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23 mai 1898, qui ne semblait pas avoir été communiquée
P. 197 même à huis-clos au Conseil de guerre de Rennes (1), avait
relevé les différences profondes qui séparent les deux ODuS- (2) à
Tout en reconnaissant alors que le schrapnel allemand « élait plutôt la traduction que le calque de l’'obus Robin » (3) le général Deloye a maintenu son dire (4.
Nous lui avons alors rappelé qu'il était établi que divers numéros du Bulletin des questions à l'étude, notamment les numéros 8, 11 et 12 qui contenaient les renseignements les plus précis sur l’obus Robin, dont ils donnaient même les dessins, le schéma (5), avaient été livrés à l'Etranger par Boutonnet (6) qui l'avait reconnu, et que celui-ci avait été arrèlé le 23 août 1890. Nous en tirions cette conclusion qu'il était dès lors impossible d'imputer à Dreyfus une divulgation dont on connaissait ef dont on avait fait condamner l’auteur.
Mais sur tous ces points, nous avons tenu à avoir l’opinion des gens compétents, et nous avons fait poser les questions qui ressortaient de tout ce débat à la Commission des Généraux instituée par le Ministre de la guerre. De ce chef comme sur les précédents, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire textuellement le rapport qu’elle a dressé : en voici les termes.
Rapport sur l’obus Robin et les schrapnels allemands.
Est-il exact que les schrapnels allemands C/91 et C/96 aient été copiés sur notre obus Robin ?
Les obus à balles, qu'on appelle aussi schrapnels surtout à l'étranger, sont essentiellement constitués par une enveloppe en fonte ou en acier, contenant un nombre plus ou moins grand de balles de plomb, une charge d'éclatement et une fusée destinée à mettre le feu à la charge, soit au contact du sol, soit pendant le (rajet du projectile dans l'air. Ils comportent aussi, lorsque la charge d'éclatement n'est pas à l'avant, un tube central destiné à communiquer le feu à la fusée. L'expérience, d'accord d'ailleurs avec des principes élémentaires de mécanique, a montré que, si les
) Enq. crim. I, 463, 46%.
) Eng. crim. I, 462.
) Général Delove, Enq. crim. I, 462.
) Général Deloye, Enq. crim. I, 465.
) Enq. crim., général Deloye, I, 465.
(6) Enq. crim. 1, 465. —- Cpr. Général Hartmann, Rennes II, 223,224.
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balies n'étaient päs maintenues dans l’obus de façon à empêcher
les mouvements relatifs des unes par rapport aux autres, il pouvait en résulter une agglomération et un gonflement de nature à briser, au départ du coup, le projectile dans l'âme même du canon. On a employé pour maintenir les balles, d’abord du soufre coulé dans i'obus de façon à remplir les vides, puis diverses matières inertes, généralement résineuses, telles que de la colophane.
Ces divers moyens ayant présenté des inconvénients, l'Ecole de pyrotechnie eut l’idée d'interposer entre les diverses couches de balies des rondelles de fonte portant des alvéoles où chaque balle trouvait son logement particulier. Les projectiles ainsi organisés prirent le nom d’obus à mitraille.
D'autre part, l'expérience avait montré que la fumée résultant de l'explosion des obus à balles était généralement assez faible ; il en résultait des difficultés très grandes pour le réglage du tir, qui repose tout entier sur l'observation des points d'éclatement. On avait essayé non seulement en France, mais plus encore à l'étranger, diverses malières, dites fumigènes, pour remédier à cel inconvénient,
En 1887, M. Robin, Ingénieur civil à l'Ecoie de pyrotechnie, pro-
posa de remplacer les rondelles de fonte de l'obus à mitraille par p. 198
de la poudre comprimée. Il espérait obtenir ainsi ce double résultat de bien maintenir les balles, et de produire par la combustion de la poudre comprimée une fumée abondante au moment de l’éclatement. Cette idée ne fut pas d’abord accueillie avec une bien grande faveur, et les quelques essais qui avaient été tentés furent bien-
-tôt abandonnés. Mais une dépêche ministérielle du 9 avril 1890
prescrivit de reprendre les études. Elles aboutirent à la constitution d'un obus à balle de 80 qui fut adopté le 1®% juin 1895.
