‹ L'affaire DreyfusChapitre 52 sur 178 · C. MANUEL DE TIR · texte numérisé non relu

C. MANUEL DE TIR

Le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14 mars 1894)

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer...» (Bordereau). »

Le projet de Manuel de tir était-il confidentiel ? C'est ici qu'il faut distinguer soigneusement entre la théorie et la pratique, entre la lettre et l'esprit. Le bordereau d'envoi émané de la 3° Direction portait bien la rubrique « confidentiel » ; mais il ne semble pas que le mot soit arrivé à tous les échelons de la hiérarchie, En toul cas, le Manuel lui-même ne portait pas cette indication et aucun exemplaire n'en était numéroté. Il n'est pas exact, contrairement à ce que dit le bordereau, qu'il dût être retiré après les manœuvres. On l’a retiré, parail-il, sans qu'on en saisisse bien la raison (à laquelle l'affaire Dreyfus n'est peut-êlre pas étrangère), lorsqu'on l'a remplacée par le manuel de 1895.

Quoi qu'il en soit, le projet de Manuel de 1894, dont plus de deux mille exemplaires avaient été envoyés par la 3° Direction, ne pouvait être confidentiel. 11 devait en effet, servir aux écoles à feu, et, par suite, être l'objet d'instructions faites non seulement aux ofticiers de l'armée active, mais aussi à ceux de la réserve qui, tous les ans, sont appelés en grand nombre à cette époque, et mème aux sous-officiers que lon doit exercer à remplir les fonctions de chefs de section. Du reste on avait un peu abusé, dans les divers services de la Guerre du mot « confidentiel » tellement qu'il avait fallu introduire ensuite les mots « très confidentiel », « confidentiel numéroté » et enfin le mot « secret ».

L'usage de ces diverses expressions n'avait pas manqué de beaucoup affaiblir la valeur première du mot « confidentiel ». Aussi celte qualification appliquée à un document non numnéroté auss) banal que les nombreux manuels de tir qui, à cette époque, se succédaient, régulièrement d'année en année, ne pouvait-elle avoir qu'une importance assez médiocre. Cela est si vrai que dans un régiment au moins, le 29 d'artillerie, on n'avait pas hésité à faire autographier le projet de 189% par la presse régimentaire. Il semble qu'il y ait été distribué à profusion, même aux sous-officiers ; car l'exemplaire parvenu à la commission porte la suscription « Maréchal des logis fourrier ».

Bien rares eussent été les officiers. disposés à refuser la communication ou même le prêt de leur manuel à un officier une autre arme et surtout aux officiers supérieurs convoqués pour

(1) À noter que le canan de 120 long a été aussi tiré au camp de Chàlons, avec son frein hydraulique.

assister aux écoles à feu : ces officiers n'y viennent pas seulement pour voir les effets des projectiles, mais aussi pour se rendre compte de la plus ou moins grande facilité de réglage, du temps qu'il exige, et par suite des règles de tir.

Les cilfticullés signalées par lauleur du bordereau indiquent seulement qu'ici au moins il a voulu faire valoir sa marchandise. Si par hasard il avait été sincère en s’imaginant des difficultés qui n'exisltaient pas, il faudrait simplement en conclure qu'il se faisait une idée bien imparfaile des habiludes de l'arüllerie, de la préparation et du fonctionnement des écoles à feu.

Réglette de correspondance. — Une question a été aussi soulevée à propos de cet instrument. Dans le projet de Manuel de 1894, le capitaine réglait la hausse. Or, à chaque changement de hausse correspondait un changement de l'évent à déboucher. Les lieutenants, ou, d'une façon générale les chefs de section, étaient chargés dindiquer cet évent. Ils avaient donc besoin d'avoir en mains une sorte de table faisant connaitre les évents correspondant aux hausses.

Tel élait l'objet de la « réglette de correspondance », qui permettait en outre facilement de déterminer la correction à faire à la dérive. Ainsi que l'indique le Manuel de tir, on pouvait à la rigueur, faute d'une réglette, y suppléer par l'emploi d'une hausse de rechange. Mais cela nécessitait un petit effort de mémoire et de petits calculs, toutes choses qu'il est bon d'éviter pendant le combat. En somme la réglette de correspondance doit être considérée comme une annexe sinon absolument indispensable, tout au moins fort utile, du Manuel de tir.

