‹ L'affaire DreyfusChapitre 65 sur 178 · V. — COMPÉTENCE SPÉCIALE DE DREYFUS. — INDISCRÉTION FURETAGE · texte numérisé non relu

V. — COMPÉTENCE SPÉCIALE DE DREYFUS. — INDISCRÉTION FURETAGE

L'accusation a fait à Rennes un effort considérable sur ce point : elle n’a pas fait entendre moins de douze témoins qui, tous, se sont attachés à prouver que Dreyfus avait une connaissance parfaite de la mobilisation, de la concentration du réseau de l'Est ; qu'il manifestait sans cesse une curiosité indiscrète ; qu'il avait des habitudes de furetage inquiétantes. Le résumé est aisé à faire de leurs déclarations et il n’est pas

plus difficile de placer les réponses en face des allégations

produites.

1° Le général Mercier (1) a signalé la facilité avec laquelle Dreyfus dessinait de tête des graphiques relatifs à la concentration, et il a fait appel à ce sujet au témoignage du capitaine Junck, en même temps qu'à une lettre du capitaine de Pouydraguin (2), racontant « qu'au cours du premier « semestre de 1894 il avait entendu Dreyfus critiquer les dis- « positions prises pour la concentration des armées françaises « à la frontière de l'Est, et l'avait vu, prenant un morceau de « fusain qui trainait sur la table, se mettre à dessiner en quel- « ques traits, à l'appui de ses dires, sur une carte des chemins de fer appuyée au mur, la position générale des armées. » M. Cavaignac y voit « un fait tout à fait exceptionnel » (3). Mais le capitaine Junck, tout en confirmant le fait (4), a déclaré que « tous les officiers stagiaires, qui étaient avec

(1) Général Mercier, Rennes I, 110, 114.

2) Lettre du capitaine de Pouydraguin, texte liasse 3, n° 17, et Rennes I, 114, 115 ; Dossierisecret, n°" 11 et 12.

3) Cavaignac, Cass. 22. — Cpr. Cavaignac, Rennes, 188 et général Roget, Rennes I, 289.

(4) Junck, Rennes I, 639 et 652.

« Dreyfus, connaissaient la concentration et qu'ils étaient à « peu près tous capables d’en dessiner le tableau de mémoire « sur la carte »; — que, sans doute, « tous avaient remarqué « la facilité avec laquelle Dreyfus faisait ce travail et les « détails qu'il connaissait ; mais que c'était très naturel, « puisque au réseau de l'Est, où aboutissent tous les trans- « ports, il avait plus de renseignements que ceux de ses « camarades qui se trouvaient dans les réseaux d'où partaient « les transports » {1,.

Et c'est également ce qu'a dit le capitaine de Pouydraguin lui-même : « Je n'ai attaché sur le moment aucune impor- « Lance à cet incident, car nous avions tous passé au 4° Bureau « et nous Connaissions tous la concentration qui figurait dans « les notes du plan que nous avions à notre disposition. La « plupart d’entre nous étaient d'ailleurs pourvus de fonctions, « en cas de mobilisation, qui rendaient nécessaire la connais- « sance de cette concentration » (2).

2° Le général Roget est revenu sur le fait signalé par le capitaine de Pouvdraguin (à). Il à ajouté « qu'en 1893, au « 4° Bureau, Dreyfus avait, pour la 3° section du Bureau et « sur l’ordre du capitaine Linder dessiné trois cartes donnant « la concentration de toutes les armées françaises et les quais « de débarquement de toutes les armées » (4).

Et avec M. Cavaignac (5), 1l s’est demandé comment, en présence de ce fait, Dreyfus avait pu nier encore avoir connu la concentration. « Pour nier un fait, dont il était nécessaire- « ment instruit, il a dû avoir intérêt à le faire. » {6).

Il va de soi, nous semble-t-il, qu'on ne saurait cependant reprocher à Dreyfus ni l'exécution de ce travail commandé, ni l'expérience qu'il à pu y acquérir. Et quant à prétendre qu'il a nié connaître la concentration, c'est tout à fait inexact et démenti par toutes les pièces de la procédure.

Le rapport de M. du Paty de Clam du 31 octobre 1894 ne le constate-t-il pas ? « Dans les interrogatoires que j'ai fait « subir à l’inculpé, — dit-il, — je me suis attaché à lui faire

(1) Junck, Rennes I, 653.

(2) Lettre du capitaine de Pouydraguin, Rennes I, 115. (3) Général Roget, Rennes I, 289.

- (4) Général Roget, Rennes I, 290, 318.

(5) Cavaignac, Rennes I, 188.

(6) Cpr. général Gonse, Rennes I, 548.

LS

nt Le:

« avouer qu'il avait eu connaissance des documents énumé- « rés dans la lettre incriminée. J'y suis parvenu en ce qui « concerne... le plan de transport et de couverture... » (4)

Interrogé le 14 novembre 1894 par le commandant d'Ormescheville lui demandant « s’il connaissait, au point de vue « de la mobilisation, nos débarquements, nos concentrations « et notre couverture », Dreyfus répondait :

« J'ai eu connaissance en 1893 d'un certain nombre de

« points de débarquement dont je n'ai plus actuellement

« qu'un vague souvenir, n'ayant pas eu à m'en occuper pen- « dant le cours de l’année 1894. J'ai également eu en maïns « une notice générale, en 1893, de nos concentrations. Cette « année, je n'ai pas eu à m'en occuper. D'après mon souve- « nir, en dehors des documents dont j'ai eu à surveiller le « tirage au Service géographique et au Service intérieur, je « n'ai jamais vu un document sur la couverture. Ce que j'af- « firme, c'est que je n'ai jamais eu à m'en occuper » (2).

