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Le commandant d'Ormescheville n’élait pas moins catégorique : il affirmait que « la conduite privée de Dreyfus « était loin d'être exemplaire ; — qu'il était, avant son « mariage, Ce qu'on peut appeler un coureur de femmes, — « que, depuis son mariage, il ne semblait pas avoir changé « ses habitudes à cet égard ; — qu'il appert enfin des ren- « seignements recueillis qu'il aurait fréquenté plusieurs « cercles de Paris où l’on joue beaucoup » (1).
Mais nous savons que M. d'Ormescheville n'avait pas même pris la peine de vérifier ses allégations sous prétexte que les témoins qu'il aurait pu entendre n'auraient pu être que «très peu recommandables » (2).
Nous savons aussi que celte étrange manière de conduire une instruction criminelle, alors que l'accusé a toujours soutenu qu'il n'avait jamais joué (3), était loin d’avoir rassuré le général de Boisdeffre ; que celui-ci, après la condamnation, avait trouvé « que l'information judiciaire qui avait été faite « était insuffisante au point de vue de ce qui concernait le « Jeu, la moralité et les femmes : qu'il avait prié le colonel « Picquart de continuer ses investigations comme il avait « prié son prédécesseur de le faire » (4).
Nous savons que le lieutenant-colonel Picquart avait chargé de ce soin Guénée, celui-là même qui avait fourni au commandant d'Ormescheville les rapports erronés sur lesquels celui-ci s'était uniquement basé ; que ce policier de bas étage « ne lui avait rapporté que des racontars, des pro- « pos de concierge ». — « Je vous épargnerai, — a dit le lieu- « tenant-colonel Picquart, — le détail des récits qu’il m'a « faits, et je dirai seulement que lorsqu'on voulait le pous « ser à des preuves, tout aboutissait à rien. » (5)
Nous savons que l’un des parents de la famille Hadamard, que les rapports de Guénée mettaient en cause, M. le docteur Anselme Weill, a déclaré que les propos que lui imputait Guénée « étaient faux, complètement, absolument, et qu’il « ne les avait jamais tenus, et qu'il n'avait jamais connu
(1) Rapp. d'Ormescheville, Proc. Paris, Cass. 99, II, 81, 82.
(2) Rapp. d'Ormescheville, Cass. 99, II, 83.
(3) Dreyfus, Rennes I, 37, 654-655. À
(4) Général de Boisdeffre, Rennes I, 522, — Picquart, Rennes I, 384
(3) Picquart, Rennes I, 386.
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« Dreyfus comme joueur ou libertin ; » (1) — qu'il en est de même des paroles attribuées par Guénée au grand rabbin - Dreyfus, qui déclare ne les avoir jamais dites (2).
Nous savons que, dans l'Enquête de la Cour de cassation en 1899, Guénée a été obligé d’avouer l’inanité de ses recherches «et qu’à ce moment, il a été prouvé d'une façon abso- « lue que Dreyfus avait de nombreux homonymes, et que les « Dreyfus qui avaient joué dans les cercles de Paris n'avaient « aucun rapport, si ce n'est de nom, avec le capitaine. » (3)
Nous savons enfin que l'équivoque créée par l'accusation et maintenue par elle devant le Conseil de guerre de Paris était impardonnable ;— que l’Etat-Major avait, dès novembre 1894, fait vérifier par la Préfecture de police les renseignements fournis par les rapports de Guénée : qu'il avait en mains les deux procès-verbaux du 4 et du 19 novembre signalant la confusion commise ; — qu'il avait supprimé ces deux documents et les avait remplacés au dossier par ceux qu'ils détruisaient et qui seuls ont été soumis aux juges (4).
Devant le Conseil de guerre de Rennes, un nouvel effort a été tenté : il a misérablement échoué : « Tout ce qui a été « précisé, — à dit le lieutenant-colonel Cordier, — c'est que « le Capitaine Dreyfus, le jour de son mariage n'aurait pas « pu porter la couronne d'oranger, si toutefois on en donne « aux hommes. C’est le cas de bien des gens. » (5) Et il a « ajouté : « Il résulte de l'examen complet du rapport, il «résulte de tout ce que nous avons su, qu'après son mariage « il n’en à plus été de même. Moi, je crois devoir en conclure « que, s'il y eu certaines choses, le capitaine Dreyfus s’est « plutôt vanté. Le capitaine Dreyfus, comme beaucoup d’au- « tres, aimait à se vanter ; et, quand on a été, comme nous, « jeunes dans les pensions, on sait parfaitement que, géné- « ralement, ce sont ceux qui se vantent le plus qui en font « le moins. Eh bien ! je crois que le capitaine Dreyfus était « absolument dans ce cas. Pour cela comme pour le reste, il
(1) Docteur Anselme Weill, Rennes II, 320. !