Nous n'avons rien à ajouter à ce rapport si précis et si

lumineux. Il confirme pleinement, avec toute l'autorité qui s'attache à la qualité de ses auteurs et que le général Mbrcier ne contestera sans doute pas, toutes les appréciations qui ressortaient déjà de notre réquisitoire introductif, et ce serait évidemment en affaiblir la portée que d'en commenter les conciusions.

Nous nous bornerons, en ce qui concerne « la Note sur une modification aux formations de l'artillerie » à signaler un détail nouveau qui, résultant d'une pièce inconnue jusqu'ici et que nous avons retrouvée au dernier moment dans les archives du Ministère de la Guerre, vient infirmer l'opinion de la Commission des généraux sur le sens qui doit être donné dans le bordereau aux mots « formations de l'artillerie ».

Nous avons dit précédemment qu'un Service de contreespionnage fonctionnait au Bureau des renseignements et que celui-ci recevait de ses contre-agents communication des questionnaires de l’atlaché militaire A, et de l’Etat-Major auquel il appartenait. Nous savons que ceux-ci s’occupaient

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tout spécialement en août 1894 des manœuvres d'artillerie qui avaient lieu à celle époque au camp de Châlons et des batteries de 120 court faisant partie des parcs légers de siège, qui, pour la première fois, y prenaient part. C'est ainsi qu à celte époque mème ils adressaient à leurs correspondants un questionnaire qui, livré à notre Service et communiqué par lui au Ministre le 29 août, complétait les précéaents et précisait mieux encore les points sur lesquels les investigations devaient porter. Après avoir demandé divers renseignements sur les « parcs légers de siège, sur leur adjonction à l’armée de campagne, leur nombre, leur organisation, leur but et leur emploi », le questionnaire continuait en ces termes

« 3°) A-t-on l'intention d'attacher à l'armée de campagne encore d'autre artillerie lourde (avec des pièces pour le tir plongeant) que les parcs légers de siège ? Quelles sont ces formations ? et combien de Jormaltions y a-t-il ?

« 4°) L'artillerie de campagne emploie-t-elle encore des canons de 95 millimètres en cas de mobilisation, et, si oui, dans quelles formations ?

La date du questionnaire correspond exactement à celle à laquelle, suivant l'accusation renouvelée, le bordereau à dû être écrit. Il s'occupe des manœuvres du camp de Châlons ! Son texte ne prouve-t-il pas avec évidence en même temps le sens qu'il faut donner dans le bordereau aux mots Formation de l'Artillerie ? c'est-à-dire le premier des deux sens différents indiqués par les généraux (p. 157) : Quelles formations de mobilisation recoivent des parcs légers ou des canons de 95 ?

Le Rapport de la Commission des généraux ne s’est occupé que des questions d'artillerie ; il n’a pas traité de la « Note sur les troupes de couverture », — de la « Note Sur MadagasGear » et de la phrase finale «Je vais partir en manœuvres ». Sur ces divers points, nous devons compléter les indications de notre précédent réquisitoire.

«2° Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan). »

Le commandant Bertin-Mourot nous à dit que, pour lui, c'était la pièce capitale du bordereau (1).

(1) Bertin-Mourot, Eng. crim. I, 545.

« Rien que la phrase sur les troupes de couverture lui « donne sa marque d'origine certaine », a dit le général Roget (1).

Et, suivant M. Cavaignac (2, « en ce qui concerne la note « sur les troupes de couverture, le bordereau contient lui- « même par lui seul, indépendamment des documents qui v « élaient joints, un acte de trahison fondamental et funeste ».

Le général Mercier reconnaît qu'au commencement de 1894, le Conseil supérieur de la Guerre avait, sur son initiative, décidé un nouveau groupement des troupes de couverture et que ces modifications avaient été mises en vigueur à parlir du 1% mars 1894, mais qu'eiles ne devaient être que provisoires à Cause d'un nouveau plan général de concentration et de mobilisalion qui venait d'être adopté et qui comportait un disposilif spécial pour les troupes de couverture ; il affirme en même {emps que la note du bordereau ne devait avoir trail qu'au dispositif provisoire qui, livré à l'impression le 30 août, devail être mis en vigueur à partir du 20 octobre suivant (3).

C'est toujours le même système d'argumentation et toujours la même pétition de principe. Pas plus sur ce point que tous les autres, nous ne connaisspns la « note » qui a été envovée par l'auteur du bordereau (4), et c'est ce qu'a reconnu le commandant Cuignet disant, pour réfuter, il est vrai, une hypothèse du lieutenant-colonel Picquart : « Je « dois déclarer, quant à moi, que j'ignore e2 que l'auteur du « bordereau a pu envoyer comme renseignements à SOn COr- « respondant » (5,.