Devant le Conseil de guerre de Rennes, il n’a pas davantage hésité à déclarer « qu’on connaissait toutes les lignes de « transport au 4° Bureau et que par conséquent il les connais- « sait » (3).

Enfin, placé en face du capitaine de Pouydraguin et du fait rapporté par le capitaine Linder, il a dit : « Il n’y & pas « d'officier dans l’armée, connaissant notre réseau des che- & mrins de: fer et connaissant notre frontière, qui ne soit « capable de tracer sur une carte, dans ses lignes générales, « la concentration. Le fait est tellement exact qu'il est

« reconnu par le capitaine de Pouydraguin qui connaissait

« la Concentration, comme il le dit lui-même. Le second fait « est relatif aux tableaux que j'ai pu avoir à faire pour le capi- « taine Linder. Je ne puis pas me souvenir de tous les tra- « vaux que j'ai fournis à l'Etat-Major de l’armée ; mais Je « ne connaissais pas dans ses détails le débarquement » (#:.

Il est impossible d’être plus net, plus vrai, et de mieux réfuter l'objection qu'on lui oppose.

(4) Rapp. du Paly de Clam, 31 oct. 1894. Rapp. Bard, 27. (2) Dreyfus, Interrog. d'Ormescheville du 1% novembre 1894, Proc.

Paris, cote 73. — Voir Eng. crim., tome II, 5° partie, p. 257. (3) Dreyfus, Rennes I, 33. 34.

(4) Dreyfus, Rennes I, 339, — Adde Dreyfus, Rennes I, 573, 574, et IT,

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oies

Le général Roget a signalé un autre fait qui lui a, dit-il, laissé une mauvaise impression contre Dreyfus.

On apprend au 4° Bureau aux stagiaires comment se fait un plan de transport, quelles sont les méthodes de travail et les procédés employés. Ce plan de transport est ficlif : on leur donne deux Corps d'armée quelconques à transporter par une ligne de chemin de fer quelconque, sans que ce transport ait aucun rapport avec la réalité.

Le général Roget avait donné pendant le 2° semestre de 1893 un travail de ce genre à faire aux stagiaires. À deux reprises, Dreyfus en particulier est venu lui exposer les difficultés qu'il éprouvait à faire ce travail, et lui a demandé d'une façon précise à faire le transport réel de deux corps d'armée par leurs lignes de transport réelles, sous prétexte que ce serait plus intéressant. Le Général refusa d'accéder à ce désir, et il a conservé un mauvais souvenir de cette demande (1).

II nous est difficile de partager ce sentiment et nous comprenons à merveille, sans parvenir à y voir l'indice d’une pensée de trahison, le désir de Dreyfus qui était partagé par tous les autres stagiaires, dont'il se faisait linterprèle, de se mettre aux prises avec la réalité même, c'est-à-dire de faire un tra-

vail utile plutôt que de se livrer à de purs exercices théori-

ques de bien moindre intérêt et profit (2).

3° Le commandant Cuignet a-t-il été mieux inspiré que les précédents témoins lorsqu'il a raconté qu'alors qu'il était comme titulaire affecté au service central du 4° bureau, et, entre autres altributions, chargé de traiter toutes les questions essentiellement secrètes qui se rapportaient, au point de vue des chemins de fer, au dispositif des mines établies sous les voies ferrées pour interrompre la circulation au moment opportun, Dreyfus, qur était stagiaire au réseau de l'Est el ne possédait que des renseignements relatifs à son réseau, était venu le trouver, et « lui avait demandé de lui « communiquer l’ensemble des renseignements qu'il possé- « dait au service central ». Le commandant Cuignet sy était

d'abord refusé. Dreyfus était revenu à la charge plusieurs

(1) Général Rogel, Cass. 99, I, 95 ; Rennes I, 316, 318. () Dreyfus, Eng. crim. I, 990.

jours de suite et avait fini par obtenir des explications qui, peu à peu, étaient devenues l'objet d'une véritable conférence. Il s'était montré très intéressé et avait pris de. nombreuses notes qui ne furent pas retrouvées un an après, lors de la perquisition pratiquée à son domicile le 15 octobre 1894, alors qu'il était difficile d'admettre pourtant qu'il les eût détruites, étant donné l'importance qu'il semblait attacher aux renseignements qu'elles contenaient et l’insistance qu'il avait mise à les obtenir (1).

Dreyfus a reconnu le fait. Mais il a en même temps fait connaître que les documents en question lui étaient demandés par son chef direct, le commandant Bertin-Mourot (2). Et celui-ci, dont l'hostilité pour Dreyfus n'a cessé de se manifester en toute occasion, a du reconnaître qu'il disait vrai. « Lorsque le capitaine Drevfus est arrivé dans mon « service, a-f-il dit, un des premiers travaux que je lui ai « confiés était une étude sur les ouvrages minés, question « touffue, difficile, à propos de laquelle un règlement venait « d'être publié ou allait être publié. Je n’ai done pas trouvé « étonnant que le capitaine Dreyfus, chargé de cette étude « sur les ouvrages minés, ait été en relations avec le capi- « taigne Cuignet qui était chargé de la première section. » (3)

Quoi de surprenant, d'autre part, qu'on n'ait pas trouvé chez Dreyfus les notes qu'il avait prises sur les renseignements que lui avait fournis le capitaine Cuignet ? Destinées à documenter le travail qui lui avait été commandé, ce n'est pas chez lui qu'on devait les chercher et qu'on pouvait s’altendre à les trouver.