(2) Lettre du grand rabbin Dreyfus, Rennes III, 322. f (3) Picquart, Rennes I, 385. — Cpr. Guénée, Cass. 503, 506-507.
(4) Voir p. 64-65.
() Cordier, Rennes II, 512.
« se vantait et il s’est beaucoup vanté. Dieu sait s’il doit s’en « repentir maintenant ! » (1)
Les faits viennent tous à l'appui de cette observation si juste. Quatre seulement ont été recueillis. ;
2° Le premier a été signalé par M. du Breuil, Procureur de la République démissionnaire près le tribunal de première instance de Saint-Brieuc, entendu à titre de renseignements seulement, sur l'indication de M. Quesnay de Beaurepaire (2).
En 1885-1886, cet ancien magistrat était entré en rapport avec M. Bodson, propriétaire du magasin « À la Redingote grise ». Il aurait dîné chez lui avec Dreyfus et un attaché d’ambassade allemand, dont il n'a pu d'ailleurs donner ni le nom, ni le signalement et qu'il ne reconnaitrait pas suivant toute probabilité (3. H a gardé « de cette eamaraderie un souvenir très précis ». IL s'était promis de cesser de fréquenter cette maison et l'avait même dit à M. Bodson en lui déclarant « qu'il n'armait pas les Allemands ef qu'il lui « était désagréable de rencontrer ces gens-là ! » — « Mais « je suis très heureux de ce que vous me dites Là ! lui aurait « répondu M. Bodson. Ne croyez pas que ces gens-là sont
« mes amis, Ce sont les amis de ma femme et vous avez dû
« vous en apercevoir, Drevfus est son amant ! » (4)
M. Bodson l'aurait alors consulté sur ce qu'il avait à faire pour que celte situation cessät le plus tôt possible et comme M. du Breuil lui disait que, dans de pareilles affaires, la justice exigeait des preuves certaines et eoneluantes : « Des « preuves ? Mais j'en ai, j'en aurais même pour faire chas- « ser Dreyfus de l'armée française, il est indigne de porter « Famiforme » (5.
M. du Breuil a déclaré que, malgré son insistance, il n'a pu tirer de M. Bodson aucun autre renseignement et il a de plus ajouté : « J'attribuai, je le dis très franchement, l’excla- « mation de M. Bodson tout d'abord à son mécontentement
(1) Cordier, Rennes Il, 512, 513.
(2) Du Breuil, Rennes 11, 404, 105, 106.
(3) Du Breuil, Rennes IE, 103, 107, 108, 109, 110. (4) Du Breuil, Rennes II, 103.
(5) Du Breuil, Rennes II, 104, 105.
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« de mari trompé, et je lui répondis que si l’on chassait de « l’armée française tous les officiers qui ont pris la femme « de leur voisin, peut-être pourrait-on éelaircir beaucoup les « cadres » (1).
I n'a deputs jamais revu M. Bodson (2).
Les observations que provoque celte déposilion, où, de l'’aveu du commissaire du Gouvernement, « tout est étrange », sont nombreuses. Les faits qu'elle signale se seraient passés en 1885-1886, à un moment où Dreyfus était célibataire. Si M. du Breuil l’a rencontré chez les époux Bodson c’est que lui-même y allait. Bien plus ! il a reconnu qu'il y est retourné et qu'il a fréquenté la maison, ce qui ne semble pas indiquer que le milieu fût aussi suspect qu'il l'a prétendu plus tard (3). D'autre part la sœur de M. Bodson, qui est décédé en 1898, a protesté avec mdignation contre les propos attribués à son Irère dont elle était la eonfidente (4). Et M. Linol, liquidateur de sociétés au Tribunal de Commerce de Ia Seine, qui était en relations suivies avec M. Bodson, son client, a démenti les propos qui étaient imputés à celui-ci par M. du Breuil « Je Far revu, a-t-il dit, quelque temps après la condamnation « et la dégradation de Dreyfus qui nous avait vivement « impressionnés. M. Bodson, qui, pour des motifs particu- « liers, n'aimait pas le capitaine Dreyfus, m'a déclaré de la « façon la plus nette qu'il le considérait comme incapable de « commettre le crime de trahison, pour lequel il avait été « Condamné » (5).