Tout officier neut faire une note sur les troupes Ge couverture plus où moins complèle (6, et, mieux encore que tout autre, un major, comme Eslcrhazv, qui à à sa disposition, outre le document annuel envoyé par le Ministre de la Guerre, le document qui donne l'emplacement des troupes et le plan de mobilisation de son régiment, et, s'il est curieux,

(1) Général Rogel, Rennes I, 285 ; Cass. 99, I, 75; Enq. crim. I, 606.

(2) Cavaignac, Rennes I, 185. — Cpr. Cavaignae, Rennes I, 189. (3) Général Mercier, Rennes {, 126 à 129. — Cpr. général Roget, Cass.

99/%1,-85,-59. Cuignct, Cass: 243. Rapp. B.-B, 163, 164.

(4) Rapp. B:B, 119.

HRCTiEMEL Cass 10918253;

(6) Picquart. Cass. 99, I, 1SI. — Mathieu Dreylus (Ray NDe Fonds Lamothe, Rennes IT, 294.

M'ogg

le plan de mobilisation des régiments de sa division en s'entrelenant avec d'autres officiers (1).

Ajoutons que le « Journal des sciences militaires » await publié dans son numéro de mai 1894 une « Etude Sur le 6° Corps el les troupes de couverture », et que l’auteur y donnait les renseignements les plus détaillés sur la position des troupes de couverture de ce corps en réclamant quelques modifications dans leur organisation (2).

Une autre source d'informations était les conversaticus avec les officiers des régions-frontières, el, à ce point de vue le camp de Chäions où se trouvait Esterhazy en août 1894 est l'endroit où l’on peul le mieux se renseigner sur la situation des troupes dans la 6° région (3).

Quant à la prétention du général Mercier, que la note s'ap plhiquait au dispositif nouveau qui fut communiqué aux Corps d'armée le 17 oclobre, mais dont l'impression avait Corhmencé le 30 août « sous la surveillance de Dreyfus » qui, par une inadmissible erreur et pour se procurer vraisemblablement la facilité de conserver une ou plusieurs épreuves annulées, aurait fait faire ce travail au Service intérieur au lieu de le faire faire au Service gcographique (1), elle est de tous points inacceptable. Rien dans les termes du bordereau n'autorise celte affirmation imprudente. Bien plus, il est inexact. que Dreyfus ait été chargé de faire imprimer le dispositif visé par le général Mercier (5). Ce qui lui avait été confié pour l'impression, c'étaient des notes sur la constitution des appro visionnements des troupes de couverture (6). EL le commandant Cuignet reconnait lui-même que « cette instruction sur « la constitution des approvisionnements des troupes de cou- « verlure ne contient pas, à beaucoup près, des renseigne- « ments précis et détaillés sur la couverture... Uniquement. « destinée en effet aux services administratifs, elle se borne « à indiquer, pour chaque centre d’approvisionnements, ia «quantité de vivres et de munitions qu'il y a lieu d'entretenir.

d | ; (1) Mathieu Dreyfus (Rav.) 164. — Cpr. général Mercier, Rennes I, 129, Da Hartmann, Cass: 99, I, 541.

(3) Hartmann, Cass: 99° TI, 541.

(4) Général Mercier, Rennes I, 128, 129.

(5) Général Mercier, Rennes I, 129.

(6) Picquart, Cass. 99, T, 181. — Rennes 1, 389. — Dreyfus, Rennes:Il, 549 et III, 492.

« Sa lecture ne permet pas de connaîlre quelles sont les « troupes qui sont alimentées par le centre d'approvisionne « ments ; elle fait seulement connaître que, dans un ravon « indéterminé, autour du centre d’approvisionnements, il y « aura tant d'hommes à pourvoir (!} ».

Il a été d'autre part reconnu par le capitaine Junck que l'erreur commise par Dreyfus lors de l'impression du travail, à laquelle il devait faire procéder, avait été toute naturelle. «.Croyant, — iui-mème me raconta l'incident le lendemain —. « à dit le capitaine Junck croyant que ce tirage devait se aire « dans les mêmes conditions que celui que nous avions sur- « veillé l’année précédente au 1* Bureau, il se rendit à la « lithographie du Service intérieur ; mais ce tirage aurait dû « se faire au Service géographique, où une presse avait été « immobilisée à cet effet. Le directeur du Service géogra- « phique se plaignit, et le lendemain matin, le sous-chef du « 3° Bureau, qui était alors le commandant Picquart, demanda « des explications. Il dit à Dreyfus : « C’est vous qui avez fait « la bêtise ; allez vous expliquer avec le général de la Noë « Vous recevrez des reproches (2) ».