... 4° Le général Gonse a cru signaler un fait beaucoup plus grave. Il a indiqué que, pendant le passage de Dreyfus au 1% Bureau, il v avait eu échange de notes entre ce Bureau, le troisième et la 3 Direction, au sujet de l'organisation de l'artillerie lourde de la 9° armée ; qu'une note avait été faite le 27 mars 1893 (4) à ce sujet par le commandant BPayle ou p. 203 par Dreyfus qui était son adjoint et que cette note avait disparu (5). Le général Gonse ajoutait : « Le commandant

(1) Cuignet, Rennes I, 486. — Cpr. général Mercier, Rennes I, 116. (2) Dreyfus, Rennes, 1, 516.

(3) Bertin-Mourot, Rennes IT, 42.

(4) Hallouin, Eng. crim. I, 300, 301.

(5) Général Gonse, Rennes ‘TI, 546.

‘« Bayle est mort : par conséquent on ne peut pas savoir « exactement comment la chose s’est passée ; mais enfin « il y a là encore quelque chose de caractéristique, bien que « ce ne soit qu'une présomption. » (1)

La pièce 84 du dossier secret avait déjà développé l'accusation sur ce point.

Le 28 décembre 1895 était arrivée au Service des renseienements une note mémento écrite partie en français, partie en langue étrangère qui fut ainsi traduite :

Lettre 3% Direction. Au sujet du 120 affecté à l'artillerie de la 9% armée. D'après (deux mots non traduits) 9% armée n'a pas (un mot non traduit) une armée doit manquer pour tromper. Angleterre, torpilleur. » (2

La pièce 84 du dossier secret commenta le 2 octobre 1897 cette note en ces termes

Le bordereau écrit par Dreyfus en 1894, mentionnant une note sur la manière dont le canon de 120 court s’est comporté, l'agent étranger savait déjà que nos essais de batteries avaient réussi. Son memento prouve qu'il savait aussi que nous organisions avec ces batteries de 120 une artillerie d'armée et qu'en principe toutes nos armées en seraient dotées, puisqu'il se propose de débrouiller pourquoi cette affectation n'est pas encore réalisée en ce qui concerne la 9% armée. On recherche dans quels documents avaient pu être puisés des renseignements aussi secrets : 1° sur le principe de l'affectation des batteries de 120 à toutes les armées y compris la 9e ; 2e sur la lacune existant dans la série 1 à 9 sur le numérotage. Les recherches établirent que ces renseignements avaient dù être tirés d’une note émanant de la 3 Direction, adressée le 23 mars 1893 au 1% Bureau de l'Etat-Major de l'armée et transmise par Jui le 27 mars au 3° bureau. En même temps le 1 bureau, qui avait besoin de garder trace de ce document trop long pour être recopié in extenso l'a fait résumer par un officier. La copie fut envoyée au 2e Bureau et enfermée dans l'armoire de fer où ces deux pièces se trouvent encore actuellement. La minute du résumé dut ètre classée dans une armoire à secret de la section du commandant Bayle au 1% Bureau. Lorsque le memento parvint à l'Etal-Major général, on chargea le lieutenant-colonel Marsaud, sous-chef du 1x Bureau, de vérifier si cette minute était à sa place. Elle manquaît au dossier. On rechercha quel était l'officier qui avait pu établir le résumé ou établir la minute. Cet officier ne pouvait être p. 204

ue le commandant Bayle, officier des plus sûrs ou son stagiaire. Ce stagiaire était Drevius (3).

(1) Général Gonse, Rennes I, 546. Eng. crim. I, 232. 234, (2) Dossier secret, pièce 83. — Targe, Eng. crim. I, 12%. (3) Pièce S4 du dossier secret. — Targe, I, 125, 126.

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Lors de la première enquête en revision, le général Roget (1) et le commandant Cuignet (2) avaient fait état de celte fuite.

L'accusation ainsi formulée à fait l'objet de questions posées à Dreyfus dans son premier interrogatoire du 7 août 1899 devant le Conseil de guerre de Rennes.

Le Président. — Au 1% Bureau, vous étiez l’adjoint du commandant Bavle ?

Dreyfus. — J'ai été sous ses ordres pendant trois semaines.

Le Président. — À ce moment, il a étudié la répartition des

batteries de 120 entre les différents corps d'armée. Il a rédigé une noie résumée dont vous avez eu connaissance.

Dreyfus. — Je ne la connais pas.

Le Président. — Vous travailliez avec lui. Cette note a disparu ; on n'a jamais pu la retrouver dans les archives du Ministère, Vous n'en avez jamais eu connaissance ?

Dreyfus. -— On n'en a jamais parlé en 1894 (3).

Le général Mercier (4) el le général de Boisdeffre (5) ont repris à leur tour ce grief contre Dreyfus.

Et dans l'enquête nouvelle, ils en ont de nouveau réveillé le souvenir (6) ainsi que M. du Paty de Clam (?) et le général Gonse (8).

Dans toutes ces déposilions, il était fait allusion à une enquête qui avait été faite au Ministère de la Guerre après la réception du memento au Service des Renseignements (9). Il ne reste aucune trace officielle de cette enquête © qui semble avoir été faite par le lieutenant-colonel Marsaud, le colonel Boucher et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, ni d'une contre-enquète qui a été édifiée par le colonel de

(1) Générai Rogel, CasS MOV TNGE:

(2) Cuignct, Cass. 99, I, 370,

(3) Dreyfus, Rennes I, 26.