3° Le second fait est plutôt comique.
Le lieutenant-cclonel Gendron, qui, à len croire, ne semble pas très difficile à mystifier (6), a raconté qu'un de ses amis ayant, en 1892, fait connaissance à Lyon d'une dame Derry, austro-hongroise, qui lui avait paru fort intelligente et très instruite, et dont il était devenu « le protecteur »,
l'avait mené prendre une tasse de thé chez elle ; — que le (1) Du Breuil, Rennes IF, 104.
(2) Du Breuil, Rennes IT, 105.
(3) Commandant Carrière, Rennes Il, 107.
(4 Lettre de Mile C. Bodson publiée dans le Figaro du 26 août 1899.
Rennes IH, 103, 104.
(5) Cpr. Linol, Rennes IT, 190.
(6) Gendron, Rennes II, 69. — aff. Mallebranche.
A ST AT RP D RO EU DIET UN DU HP Ere RU ON EN RETE
milieu lui avait paru tout à fait équivoque ; — que, sans en avoir d'ailleurs aucune preuve, il ne serait pas surpris que cette femme ne fût une espionne ; — et que, devant son refus de retourner chez elle, son ami lui avait dit : « Après « tout, je ne comprends pas vos scrupules ; car, d’autres offi- « Ciers brevetés comme vous ou de l'Ecole de guerre fré- « quentent cette personne, entre autres Dreyfus » (1).
On se renseigne ; Dreyfus était en effet allé deux ou trois fois chez cette femme. « Mais cette dame, a-t-il ajouté, a dit « qu'elle connaissait un commandant d'Etat-Major, le com- « mandant Gendron : je ne pouvais supposer que ce füt un « milieu suspect » (2).
4° Le troisième fait est relatif à une dame Cron, dont on a retrouvé une lettre qu'elle adressait à Dreyfus et qui finissait par ces mots : « A la vie, à la mort, »
Mais Dreyfus déclare que, s'il est allé chez cette femme, qu'il avait rencontrée au concours hippique, il n’a jamais eu de rapports intimes avec elle, — qu'il avait bien eu la tentation d'en faire sa maîtresse, mais qu'il n'y avait pas cédé, et qu'il avait cessé toutes relations dès qu'il s'était aperçu qu'on en voulait plutôt à sa bourse qu'à son cœur (3). Et M. du Paty de Clam a dû reconnaître dans son rapport que le contraire n’a pu être établi (4).
o° Le dernier fait enfin est plus misérable encore.
Au mois de juillet 1894, le capitaine Duchâtelet fut chargé, au retour d'un voyage d'Etat-Major, de ramener avec Dreyfus, de Charmes à Paris, le détachement des ordonnances et des chevaux ayant pris part au voyage. Comme ils arrivaient de grand matin rue de Miromesnil et que les fenêtres commençaient à s'ouvrir, Dreyfus lui dit « sur le ton de la plai- « santerie et sans avoir évidemment l'intention de quitter le
(1) Gendron, Rennes II, 67.
(2) Dreyfus, Rennes I], 70. 1, 35. — Cpr. Interr. Dreyfus par du Paly de Clam, 28 octobre 1894 : Proc. Paris, cole 20, 3° feuillet, et par d'Ormescheville, 22 novembre 1894 : Proc. Paris, cote 73, 27° et 28° feuillets. — V. Eng. crim. tome II, annexes, V° partie 394 el suiv. :
(3) Dreyfus, Rennes I, 36, Interr. du Paly, proc. Paris, cote 20, 2° feuillet et d'Ormescheville Proc. Paris 73, 27° et 28° feuillets. V. Ena. crim. tome I]. annexes V° partie, 29% et suiv. | <. ; 1;
(*) Rapp. du Paty de Clam, cote 70. Rapport Bard, 26-27. — Cpr. Gribelin, Rennes I, 587..