Et plus loin :

« Le capitaine Beauvais. Pour ces tirages que vous étiez chargé de faire,ne vous seriez-vous pas trompé ? Personnel- « lement, n'auriez-vous pas été au Service intérieur ? »

Le capitaine Junck. Je ne sais pas quelles étaient les instructions données à ce moment. Quand j'ai été au 1% Bureau et qu'on m'a chargé de ce travail, je ne faisais que prendre la succession de Dr fus ; il me conduisit lui-même au, Service intérieur.

« Le Président. Cela n'a pas d'importance (3) ».

Enfin, dans l'enquête nouvelle, le capitaine Junck a de nouveau déclaré que l'erreur pouvait s'expliquer d'une façon naturelle et normale (4

(HjNCuignel. Cass. 99: I. 353.

(2) Junck, Rennes I, 641.

(3) Junck, Rennes I, 651, 652:

(4) Junck, Eng. crim. 1, 510. — Dreyfus, Rennes 1, 655. — Picquar, Fe Il ee

Le général Mercier insiste pourtant encore. Ce qui caractérise pour lui la note et lui donne toute sa gravité, c'est la phrase « Quelques modifications seront apportées par le nou- « veau plan ». — C'est là ce qui constitue « la marque de « fabrique ; c'est le secret intime, de famille, qui n'était encore connu que de quelques officiers de l'armée, ceux « employés au 3° Bureau et ceux du 4° Bureau employés à la « Section de l'Est ». Or, Dreyfus était au 3° Bureau depuis le CAENTUIE EE)

Le lieutenant-colonel Picquart à réfuté cette argumentaion dès l'information Ravary.

Pour la Note relative aux troupes de couverture, — avait-il dit,— ie trouve que la manière dont cette note est annoncée au bor dereau dénole quelqu'un qui n’est pas tout à fait au courant de la question, qui ne la connaîtrait que par oui-dire. Il v est dit en effet : Quelques modificalions seront apportées par le nouveau pian. Or, des modifications très importantes venaient d'être précisément apportées à la couverture en avance sur le plan. J'en suis d'autant plus certain que c'est moi qui ai été chargé de rédiger ces modifications. 11 n'y avait donc pas à prévoir de changement de quelque importance par le nouveau plan (?).

Si un officier exactement informé de la situation, comme l’eût été l’auteur du bordereau écrivant sa note au vu des documents même du Ministère, n'eût pas, suivant toutes les vraisemblances, écrit la phrase incriminée, il en est tout autrement d'un officier de troupes quelconque et surtout d’un major, tous pouvant savoir, par une circulaire du 20 juin 1894, adressée aux Corps d'armée et annonçant « un nouveau plan » de concentration et de mobilisation, que nécessairement des modifications seraient apportées au dispositif des troupes de couverture (3). ©

Mais il faut ailer plus loin : il faut vérifier le document luimême qui sert de base à toute l'argumentation du général Mercier sur ce point, la circulaire du 15 octobre 1894 qui a été envoyée le 17 aux commandants de corps d'armée. Nulle part, contrairement à l'allégation du général Mer-

1) Général Mercier. Rennes I, 128, 129. — Général Roget, Rennes I, 985. — Cuignet. Cass. 99, 1, 354. — Cavaignac, Rennes I, 185. — Général uc Boisdeffre. Erq. crim. I, 453.

2) Picquart (Rav.), 170. — Cpr. Picquart, Rennes I, 389.

(3) De Fonds-Lamoôthe, Rennes III, 294, 295, 299. — Cpr. général Mercier, eodem, 299,

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cier, elle ne contient la phrase qui sert de « marque de fabrique » au bordereau : « Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouvau plan. » Et non seulement cette phrase n’y est pas, mais elle ne pouvait y être : car elle eût été en flagrante contradiction avec le texte même du document.