(4) Général Mercier, Rennes I, 13% et IT, 210.

(5) Général de Boisdeffre, Rennes I, 530.

(6) Général Mercier, Enq. crim. 1, 257. — Général de Boisdeffre, Enq. rime. 1, 483:

) Du Paty de Clam, Eng. crim. I, 252; 253:

(8) Général Gonse, Enq. crim. I, 233, 234.

(9) Pièce 84 du dossier secrel, — Génér — Général Gonse, Eng. crim. I, 233, 251.

Enq. crim. 1, 483.

‘al Mercier, Enq. crim. I, 257.

— Cpr. générai de Boisdeffre.

Castelnau (1). Seule, une fiche au crayon bleu non datée, de la main du colonel Boucher, indique que la minute de la note du 27 mars 1893 serait de Dreyfus (2).

Or l'enquête nouvelle n’a pas tardé à montrer avec quelle légèreté les recherches antérieures avaient été faites : il lui a fallu à peine quelques instants pour retrouver aux archives du 1° Bureau dans un carton portant la suscription : Rapports au Ministre, — Notes au Chef d'État-Major », une copie de la note en question. Cette copie porte au crayon, de la main du commandant Bayle, qui a quitté l'Elat-Major de l’armée en juillet 1895 et qui est mort au mois de novembre suivant (3), le mot minute et l'examen de nombreuses pièces de comparaison montre que, contrairement à l'usage du Ministère (4), le commandant Bayle ne gardait pas ses brouillons primitifs et inscrivait lui-même le mot minute sur les pièces qu'il gardait comme minutes définitives (5). Il en résulle, d’une part, que contrairement aux dépositions à charge produites devant le Conseil de Guerre de Rennes, ce n'est point Dreyfus qui avait écrit la minute ; — d'autre part et surtout, qu'aucune minute n'avait disparu des archives du 1% Bureau de l'Etat-Major de l’armée (6) et que l'accusation s’est encore lourdement trompée sur ce point.

Le général Mercier en prend aisément son parti. « Ce « serait, a-t-il dit, une présomption qui disparaitrait de « l’'amas de celles qui ont été relevées contre Dreyfus. Il y « en avait à ce moment-là, une dizaine que je citais dans « ma déposition. S'il y en a une ou même deux de ATHOIDS les» 700)

Nous estimons, au contraire, qu'il y a là un fait grave et que la découverte postérieure à la condamnation d’un document retrouvé dans les archives, alors que sa prétendue disparition, imputée à Dreyfus comme un acte de trahison, avait été relevée contre lui comme un.grief sérieux, constitue un fait nouveau de nature à établir l'innocence du condamné et

) Targe, Enq. crim. I, 185, 126. — Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 253. — Hallouin, Enq. crim. I, 303.

(3) Targe, Enq. crim. I, 126. — Hallouin Enq., crim,. 1, 302.

(4) Hallouin, Enq. crim. I. 301, 302.

(5) Targe, Enq. crim. I, 125, 126.

(6) Targe, Enq. crim. I, 126.

(7) Général Mercier, Enq. crim. I, 257.

rentrant dès lors dans les termes mêmes de l'article 443, $ 2, du Code d'instruction criminelle.

o° Le commandant Bertin-Mourot, qui a eu sous ses ordres Dreyfus, au 4° bureau, en 1893, a déclaré que l’accusé avec la clef et le mot de toutes les armoires (1) ; qu’il interrogeait beaucoup et se complaisait dans l'étude des documents les plus secrets, journal de mobilisation, transport de concentration et de couverture (2).

Le commandant Boullenger, le capitaine Maistre, le com-

-mandant Roy, le commandant Dervieu, ont confirmé et pré-

cisé celte appréciation en disant :

Le commandant Boullenger : que Dreyfus connaissait parfaitement les documents secrets déposés dans les archives de la Commission du réseau de l'Est, et qu'il avait demandé des missions sur le réseau entraînant la tenue à jour des documents secrels (3) ;

Le capitaine Maistre : que Dreyfus connaissait très bien les plans de mobilisation et de concentration (‘) ;

Le commandant Dervieu : qu'il connaissait toutes les questions intéressant la frontière de l'Est et la défense nationale ; que sa curiosité était extrème et sa mémoire très grande (5j.

Le commandant Roy : qu'il amenait toujours les conversations sur les sujets de mobilisation et de concentration étrangers aux travaux du bureau et qu'il lui en était resté une impression défavorable contre lui (6).

Il est permis de se demander si ce reproche n'oublie pas que Dreyfus n'était appelé au service de l'Etat-Major de l'armée que pour apprendre en somme les choses qu'on y doit apprendre et qu'il est au moins singulier d’incriminer le zèle avec lequel il cherchait à s’instruire et les efforts incessants qu'il faisait dans ce but. Sans doute, le général Roget prétend « que, s’il est légitime qu'un officier stagiaire à

ni

(1) Bertin-Mourot, Rennes II, 4%.

(2) Bertin-Mourot, Rennes II, 37, 38.

(3) Boullenger, Rennes II, 74 — Cpr. Dreyfus, Rennes I, 35, et II, 75.

(4) Maiïistre, Rennes Il, 85.

(5) Dervieu Rennes II, 9%, 95.

(6) Roy, Rennes II, 92, 93. — Cpr. d’Aboville, Rennes I, 579. — Dréyfus, Rennes I, 581.