La comparaison de cet obus avec le schrapnel allemand C/91 fait ressortir les points suivants :
Dans l’obus allemand comme dans l’obus Robin, les balles sont maintenues par de la poudre comprimée, mais là s'arrête la ressemblance. L'organisation des deux projectiles est de tous points différente. 1° Lans l’obus Robin, l’ogive (partie antérieure de l'enveloppe) est vissée sur le corps cylindrique de celie enveloppe : dans l’'obus allemand, c'est le culot (partie arrière) qui est vissé. 2° Tandis que le chargement de l’obus Robin en balles et en poudre se fait directement dans l'enveloppe, les Allemands chargent d'abord une sorte d'étui en laiton, qui ensuite est introduit dans l'enveloppe. Ils interposent entre l'étui et le culot de l'obus des rondelles de zinc et de caoutchouc pour empêcher les ballottements : rien de semblable dans l’obus français. 3° Le chargement de l’obus allemand se fait par parties successives composées chacune de trois couches de balles et d’une couche de poudre : il en est autrement dans l’obus français, 4° Dans l’obus allemand la communication du feu de la fusée à la poudre comprimée se fait par l'intermédiaire d'un « godet à anneau » (une sorte d’entonmoir à double paroi qui contient de la poudre entre les deux parois) et d’un tube central rempli de poudre à fusil. Dans l’obus Robin le feu est communiqué grâce à une planchette d’inflammation.
On voit finalement que les deux obus n'ont qu'un principe commun consistant à maintenir les balles par de la poudre comprimée.
Mais il était impossible que ce principe fût tenu secret. Il était forcément connu de la plupart des officiers de Bourges et de beaucoup d'ouvriers de l'Ecole de pyrotechnie : on peut dire qu'il était
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dans l'air. L'énonciation en est si simple, elle exige si peu de
paroles, que la moindre conversation entre officiers et entre ouvriers devait suffire à le faire arriver aux oreilles de quelqu'un des agents de l'étranger existant nécessairement dans une ville qui possède les principaux établissements de l'artillerie.
On ne cherchait pas d'ailleurs à le tenir secret ; car le bulletin n° 8 des questions à l'étude, en date du 1% juillet 1888, bulletin non confidentiel qui était en permanence sur toutes les tables des bibliothèques de toutes les écoles d'artillerie, faisait connaître ce principe et donnait même le dessin d’un obus de 57 millimètres, qui en constituait une première application. Quelques mois après (1er janvier 1890), le bulletin n° 11, toujours non confidentiel, donnait non seulement le dessin d’un obus Robin de 80, mais encore une description complète du chargement.
Quoi qu'il en soit, les Allemands n'ont utilisé que l'idée consistant à remplacer par de la poudre les matières inertes employées jusque-là, idée qui, comme il a été montré ci-dessus, devait en sup” posant qu'ils ne l’aient pas eue eux-mêmes, arriver fatalement à leur connaissance. Aucun des dispositifs employés par eux pour la réalisation de cette idée ne concorde ni avec ceux de l'obus Robin, ni même avec aucun de ceux qui ont été essayés en divers moments à l'Ecole de pyrotechnie. Du reste leur obus est de 1891, tandis que le nôtre n’a été adopté qu'en 1895.
Quant à l’obus C/96, c'est un obus à charge arrière qui diffère peu, si ce n’est par quelques détails insignifiants, des nombreux obus à charge arrière, essayés ou adoptés un peu partout. Il a seulement ceci de particulier qu'une partie du chargement est formée de balles de plomb maintenues par de la poudre comprimée, comme dans l'obus C/91 (1).