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« détachement : « Si nous allions chez une telle, et si nous « lui demandions une tasse de chocolat ? » — Le capitaine Duchâtelet lui ayant répondu qu'il ne là connaissait pas : « Voulez-vous y venir avec moi un de ces soirs, lui avail « répliqué Dreyfus ; on y voit du monde amusant, des « femmes connues. Si vous voulez, je vous y présenterai ». Puis, sur son refus, il ajouta : « D'ailleurs, pour mon compte, « je ne tiens pas à y retourner de si tôt : car, la dernière fois « que j'y suis allé, j'ai perdu la forte somme » (1{,.
Il est impossible de ne pas voir dans ce propos cette vantardise dont le lieutenant-colonel Cordier parlait avec tant de raison naguère. — Et ce qui donne à ce propos, que le capitaine Duchâtelet, officier d'ordonnance du général de Boisdeffre, n'a rapporté qu'en 1899 pour la première fois, c'esb ce qu'il signale lui-même : tout cela à été dit sur le ton de la plaisanterie.
Grave imprudence sans doute que de plaisanter ainsi entre camarades, puisque l'Etat-Major pourra plus tard accuser l'un des interlocuteurs du crime de haute trahison, et que ‘la plaisanterie déplacée deviendra entre ses mains une arme empoisonnée !
Nous ne pouvons, en Ce qui nous concerne, admettre que des esprits sérieux puissent voir dans de telles futilités, dont
les unes ne sont pas même démontrées, dont leS’autres s’ex-p. 26
pliquent tout naturellement, ce mobile puissant, capital, qui seul pourrait expliquer le crime que l'accusation impute à Dreyfus, et qu'elle a le devoir impérieux d'établir.
6° Est-elle mieux inspirée, quand, avec M. d'Ormescheville, elle prétend trouver ce mobile dans la rancune que Dreyfus aurait gardée de l'incident dit de « la cote d'amour ? »
« Lors des examens de sortie de l'Ecole de guerre, dit le « commandant d'Ormescheville dans son rapport, Dreyfus « à prétendu qu'il devait à la cote dite « d'amour » d’un « général examinateur d’avoir eu un numéro de sortie infé- «rieur à celui qu’il espérait obtenir : il a cherché alors à créer « un incident, en réclamant contre cette cote et partant
(1) Duchâtelet, Rennes II, 97, 98. — Cpr. Dreyfus, Rennes I, 36, 37.
contre le général qui la lui avait donnée. Il prétendit alors « que cette cote, qui était 5, lui avait été donnée de parti pris « et en raison de la religion à laquelle 11 appartient : il attri- « bue même au général examinateur en question des propos. « qu'il aurait tenus à ce sujet. L'incident qu’il créa n’eut pas « la suite qu'il espérait. Mais depuis cette époque il n'a cessé « de se plaindre, se disant victime d'une injustice qu'il traite « même à l’occasion d'infamie » (1).
C’est ainsi que M. d'Ormescheville écrit l’histoire. — Sur ce point, pas plus qu'en ce qui touche la vie privée et les prétendues habitudes de jeu de Dreyfus, il n’a recueilli aucun témoignage, aucun renseignement. Sa procédure ne contient à ce sujet aucune constatation régulière ; il n’en affirme pas moins, jusqu'à faire du fait, qu'il arrange à sa manière, le mobile même du crime. — S'il s'était renseigné, il eût appris que le fait allégué par Dreyfus était rigoureusement exact, et que, si Dreyfus s’en était plaint à juste titre, il avait en mème temps reçu, au moins dans une certaine mesure, La satisfaction qu'il demandait.