NAPROON ERREUR PV) NON UT LIT À UFR en Fée A AAA »

« l'Etat-Major cherche à s'instruire, du moins ce qu'il vient &« y acquérir, ce sont des méthodes et des principes et non « des renseignements sur des points de fait » (1). Mais nous ne parvenons pas, pour notre part, à saisir comment on peut apprendre sérieusement des méthodes sans les assortir des faits qui les appliquent, comment on peub comprendre les unes sans savoir les autres.

Comment, du reste, peut-on reprocher à Dreyfus d'avoir eu la clef et le secret de toutes les armoires (2) et de s'être livré à l'étude des dossiers que celles-ci contenaient ? Estce donc le fait d'une indiscrétion coupable ou mal placée ?

« Lorsque le capitaine Dreyfus est arrivé parmi nous, a « dit le commandant Bertin-Mourot lui-même (3), je lui tra- « çai les mêmes méthodes de travail qu'à ses nombreux pré- « décesseurs, c'est-à-dire d’une part la collaboration immé- « diate, directe, à tous les travaux de la Commission du « réseau, et d'autre part l'étude méthodique, forcément pro- « gressive, de tous les dossiers renfermés dans les armoires. « Je donnai au capitaine Dreyfus la clef et le secret de toutes « nos armoires ». — Et plus loin : « J'ai dit dans ma dépo- « Sition que la première chose que j'avais faite avait été de « lui donner le mot de toutes nos armoires » {4j.

C’est ce qu'il a répété dans la nouvelle enquête (5).

Si done Dreyfus connaissait les questions de concentration, s'il était plus spécialement instruit du réseau de l'Est, s'il était toujours soucieux d'accroître sur ce point ses connaissances qui sont la base fondamentale de l'instruction de l'officier d'élat-major, c'est qu'il avait obéi aux ordres qu'il avait reçus, profité des instruments de travail mis entre ses mains par ses chefs eux-mêmes, compulsé les dossiers qu'il avait reçu mission d'étudier méthodiquement et il ne nous est pas donné de comprendre comment, en bonne justice, on peut lui faire grief d’avoir rempli tout son devoir.

Le capitaine Besse a, il est vrai, révélé un fait où l'on à voulu voir une grave indiscrétion : « Un jour de septembre « 189%, Dreyfus élail venu dans mon bureau me demander

(1) Général Roget, Cass. 99, I, 95.

(2) Berlin-Mourot, Rennes II, 44.

(3) Bertin-Mourot, Rennes II, 37.

(4) Bertin-Mourot, Rennes I, 44. — Cpr. Dreyfus, Rennes Il, 46. (5) Bertin-Mourot, Enq. crim. I, 547.

— Maistre, Rennes II, 89.

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« communication de la liste des quais militaires des diffé- « rentes lignes des réseaux français » {1}. -- Et le sergent Levèque a confirmé l'indication (2).

On interroge Dreyfus. Le fait est vrai (3). Mais en même temps l'accusé fait connaître qu'il avait été envoyé auprès du capitaine Besse par le commandant Mercier-Milon, son chef de section au 3° bureau, pour meltre à jour la carte dont il s'agit et que les papiers sur lesquels il travaillait lui avaient été remis par cet officier supérieur (4. C'est l'explication que dès la première heure il avait fournie au capitaine Besse (5). Et le commandant Mercier-Milon en a reconnu l'exactitude absolue. « Dans la première quinzaine de septembre dernier, « a-t-il dit, j'ai envoyé Dreyfus, alors sous mes ordres, au « 4° bureau, pour y mettre à jour un document secret établi « en 1889. Je me souviens également que le capitaine Drey- « fus, en recevant ce document, m'a dit, après y avoir jeté « un coup d'œil, .que cette mise à jour ne lui paraissait pas « nécessaire. Cette observation n'avait rien de surprenant, le & Capitaine Dreyfus ayant pu, pendant qu'il faisait son stage « au 4° bureau, prendre probablement connaissance du « document. J'insistai néanmoins, voulant être sûr que le « document en question était réellement à jour. Quand il fut « revenu du 4° bureau, me rapportant le document, il m'a « fait voir les corrections qu'il y avait apportées. Il avait écrit « de sa main la mention : « Mis à jour au mois de sep- « tembre 1894 » (6).

C'est dans ces conditions que la liste demandée a été communiquée à Dreyfus par le capitaine Besse vers 4 h. 1/2. Celui-ci, étant obligé de partir le soir même pour rejoindre aux manœuvres l'état-major du général de Galliffet qui se formait le lendemain matin à Arthenay, laissa Dreyfus dans son bureau avec le document entre les mains en le priant de le remettre, quand il aurait fini son travail au capitaine Bretaud (7) ; ce qui fut fait (8;.

(1) Besse, Rennes II, 71.

(2) Lévêque, Rennes IT, 296.

(3) Dreyfus, Rennes II, 72, 73, 296, 297.

(4) Dreyfus, Rennes IT, 72 el inlerrog. d'Ormescheville : Proc. Paris, cote 73, 8 juillet. — V. Enq. crim., tome If, V° partie 412-413.

(5) Besse, Rennes II, 71.

(6) Mercier-Milon. Cass., 577, 578, et Rennes IT, 73.

(7) Besse, Rennes II, 71.

(8) Bretaud. Cass. 99, I, 61, et Rennes III, 72.

Remarquons avec quelle netteté toutes ces explications sont fournies par Dreyfus dès qu'un fait précis est signalé, et comment, dès qu'il peut être vérifié, son explication est reconnue rigoureusement exacte, dissipant jusqu'au plus léger doute et ne laissant subsister que la vérité qui le juslifie.