En effet, la circulaire indique aux commandants de corps d'armée les emplacements que doivent occuper les troupes affectées à la couverture par le plan XIII, et les spécifie dans les tableaux des premières destinations qui v sont joints. Puis elle ajoute : « Les 65°, 66°, 41°, 58° et 49° bataillons de chas- « seurs de réserve dont il est fait mention dans les Instruc- « tions, et qui figurent sur les tableaux de première destina- « tion ont actuellement une autre affectation qu'ils conser- « veront jusqu'à la mise en vigueur du plan XIII. Ce n'est qu'à « partir de ce moment qu'ils seront employés à la couverture « et qu'ils se rendront aux emplacements qui leur sont indi- « qués sur les tableaux des premières destinations ». Il en résulte manifestement que la circulaire ne pouvait contenir cette phrase : Quelques modifications seront apportées par le nouveau plan, puisqu'elle contient elle-même ces modifications, et que ce que l’auteur du bordereau eût dû écrire, si, comme le prétend le général Mercier, il avait eu la circulaire sous les yeux, c'eût été non pas de copier une phrase — qui n'y est pas, — mais d'inscrire : « Le dispositif, que je vous « envoie, n'entrera en vigueur qu'avec le nouveau plan. »

Soyons toutefois exact et ne nous exposons pas au reproche que nous adressons au général Mercier. La circulaire parle de modifications ; mais elle précise l'objet sur lequel elles portent, et ce n’est pas «les troupes de couverture. » — « Vous remarquerez, dit-elle, que quelques modifications ont été apportées dans la constitution des centres de fabrication. »

Dans ces conditions, la dénaturation de la circulaire invoquée par le général Mercier pour appuyer son raisonnement est aussi complète que possible : elle donne la mesure de la bonne foi qui l’a dictée pour les besoins de la cause.

« 4° Une note relative à Madagascar. » Ce sont les termes mêmes dont se sert le bordereau pour désigner cette pièce. II

Nos

faut reconnaitre qu'ils ne nous donnent aucune indication sur la nature de cette note, et qu'il est impossible de savoir s'il s'agissait d’un document sérieux ou de renseignements quelconques (1). M. Cavaignac ne tenait pas cette pièce « Comme un document tout à fait essentiel au point de vue du « secret ou de l'intérêt qu'il présente » (2). Et d'autre part, il ne faut pas oublier qu'à l'époque où le bordereau a été écrit l'attention publique se portait vers la grande ile de l'Océan indien et que les journaux étaient remplis de renseignements militaires sur elle, si bien que rien n’était plus facile que d'y recueillir les éléments d’une note détaillée et même très précise. |

Ainsi le Gaulois du 14 juillet 1894 faisait connaître qu'il savait de source sûre qu'on étudiait en haut lieu l'organisation d'une expédition destinée à soumettre Madagascar à notre domination : il parlait même de l'envoi de 10 à 12.000

hommes (3).

La livraison du Mémorial de l'Artillerie de la Marine, parue à la fin de juin 1894, contenait un article très complet du capitaine Jeannet, intitulé : « Etude géographique et mililaire sur Madagascar (4). »

Le journal la France Militaire avait entrepris, le 15 août 1894, toute une série d'articles sur la même question (5), et il est à noter que les mêmes numéros de ce journal s’occupent également du « Projet de manuel de tir » et des « modifications aux formations de l'artillerie (6) ! »

Vers la même époque, la Revue Bleue avait raconté le voyage du prince Henry d'Orléans, de Tamatave à Majunga, et signalait la reconnaissance effectuée sur le même lerrain par le colonel de Beylié.

Enfin et surtout, le journal le Yacht avait, dans son numéro du 22 septembre 189%, publié un article de M. Emile Weil,

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(3) Harimann : Cass. 99,1, 542. — Gaulois, 14 juillet 1894.

(4) Hartmann : Cass. 99, I, 542. — Mémorial de l'Arlillerie de la Marine, juin 1894.

(5) France Militaire, 15 et 19 août, 14 et 28 septembre 1894.