Est-il besoin d’insister sur les conclusions qui ressortent de ce rapport ? Toutes les objections que nous avions présentées au général Deloye se trouvent confirmées. Les deux obus n’ont qu'un principe commun ; mais sur tout le reste ils diffèrent absolument. Il était, d'autre part, impossible que ce principe restât secret, ef l’on n'avait même pas cherché à obfenir ce résultat, puisque le « Bulletin des questions à l'étude » le révélait dans des numéros qui n'avaient rien de confidentiel et y joignait même bientôt les dessins et la description complète du chargement. Dès 1890, ces bulletins avaient été livrés à l'Etranger par Boutonnet. Et c'est par une véritable surprise que l'accusation a tenté de ressaisir cet incident déjà vidé, dont mieux que personne elle connaissait l’auteur, puisqu'elle l'avait fait condamner, pour l'imputer sans rime ni raison à Dreyfus.
(1) Rapp. des généraux Balaman, Viilien, Brun et Séard, Eng. crim. 1, J6à.
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Et, quant au procédé de chargement des obus à la mélinite, qu'il faut se garder de confondre avec l’obus Robin, il à été également établi que l'Instruction qui le concernait se trouvait en 1890 dans les archives de la Section technique dont Boutonnet était l’archiviste et qu'il a livrées (1). Et si les débris calcinés qui ont été saisis en 1890 chez l’un des prédécesseurs de l’attaché militaire A. ont été reconnus par la Direction de l'artillerie pour être un extrait de la copie de l'Instruction autographiée en 1889 à deux cents exemplaires et enregistrée aux corps d'armée et à l'Ecole de pyrotechnie, l'expertise à laquelle a procédé M. Bertillon, assurément peu suspect d’une bienveillance exagérée envers Dreyfus, à démontré de la façon la plus nette qu'ils n'étaient pas de l'écriture de Dreyfus et que l'attribution qui lui en était faite manquait de tout fondement (2).
Toutes ces réponses semblent irréfutables. Mais que pèse le sens commun quand la passion cherche à se satisfaire! Tout lui devient aliment et le dossier nous en fournit une preuve instructive. Le 31 août 1899, au cours même des débats de Rennes, le chef d’escadron Rivals, faisant fonctions de Directeur de l'Ecole de pyrotechnie, trouvait nécessaire de corser les renseignements fournis sur le séjour de Dreyfus à Bourges. Et il écrivait au Commissaire du Gouvernement Carrière une lettre qui fut versée à la procédure et dans laquelle il relève comme une particularité accusatrice que « Dreyfus, « alors qu'il était adjoint à l'Ecole de pyrotecthnie, interdisait « aux ordonnances de planton de pénétrer dans la pièce de « son appartement qui lui servait de bureau. «Il a donc bien « peur qu'on entre chez lui et qu'on lui prenne quelque « chose », disait l'ordonnance Panety ». Et, gravement, M. le chef d’escadron Rivals ajoutait : «Il y a dans ces précautions, « surtout si on les rapproche de l'habitude qu'avait Dreyfus « d'avoir des poches sur la poitrine et des gilets de flanelle à « grandes poches, quelque chose-de vraiment singulier... « Quant aux poches, ce fait me paraît réellement grave » (3).
(1) Hartmann, Rennes III, 226. — Cpr. général Mercier, Rennes II, 210.
(2) Rapp. Bertillon (M. G., cote 82). — Note de la Direction de l’artillemie du 14 décembre 1$890 (NL G.. cole 77. — Cuignel, Cass. 99, I, 369 et Eng. crim. I, 804, 805. — Hartmann, Rennes III, 226. — Général Gonse, Rennes I, 540.
(3) Lettre du commandant Rivals au commandant Carrière 31 août 1899, Proc. Rennes, jiasse 2, n° 47 : Enq. crim. II, 450.
Le commandant Carrière n’a pas cru devoir faire état de celte indication, qui dénote chez son auteur une perspicacité peu commune. Le détail méritait pourtant d'être signalé : mieux que {tout autre, il témoigne de l'état d'esprit qui ,'est agité autour de l'accusé en s’acharnant à travestir les faits les plus naturels et à en faire des charges accusatrices.