Nous en pouvons fournir aussitôt une preuve nouvelle,

Le commandant Dervieu avait signalé que Dreyfus était arrivé quelquefois en retard au bureau vers 11 h. 1/2, qu'il y avait été seul jusqu'à 2 heures puisqu'il n’y avait personne dans cet intervalle (1), et qu'à ce moment il pouvait compulser tous les dossiers et regarder dans les armoires (2). Cette fois encore, le fait signalé est exact ; il s'était produit du 16 août au 22 septembre 1894, alors que Madame Dreyfus était à Houlgate (3). Dreyfus n'ayant plus sa famille à Paris et ne sachant où passer son temps, sa maison étant fermée, avait demandé au colonel Boucher et obtenu de lui là permission de venir au bureau et d'y rester seul {4.) — Le fait a été reconnu vrai par le rapport de M. d'Ormescheville (5). Il ne présentait d'ailleurs rien d'anormal : car « il était de « règle absolue qu'un officier restât toujours de service dans « chaque bureau pendant que les autres allaient déjeuner « de midi à 2 heures ; il arrivait à 11 h. 1/2 et restait jusqu'au « moment où la signature revenait du bureau du chef d'Etat- « Major. Les stagiaires contribuaient à ce service » (6).

Et quant à lui reprocher, comme on a tenté de le faire, d'avoir demandé, son stage fini, à rester comme titulaire au Service des renseignements (7), outre que le fait n'est pas établi, ef qu'il semble y avoir eu confusion dans l'esprit de ceux qui le signalent (8), il faut pousser loin l'esprit de tendance pour en faire un grief contre Drevfus.

Si les témoins, dont nous venons d'étudier les dépositions, ont signalé les habitudes d’indiscrétions de Dreyfus, il n’est

(1) Cpr. Bertin-Mourot, Rennes IT, 43. — Maistre, Rennes IT, 89.

(2) Dervieu, Rennes Il, 95. — Cpr. Dervieu, proc. Paris, cote 97. — Général Mercier, Rennes I, 115.

3) Dreyfus, Rennes 11, 34,96.

(4) Dreyfus, Rennes II, 34.

(5) Rapp. d'Ormescheville, Cass. 99, II, %6.

(6) Junck, Eng. crim. 1, 51%. — Dreyfus, Enq. crim. 1, 987.

(7) Linder, Rennes III, 526. — Hirschauer, Rennes Il, 528.

(8) Dreyfus, Rennes ... 531. — Cpr. Junck, Rennes 1, 640. — Boullen-

ger, Rennes II, 76. — Dreyfus, Rennes 1H, 77.

que juste de retenir que d’autres ont au contraire rendu hommage à sa réserve.

Le commandant Hartmann a appartenu pendant neuf ans à la section technique, de 1886 à 1895 ; il a passé par le service du matériel, par celui des études sur les bouches à feu, a dirigé l'atelier de précision. Beaucoup d'officiers sont venus lui demander des renseignements sur les documents confidentiels qu'il avait à sa disposition, soit aux archives, soit au secrétariat : jamais il n°v à vu Dreyfus (1).

Le commandant Ducros s'’ocupait d’études relatives au matériel d'artillerie de campagne : il était l'inventeur d'un canon qu'il construisait en 1891 à l'atelier de Puteaux. Il rencontre un jour Dreyfus, qui lui dit qu'on venait de faire à l'Ecole de guerre des leçons sur son matériel. Désireux de faire passer ses idées à l'Ecole de guerre où elles seraient discutées et d'où elles se répandraient de tous côtés, il lui propose de venir à Puteaux, où il lui donnera des renseignements nouveaux qui lui permettront « de passer une Colle brillante ». Dreyfus ne vient pas et ne lui demande rien. +— En 18y4, le commandant Ducros renouvelle son offre sans plus de succès. « Il en conclut, et ce fut pour lui une impres- « sion très nette, que Dreyfus ne s’occupait pas des questions « d'artillerie de campagne » (2.

Le commandant Galopin est aussi un inventeur aux mérites duquel le général Deloye et le président Jouaust ont rendu un hommage mérité (3;. I élait en relations avec Drevfus, avec qui il a fait plusieurs fois le voyage du Ministère à la place de l'Alma. Jamais Dreyfus ne lui a demandé de renseignements sur ses découvertes, ses tourelles, ni sur autre chose (4).

Ne serait-ce pas le cas de reprendre, en la retournant, la phrase du commandant d'Ormescheville dans son rapport ef de dire cette fois avec une vérité bien démontrée : « Gette attitude est nette et ne présente pas une grande analogie avec celles des personnes qui pratiquent l'espionnage. »

(1) Hartmann, Rennes HI, 227. | :

(2) Ducros, Rennes III, 182, 183. — Cpr. général Mercier, Rennes I,

116. é (3) Jouaust. Rennes III, 491. — Général Deloye, Rennes, codem.

(4) Galopin, Rennes IIT, 491.

VI. — Introduction, par Dreyfus, de personnes non qualifiées p. 2ù

dans les bureaux de l’rtat-Maïjor.

Un ancien garde républicain, secrétaire permanent au 4° bureau, où il faisait de l’autographie, Ferret, a été appelé devant le Conseil de guerre à la requête du général Mercier (1) et du général Gonse (2) et il y a déclaré, à titre de renseignements et sans avoir prêté serment (3), que « vers la « fin de 1893, revenant de déjeuner, vers une heure, il « avait aperçu dans le 4° bureau, un civil qui était assis à « droite du bureau du commandant Bertin-Mourot, qui fai- « sait face au capitaine Dreyfus, lequel (employé à ce moment « même à ce bureau), était debout devant l'armoire où sont « renfermés les documents » (4).

