du bord réel (1). Ce denxième réticulage renferme plusieurs causes d'erreur ; il suffit de comparer les clichés successifs du bordereau, pour constater qu'à raison même des nombreuses manipulations qu'il a subies, son bord réel est altéré, el se trouve mal défini (2). Puis, les lignes n’existant pas sur l'original, M. Bertillon les a tracées d’une façon tout à fait arbitraire : les unes coupent toutes les lettres ; d'auires soulignent les premiers mots ; d'autres les derniers, d'autres enfin ceux du miiieu (3). 11 en résulte que leurs parallèles sont, elles aussi, lräcées arbitrairement. Enfin ce changement de réticulage, dont M. Perlillon n'a cru devoir entretenir ni la Cour de Cassation en 1899, ni le Conseil de guerre de Rennes, est très grave à raison des différences qu'il entraine. (est ainsi qu'à la ligne 14 le 1% r du mot artillerie est à gauche de l'un des réticules, et à droite de l’autre (4). Un examen superficiel suffit d’ailleurs à montrer que, pour les lignes 14 à 18 qui sont situées à la hauteur de l'encoche, les différences sont très notables. Malgré le changement de méthode, M. Bertillon n’a pas hésité à tirer argument devant le Conseil de guerre de Rennes des coïncidences qu'il avait déjà signalées en 1894 ; et s’il n'a pas fait état de la coïncidence du mot : artillerie qui était manifestement incompatible avec le système nouveau 5), l’auteur de la brochure verte n’a pas eu le même scrupule (6), et lui-même à maintenu celle des mots : dispositions, qui n'offrait pas plus de réalité (7).

Au grief tiré de la dualité du réticulage, nous en ajouterons un autre provenant de ce que M. Bertillon ou ses commentateurs ont envisagé une Catégorie d'éléments du bordereau absolument incomplète. Il leur a plu d'étudier la catégorie de polysyllabes redoublés ; ils devaient les examiner tous, ef non pas admettre certains d'entre eux comme

1) Broch. verte, pl. 6 et 9.

Rapp. D. A. P., Enq. crim. II, 342.

Rapp DA P.; Eng. crim. 11,1343:

EMEA

note et en rejeler d’autres tels que une. Il est absolument arbitraire de ne tenir compte que de ceux ayant plus de trois lettres (1, et la méthode emplovée semble avoir consisté à exclure les polysyllabes ne présentant pas de coïncidence, et à chercher ensuite les raisons justificatives de leur exclusion {2).

Enfin M. Bertillon, pour repérer les lettres par rapport aux réticules, prend sur ces lettres des points de comparaison tout à fait arbitraires, et choisis pour les besoins de la cause. C’est ainsi que, pour le polysyllabe redoublé disposition, la dislance du d initial est comptée pour lun à partir d'un pelit crochel, qui manaue sur l'autre (3).

M. Bernard d'une part, MM. Darboux, Appel et Poincaré de l’autre ont repris les calculs de M. Bertillon sur les données exactes et sont arrivés à des conclusions opposées aux siennes. La question est de savoir, lorsqu'on constate le repérage identique de deux polysyllabes redoublés par rapport au réticulage, s'il faut altribuer celte coïncidence au hasard ou à un artifice de construction.

C'est donc un problème sur la probabilité, non des effets, mais des causes, et ce sont les formules dites de probabilité des causes qu'il convient d'appliquer.

Pour que ces formules donnent des résultats précis, ik faut : 1° savoir quelle était à priori avant l'événement la probabilité de la cause supposée ; 2° quelle serait pour chacune : des causes possibles la probabilité de l'événement constaté.

Or la probabilité à priori de la cause (forgerie ou écriture naturelle) dans des questions comme celle qui nous occupe est uniquement formée d'éléments moraux qui échappent absolument à {out calcul. Ce qui faisait dire à Auguste Comte avec raison que « l'application du calcul des probabilités aux « sciences morales était le scandale des mathématiques. » « Vouloir éliminer les éléments moraux et y substituer des chiffres est aussi dangereux que vain, ajoutent les experts. En un mot le calcul des probabilités n’est pas, comme on pour-

(1) Bertillon : Réponse au questionnaire b des experlts. — Berlillon 1" dépos. devant les experts 3, p. 34 et suiv.

(2) Rapp. D. A. P., Eng. crim. II, 344 et 245. — Broch. Bernard, p. 13. Gpr. Broch. verte, ps:

(3) Rapp. D. A: P., Enq-\crim. II, 315 et 340.

rait le croire, une science merveilleuse qui dispense le savant d’avoir du bon sens (1). »

D'autre part, il est très difficile sinon totalement impossible d'énumérer et de prendre en considération toutes les Causes possibles, puisqu'il faudrait rechercher toutes les manières possibles de truquer un document ; il en résulte que le calcul des probabilités appliqué à une matière qui n’est pas de son domaine ne pourra donner que des indications approximalives (2).

