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Question IV. — (L'artillerie de campagne emploie-t-elle encore des canons de 95 en cas de mobilisation ; et si oui, dans quelles formations ?..) Il existe, paraît-il, à Bourges, un certain nombre de batteries de 9% sous le titre de « réserve spéciale ». Mon ami croit qu'il y en a dix batteries, mais il n’a pu savoir à quoi on les destine. En tout cas, elles sont soigneusement entretenues et on les donne de temps en temps pour les tirs, absolument comme les autres pièces. Mais quand on fait des tirs avec ces pièces, c'est avec des charges normales.
Le capitaine Lauth, questionné sur ces faits, le 26 août 190%, a reconnu que la note qui lui était représentée était de sa main. Il a déclaré qu'il l'avait rédigée sur renseignements fournis par la Direction de l’artitlerie du Ministère et, qu'elle avait été, suivant l'usage, soumise à ses chefs afin d’être assuré qu'on ne livrait pas à l'étranger des détails que l'auto: rité militaire ne voulait pas laisser divulguer. Il a ajouté que la plupart des réponses qui étaient ainsi faites, étaient établies de manière à dérouter à la longue ceux auxquels elles étaient. destinées (1).
Nous admettons volontiers cette explication qui nous paraît conforme à la vérité. Mais nous ne retenons pas moins de cet incident la preuve que le contre-espionnage fonctionnait consfamment à la Section de statistique, que les officiers euxmêmes y étaient employés el que le récit d'Esterhazy y trouve dès lors une confirmation péremptoire.
Sans doute le capitaine Lauth énonce que si Esterhazy avait élé employé comme contre-espion et si on lui avait fourni les éléments des notes qu'il envoyait à l'étranger, on aurait dû le savoir au bureau et qu'il aurait dû, en tout cas, en rester trace dans les archives, soit dans les bordereaux envoyés au Ministre, soit dans les copies-lettres qui contenaient la correspondance avec les agents. Mais il est obligé de convenir en même temps que tout cela n’est qu'une probabilité et qu'il est aussi possible que les papiers relatifs à cet incident aiente pu, à un moment donné, être détruits (2). Et, outre qu'il n'est pas vraisemblable que le colonel Sandherr ait pu avoir læ pensée de conserver la preuve de la machination qu'Esterhazy lui impute d'avoir ourdie avec lui, nous ne pouvons oublier qu'il est d'autres pièces du service de cet officier supérieur:
(1) Lauth, Enq:-crim-1Il,
auth, Eng. erim. I, 4.
LT. se ROUTE 2 :
qui ont disparu, alors qu'elles eussent dû, au contraire, être soigneusement conservées (1;.
J1 ne semble donc y avoir rien d’invraisemblable, dans ces conditions, à ce qu'Esterhazy ait été employé par le colonel Sandherr à la besogne qu'il indique et nous devons rappeler, en outre, qu'aux dires de MM. de Münster et Tornielli, rapportés par M.J. Reirach (2), « la nature et la quaiité des documents qui auraient été livrés par Esterhazy au cours de ses relations avec A, ont laissé à B l'impression qu'ils étaient sans intérêt, sans valeur ; qu'ils ressemblaient plutôt à des documents d’amorçage et qu'au grand Etat-Major, dont dépendait A, on à soupçonné à diverses reprises Esterhazy d’être un provocateur ».
en ne s'oppose donc, si l’on admet le récit d'Esterhazy, à ce qu'il ait reçu du colonel Sandherr lui-même, qui, chef du service, n'avait à faire appel à l'intervention d'aucun autre officier, les documents du bordereau et le fait que ceux-ci sont parvenus à la puissance étrangère ne modifie en rien le caractère de l'acte accompli.
Le fait qu'Esterhazy n'aurait agi qu'à l'instigation et sur l'ordre du colonel Sandherr expliquerait de la façon la plus satisfaisante bien des points, qui sans cela, demeurent difficilement compréhensibles.
Il expliquerait qu'en écrivant le bordereau Esterhazy n'eût pas songé à déguiser son écriture dont la ressemblance avec celle de Dreyfus devait devenir, aux mains de l’accusation, [a charge capitale et décisive.
Il expliquerait qu'Esterhazy eût pu, comme il le faisait, se rendre ouvertement, la eroix de la Légion d'honneur à la boutonnière, eb parfois même en uniforme, au domicile de A, que tous savaient étroitement surveillé : agent du colonel Sandherr, il n'avait pas besoin de se cacher.
Il expliquerait surtout l’inconcevable attitude de l'Etat-Major à son égard dans toute cette affaire, cette protection incessante dont il l’a couvert en toute occasion, l’obstination avec laqueile, malgré son indignité reconnue et proclamée par tous, il l’a systématiquement défendu jusqu'à la dernière
(1) Cpr. notamment note Cuignet 3 mai 1899 sur la disparition des traductions du télégramme du 2 novembre 1894.
(2) Reinach, Eng. crim. I, 552.
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heure, allant jusqu'à l'instruire jour par jour des résultats de l'information dirigée contre lui, jusqu’à lui dicter les réponses qu'il aurait à faire aux questions qui lui seraient posées par les magistrats enquêteurs. Il n’est pas un homme de bonne foi et de sens commun qui puisse comprendre une telle conduite, s’il est vrai qu'Esterhazy ait agi de son propre mouvement. Si coupable qu'elle reste encore, s’il a été l'instrument du colonel Sandherr, puisqu'elle à eu pour résultat la condamnation d’un innocent et le maintien du jugement inique dont il a été frappé, elle devient toute naturelle de la part de ceux qui, dans ce cas, ne seraient que ses complices.
Si le récit d'Esterhazy est sincère, s'il est vrai que ce soit lui qui ait écrit le bordereau — ce qui est certain — et qu'il l'ait écrit sur l’ordre du colonel Sandherr, soit pour créer une preuve de la trahison qui faisait défaut, soit pour servir de base aux investigations auxquelles il était nécessaire de procéder, l'accusation tombe tout entière. Il n’y a plus d’acte de trahison. Sans doute le bordereau aura été écrit ; mais, outre qu'il n’est pas l’œuvre de Dreyfus, il n'aura été fabriqué que parce qu'on avait la croyance qu'une trahison avait été commise, sans en connaître l’auteur. Et non seulement ce ne serait pas là là preuve du erime, mais ce serait le moyen employé pour chercher à se procurer cette preuve que l’on n'avait pas.
C'est l’écroulement de l'accusation par sa base même.
Que si l’on rejette le récit d'Esterhazy et si l’on veut considérer le bordereau comme un acte de trahison réelle, un examen attentif et serré de la procédure nous convaincra qu'aucune des charges relevées par l'accusation contre Dreyfus n’est de nature à établir sa culpabilité ef que son innocence est certaine, alors que tout se réunit pour dénoncer Esterhazy comme l’auteur du bordereau et de la trahison qu'il constitue.
C'est ce qui résulte déjà de l'exposé que nous avons fait par notre réquisitoire introduetif. Nous devons y revenir cependant en dégageant les raisons qui nous semblent péremptoires, en réfutant les objections qu'on y peut faire et en précisant les points sur lesquels l'enquête, à laquelle il vient d'être procédé a apporté de nouveaux et décisifs éclaircissemenis .