Il a cru reconnaitre, aux gros traits qu'elles portent extérieurement, dans les pièces qu'il consultait, le graphique des transports de couverture (5).

Le fait, suivant le général Mercier (6) et le général Gonse (7), serait extrêmement grave. — On ne saurait dès lors trop s'étonner que Ferret, qui dit s’en être ému, n’en ait rien dit au commandant Bertin-Mourot lorsque celui-ci est rentré de déjeuner (8), — qu'il se soit tu encore, lorsqu'en 1894, il a su, comme tout le monde au Ministère de la Guerre, l'arrestation de Dreyfus pour crime de haute trahison, l'embarras de l'accusation faute de preuves, et l'enquête faite dans les bureaux sur les agissements de l'accusé (9) ; — qu'il n’en ait parlé pour la première fois qu'en 1898, à un agent de la Compagnie des chemins de fer de l'Est, mais sans en prévenir ses chefs (10) ; — et qu'il se soit encore tu pendant tout le temps qu'a duré l'enquête de la Cour de Cassation en 1899. Il est enfin fâcheux que le fait ait été signalé par les généraux Mercier et Gonse à la dernière heure, alors que les vérifications pouvaient sembler impossibles.

(1) Général Mercier, Rennes I, 115.

(2) Général Gonse, Renes I, 543.

(3) Ferret, Rennes II, 29.

(4; Ferret, Rennes II, 30, 33, 45.

(5) Ferret, Rennes II, 30, 31.

(6) Général Mercier, Rennes I, 115.

(7) Général Gonse, Rennes I, 543.

(8) Ferret, Rennes II, 32.

(9) Ferret, Rennes II, 32. — Général Gonse Rennes I, 54 ‘(10) Ferret, Rennes II, 33. — Général Gonse, Rennes I

Eng. crim. l, 235.

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Dreyfus a contesté le fait de la façon la plus catégorique. Il a affirmé n'avoir jamais introduit aucune personne étrangère dans les bureaux de l'Etat-Major (1). L'on peut, d'autre part se demander si, à le supposer exact, le fait signalé par Ferret ne trouverait pas son explication toute naturelle dans ce

“qui se passait journellement au 4° bureau. Des ingénieurs

civils de la Compagnie de l'Est venaient constamment voir le commandant Bertin-Mourot et traiter avec lui des questions de mobilisation qui concernaient leur réseau. Quand le commandant n'était pas là, ils entraient dans son cabinet, et, ainsi que l'atteste Ferret lui-même, ils l’attendaient, assis sur la chaise qui était à côté du bureau du commandant (2, œ'est là qu'était en effet le civil dont Ferret signale la présence. Le fait n'a donc rien que de très normal, — Et si l’on n'a pas retrouvé la personne qui s'était présentée ce jour-là au cabinet du commandant Bertin-Mourot, l’on ne saurait s’en étonner, alors que d'une part on ne l’a pas même cherchée, — alors que d'autre part on ne précise pas la date du fait, — et qu'enfin les poursuites dirigées pendant toute une année contre M° Leblois, inculpé d'espionnage à raison de sa présence dans le cabinet du lieutenant-colonel Picquart, n'étaient pas de nature à encourager une révélation qui pouvait devenir la base d’une redoutable accusation contre celui qui l'aurait faite.

Et qu'on ne dise pas que l'hypothèse que nous venons de soumettre à la Cour est inadmissible sous prétexte qu'on n'entre pas dans les bureaux de l’Etat-Major de l’armée sans que le fait soit aussitôt signalé ! Le général Gonse s’est chargé lui-même de démontrer, sans s’en douter, l'inanité de l’objection. Dreyfus protestant qu'il n'avait jamais introduit personne dans les bureaux, que les règlements le défendaient et que quand un de ses amis était venu le voir au Ministère, il avait toujours été obligé de descendre à la salle publique de réception (3), le général Gonse à répondu que souvent des agents des chemins de fer, du réseau de l'Est par exemple, venaient dans les bureaux ; qu'on cherchait à faciliter leur entrée le plus possible : que les uns avaient des laissez-passer

(1) Dreyfus, Rennes Il, 33, 34, 36.

(2) Dreyfus, Rennes II, 34.

(3) Dreyfus, Rennes II, 36.

aug

permanents, et qu'on pouvait faire entrer facilement un ami au 4° bureau avec un de ces laissez-passer qui ne sont pas assortis de photographies (1).

Le général a fait mieux encore : il a produit devant le Conseil de guerre deux lettres, l’une de M. Lechâtelier, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, chargé du contrôle de l'Est et commissaire technique de la navigation, — Flautre de M. Revoil, ingénieur de la Marine, — établissant le pre” mier que, pendant les six ou sept années qu'il à eu des laissez-passer, il est entré au Ministère plus de cent fois et n’a pas eu dix fois à montrer sa permission (2) ; l'autre, qu'au début de son service à la section de Madagascar en novembre 1894, ignorant la consigne du Ministère de la Guerre et venant du Ministère de la Marine, où l'entrée est libre, il avait reçu à son bureau sans difficultés ceux qui venaient traiter avec lui de la mission dont il était chargé (5).

Ajoutons que le capitaine Junck a déclaré qu'il avait plusieurs fois vu des officiers, qui avaient été au Ministère ou même qui n'y avaient jamais été, entrer en civil vers 2 heures de l'après-midi par la porte de la rue Saint-Dominique, où la surveillance n'est pas aussi rigoureuse (4). Il a même ajouté que le fait était possible pour des civils (5).