Pour apprécier à quelle cause il convient d'attribuer les coïncidences constatées, il faut rechercher quelle serait leur probahililé, à supposer qu'elles fussent l'effet du hasard ; et tout d'abord quelle serait la probabilité d’une coïncidence isolée. L'erreur moyenne sur la distance horizontale de deux points élant de 0 m/m. 464 dans le bordereau reconstitué, il s'ensuit, d'après la loi des erreurs, que sur n Ccoiïncidences réalisées exactement sur la reconstitution erronée de M. Berüllon, il y en à : n x 0,520 qui seront réalisées à + 0,404 près dans le bordereau original. Si nous apprécions à 0,404 la pré- Cision de nos consfalations, nous serions donc dans l'erreur, puisque cette évaluation ne s'appliquerait qu'à 52 p. % des coïncidences signalées par M. Bertillon. Pour adopter une hypothèse aussi favorable que possible à la théorie que nous discutons, nous ne prendrons qu'un chiffre légèrement plus fort : 0,5. Une coïncidence absolue sur le bordereau reconsti+ tué équivaudra donc à une coïncidence relative sur l'original à +0 my/m. 5. Quelle est la probabilité pour que dans un réticulage à 5 m/m., une coïncidence se produise à 0 m/m. 5 près à droite ou à gauche ; 0 m/m. 5 à droite, + 0 m/m. 5 à gauche=—1 m/m. ; cette probabilité est donc de 1/5 ou de 0 m/m. 2. C'est le chiffre adopté par M. Bertillon dans sa déposition à Rennes (3).

Quel est maintenant le nombre des coïncidences possibles? Pour un polysyllabe répété n fois, ce nombre est égal Rs sl) . Si On applique cette formule aux polysyllabes

Ed

du ‘bordereau, on en trouve : 12 répétés 2 fois, soit 12 coïn-

(1) Rapp. D. A. P., Eng. crim. II, 337.

(@) Rapp. D. A. P., Enq. crim. I, 337 et 338. — Broch. Bernard, p. 13. (3) Rapp. D. A. P., Eng. crim. Il, 345 et suivantes. — Broch. Bernard,

p. 14 et 15

cidences possibles ; 1 (note) répétée 4 fois, soit 6 coïncidences possibles ; 1 (une) répétée 5 fois, soit 10 coïncidences possibles.

Il y a donc ?8 coïncidences possibles ; le chiffre 13 adopté par l’auteur de la brochure verte est faux et vicie tous les caiculs auxquels il à servi de base (1). |

La probabilité d’une coïncidence isolée étant de 0,2 sur 28 coïncidences possibles, il y aura donc probabilité pour que 0,2x28—5,6 coïncidences se réalisent. Or, la brochure verte compte 8 coïncidences réalisées, et les experts maintiennent ce chiffre ; car, tout en supprimant celle du mot artillerie et la seconde des mots « note » comme insuffisamment réalisées, ils en ajoutent une pour les mots « une » et font observer que les deux mots « note » n’ont été comptés que pour une.

Le chiffre 8 est un peu fort ; il s'explique notamment par celte considération que le nombre 0,2, auquel a été évaluée une probabilité individuelle est un chiffre tout à fait minimum, et suppose que les coïncidences constatées sur le bordereau reconstitué sont rigoureusement réalisées. D'ailleurs, comme l’a très judicieusement remarqué M. Bernard, le calcui des probabilités ne peut donner d'indications sûres que s'il porte sur des catégories d'événements suffisamment nombreux et répétés et il est certain qu'à ce point de vue les polysyllabes redoublés étudiés par M. Bertillon ne permettent pas d'obtenir des résultats très exacts, puisque l'observation ne porte que sur 28 cas (2). ;

Comme moyen de contrôle, M. Bernard a fait l'expérience sur d'autres catégories d'éléments : sur les débuts de tous les mots du bordereau, sur leurs finales, sur les secondes lettres de tous les mots, sur toutes les lettres e du bordereau, sur toutes les lettres semblables ; il a obtenu un nombre de coïncidences réalisées conforme à la probabilité (3).

Aussi MM. Darboux, Appel et Poincaré n'ont pas hésité à conclure que « rien ne prouve que le bordereau ait été truqué dans le sens horizontal » (4).

Pour démontrer que le bordereau était une pièce forgée, M. Bertillon à invoqué, en second lieu, la superposition de

(1; Brocli: verte, p.51:

(2) Broch. Bernard, p. 17.

(3) Broch, Bernard, 15 et 16.

(4) Rapp. D. A° P:, Enq:“crim."Il,-349.

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