(6) Hartmann : Rennes IN, 377. — France Militaire, 15 et 46 août 189. __ Voir aussi sur les manœuvres de masse de l'artillerie au camp de Châlons, 11, 14, 15 et 16, 17, 18, 19 et 20, 21, 22 août 1894.

ere

ancien lieutenant de vaisseau (1) sur l'expédition projetée. Les détails en étaient si précis que, quelques jours après sa publication, un journal du soir le signala en insinuant que la Marine avait dû communiquer à l’auteur le plan de campagne dont il avait donné le résumé, et que, plus tard, dans son interpellation du 18 novembre 1896, M. le député Castelin ne craignait pas de prétendre qu'il y avait évidente connexité entre le vol par Dreyfus des documents du Ministère de la Guerre et la publication de M. Emile Weil. Or, dès le mois de septembre 1894, le Ministre de la Marine s'était ému du bruit qui se faisait autour de cette affaire. Et le jour même, M. Weil avait donné au vice-amiral Humann, chef d'état-major de la Marine, qui dirigeait le Département en l'absence du Ministre, M. Félix Faure, les explications les plus complètes sur son article, et lui avait remis le lendemain les documents dont il s'était servi. La plupart des renseignements techniques qu'il avait donnés avaient été puisés dans de nombreuses publications antérieures : les autres lui avaient été suggérés par son expérience personnelle des guerres coloniales. C’est ainsi qu'il avait emprunté notamment la descriplion très succincte de la route de Majunga à Tananarive, 1° à un article de M. Archibald Forbes, rédacteur du Daily News, qui, en 1883, au retour de la campagne d'Afghanistan, avait étudié au point de vue militaire, la route de Tamatave à Majunga par Tananarive, — et 2° la description de cette même route à l'ouvrage de Mme Zélie Colville, intitulée : « Rounds the black man's garden ». Les investigations du vice-amiral Humann lui avaient démontré la rigoureuse exactitude de ces explications et avaient établi qu'aucun des documents, dont M. Weil avait fait usage, ne provenait du Ministère de la Guerre, ni du Département de la Marine. (1) F

Rien n'était donc plus facile que de puiser dans tous ces documents et dans nombre de récits de voyageurs des renseignements nécessaires à la rédaction d’une note sur Madagascar ef même, quoique le bordereau n'en dise rien, sur une expédition militaire à y conduire. Et nous avons entendu

(1 Voir la lettre écrite par M. Emile Weil au Ministre de la Marine et publiée par le Journal des Débats, dans son numéro du 21 novembre 1896, à la suile de l'interpellation Castelin.

déjà M. le colonel Schneider dire à M. Emile Picot « que « la note sur Madagascar n'avait été envoyée que pour gros- « sir le paquet » (1,.

Mais l'accusation veut que la note sorte du Ministère de la Guerre et que ce soit Dreyfus qui en ait pris les éléments dans les bureaux.

Elle n’en fournit aucune preuve et s'en tient, ici comme toujours, à des conjectures qui ont varié suivant les nécessités de sa lactique.

Il y à eu en effet deux notes rédigées au Ministère de la Guerre sur Madagascar. L'une, du printemps de 1894, résumait un travail du commandant Mollard qui contenait des renseignements techniques topographiques, géographiques el quelques renseignements militaires sur l'armée Hova, mais peu intéressante et ne méritant en rien d'être communiquée à une puissance étrangère (2). L'autre, du mois d'août 1894, consistait en un rapport rédigé par le lieutenant-colonel Du Paty de Clam au nom d’une commission chargée d'étudier la possibilité d'une expédition à Madagascar et d'en préparer l'éventualité : ce rapport, terminé le 20 août, avait été tiré à divers exemplaires le 29 (3j.

Au procès de 1894, alors que l'accusation fixait le bordereau au mois d'avril ou de mars, l’on soutenait que c'était Ia première note qui avait dû être livrée par Dreyfus. Copiée par le caporal Bernollin dans la pièce qui est contiguë au bureau du colonel de Sancy et qui servait de passage aux officiers qui venaient voir celui-ci, elle avait pu rester parfois à découvert et être lue par Dreyfus « qui avait pu venir quatre ou cinq fois » pour voir le colonel et qui avait eu dès lors toutes facilités pour prendre connaissance du document (4).

Mais quand on a reporté le bordereau au mois d'août, l'accusation a changé de svstème (5), et c'est la Note relative à l'expédition qui « contenait des renseignements d'un assez

(1) Em. Picot, Rennes III, 52. — Voir page 276 el suiv.

(2) Picquart, Rennes I, 390. — Général Mercier, Rennes I, 120.

(3) Général Mercier, Rennes I, 120. — Lettre du commandant Audry, Rennes III, 501. — Hartmann, Rennes IN, 571. — Général Sébert, Rennes IN Mr MATavaIenacACAss. 99 Tr

4) Bernolin, Cass. 99, JT, 65. — Picquart, Rennes I, 390. — Cpr. Drey-

fus, Rennes I, 27.

(5) Carrière, Rennes, I. 42.

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