Le commandant Bertin-Mourot a fait enfin connaître que; du temps où il était au Ministère, par conséquent jusqu'à la fin de 1894, il existait près de la porte d'entrée une pancarte faisant connaître que les députés et sénateurs n'étaient pas soumis à la formalité du laissez-passer (6).

Il résulte, à n’en pas douter, de tout cela que, si les règlements interdisaient l'entrée des bureaux sans autorisation spéciale, ils n'étaient pas, la plupart du temps observés et, sans aller jusqu’à dire avec M° Labori (7) « qu'on entrait au Ministère comme au moulin », il faut reconnaître que les ingénieurs et les agents des chemins de fer, tout au moins pouvaient à cette époque entrer librement dans les bureaux p, 211

(1) Général Gonse, Rennes I, 562.

(2) Lettre Lechâtelier, Rennes II, 35.

(3) Lettre Revoil, Rennes II, 35, 36.

(4) Junck, Rennes I, 654.

(5) Junck, Rennes T, 651.

(6) Bertin-Mourot, Rennes IT, 42.

(7) M° Labori, Rennes II, 206.

sans que rien permit de signaler ou de relever leur présence (1).

Le fait, si tardivement signalé par Ferret, n’a donc aucune portée et rien ne permet en outre de l’imputer à Dreyfus.

VIT. — Mobiles du crime. — Relations de Dreyfus avec des femmes galantes ou suspectes d'espionnage. — Habitudes de jeu. — « Cote d'amour ». — Propos antipatriotiques.

Toutes les fois qu'un homme est traduit en justice, accusé d'un crime, quel qu'il soit, il est une première question qui se pose et qu'il faut résoudre avant tout : c’est de déterminer le mobile du crime, l'intérêt qui a fait agir celui que l’on accuse. Avant de se jeter dans tous les embarras, les hasards; les dangers du crime, on a nécessairement un intérêt ou une passion à satisfaire : ce n'est point là une loi passagère c'est la raison, le sens commun, identiques dans tous les temps et dans tous les pays, qui le disent. Et plus le crime est atroce, plus les chances de perte qu'il fait courir sont nombreuses, et plus le motif que l'accusation doit chercher et montrer doit être puissant. Il faut à celui qui se détermine à l'acte une compensation si forte qu'elle puisse contrebalancer l'énormité du châtiment auquel il s'expose. « Point de grand « crime sans un grand intérêt ; point de grand intérêt sans «une grande passion et point de passion sans éclat, disait « jadis l'avocat général Servan : voilà la route du cœur : ne « vous en éloignez jamais. Laissez quelques moralistes « observer les écarts de la nature ; mais vous, si vous êtes « juges, n’en observez que le cours ! » ù

L'accusation s'est rendu compte de cette impérieuse nécessité à laquelle elle ne saurait se soustraire : elle à recherché le mobile auquel Dreyfus avait dû obéir. Et la Cour n’a pas sans doute oublié l’étonnante explication qu'avec le commandant du Paty de Clam et le commandant d'Ormescheville, elle a fourni sans en avoir jamais pu trouver d'autres, même après qu'il fût établi que les renseignements sur lesquels elle se basait ne s’appliquaient pas à Dreyfus, pris pour quelqu'un de ses nombreux homonymes.

(1) Général Gonse, Rennes I, 561 à 563. — II, 35-26.

ENST —

C'en serait assez déjà pour se demander si la vraisemblance, si le respect des hommes, si la pilié que nous devons avoir les uns pour les autres, si toutes les règles sacrées de Ja Justice ne doivent plus être qu'un vain mot et s’il suffit que le général Mercier et ses tenants accusent pour que tous doivent s'incliner. Mais il faut descendre à cette discussion : une affirmation ne suffit pas ; il faut prouver ; et ce devoir, auquel l'accusation a tenté de se soustraire, la défense qui n’en était pas tenue, l’a rempli.

Dreyfus avait-il des besoins d'argent, comme on l’a d’abord insinué ? — Avait-il des habitudes de jeu ? — Avait-il des maïtresses dont les exigences l'embarrassæient ?

1° Il avait de 25 à 30.000 francs de rente : le service lui en était fait par la filature qui appartenait à sa famille et dans laquelle il avait un crédit ouvert et toujours réalisable de plusieurs centaines de mille francs.

Son genre de vie était absolument proportionné à sa fortune.

Il tenait ses comptes avec une régularité parfaite à laquelle tous ont rendu hommage. Tous ses livres, tous ses carnets ont été saisis lors de la perquisition du 15 octobre 1894 : ils ont été l'objet de l'examen le plus attentif. « Dans un « ménage aussi ordonné que le ménage Dreyfus, — observe « M. du Paty de Clam dans son rapport du 31 octobre « 1894, (1) — un trou au budget ne saurait passer inaperçu. » On n’en a trouvé aucun. Il est vrai que M. du Paty de Clam, désolé de son impuissance, ajoute avec cette perfidie soupconneuse qui à été déjà tant de fois signalée : « Si ce trou à « existé à un moment donné, soit par le jeu, soit par les « femmes, comment le boucher ? On a pu se confier à une « amie. » (1) De sorte que, du même coup, sans que rien puisse justifier l'hypothèse, sans que rien puisse étayer l'ignominieuse insinuation, Dreyfus se trouve ainsi accusé, et, pour M. du Paty de Clam, convaincu, non plus seulement d’avoir eu des maîtresses, mais encore de s'être fait entretenir par elles !

(1) Rapp. du Paty de Clam, Proc. Paris, cote 70. Rapport Bard, 27.

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