Oui !l'il est vrai que Dreyfus, qui était entré à l'Ecole de guerre avec un mauvais numéro (67), était en très peu de temps, par son intelligence et son travail, arrivé à être un des premiers de sa promotion. Ses travaux étaient très bien faits, ses notes d'examen très bonnes. Et pourtant, lors des examens de sortie, un des examinateurs, le général Bonnefond, lui avait donné, ainsi qu'à un de ses camarades, israélite comme lui, une très mauvaise note en disant : « Je ne veux pas de juifs dans l'Etat-Major ; je leur donnerai 5 comme cote d'amour. » Dreyfus et son camarade s’en étaient plants au Directeur de l'Ecole, le général Lebelin de Dionne. Celui-ci ne voulait pas croire à pareille chose : il fit une enquête et constata que le fait était vrai et « qu'il se trouvait « en présence d'une injustice à réparer » (2). Chose singulière et qui donne une étrange idée de la façon dont il comprend la justice distributive, le général Lebelin de Dionne à ajouté : « Je laissai à la note donnée par l'examinateur tout « son effet. L'effet de cette note était minime en effet et le
(1) Rapp. d'Ormeschewille, 3 décembre 1894, Cass. 99. II. 73. — Cprgénéral Roget, Cass. 99, II, 83, 84.
(2) Général Lebelin de Dionne, Rennes III, 178, 179.
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« dommage presque nul : au lieu de sortir le 5°, Dreyfus est
« sorti le 8° ou le 9°, etil a pu rester à l'Etat-Major géné- P: 217
« ral » (1).
Dreyfus à déclaré qu'il avait été reçu par le général Lebelin de Dionne d’une façon très bienveillante, qu'il avait reçu satisfaction après enquête, et que les notes officielles, qui lui avaient été données par le général six semaines ou deux mois plus tard et qui étaient excellentes, répondaient suffisamment à tous les commentaires malveillants qu'on avait répandus sur son compte (2).
Tel est le fait dans tous ses détails. Que Dreyfus en ait été blessé comme d’une injustice eriante commise à son égard ; qu’il s'en soit plaint avec amertume devant quelques-uns de ses camarades, lorsque quelque autre incident est venu en réveiller le souvenir (3), il n'y a rien là assurément que de très naturel et il n’est pas un homme de cœur qui puisse s’en étonner. Mais de là à faire de ce fait le mobile capital. à vrai dire unique, qui expliquerait de la part de cet officier parvenu à trente-cinq ans, malgré les obstacles dressés sur son Chemin, au grade de capitaine breveté d'Etat-Major, marié, père de famille, jouissant d'une fortune indépendante, dans une situation aussi enviable que brillante, le crime odieux de haute trahison, il semble qu'il y ait un abîme et que ce soit vraiment défier le sens commun que de vouloir tirer de cette misère une telle conclusion.
7° L'accusation prétend à la vérité relever contre Dreyfus deux propos qui témoigneraient de sa part des sentiments antipatriotiques.
Le commandant Bertin-Mourot a rapporté que, rentrant un jour de mission sur les lignes des Vosges, il avait raconté au Bureau « qu’il avait même poussé juqu'à la frontière ; « qu'il le regrettait, n'ayant trouvé là que des impressions « pénibles, si près de cette ligne frontière tracée sur son sol « natal, avec, de chaque côté, un Dieu des armées différent. « Je fus, dit-il, interrompu brusquement par le capitaine . « Dreyfus : « Mais cela ne pourrait pas être pour nous autres
(1) Général Lebelin de Dionme, Rennes II, 180. (2) Dreyfus, Rennes IT, 180, 181 el FE, 31. 32. (3) Hirschauer : sa lettre au capitaine Linder, Rennes III, 529.
« juifs : partout où nous sommes, notre Dieu est avec nous ! » « J'éprouvai un profond malaise !... je ne m'attendais pas à « eette interruption : je brisai là et me remis au travail » (f).
La susceptibilité du témoin, qui dit « avoir été blessé « dans des parties de lui-même où l'on ne pénètre pas » semblera peut-être aux gens de sang-froid quelque peu exaspérée ; nous n'avons pas à en rechercher les motifs ; mais, nous bornant à juger le propos, nous avouons ne pas Comprendre qu'on en puisse induire que Dreyfus est un traître.
8° Peut-on davantage voir un indice de culpabilité dans ce fait que, suivant le général Lebelin de Dionne, Dreyfus aurait dit que « les Alsaciens étaient bien plus heureux sous « la domination allemande que sous la domination fran- « çaise » (2). Le propos serait évidemment fâcheux. Drevfus
p. 218 le nie : il a protesté avec indignalion, fait appel à tout ce qu'il a écrit dans ses nuits de fièvre et de douleur à l'ile du Diable. Et l’on doit reconnaitre que pas une ligne, pas un mot de ces lettres, écrites alors que la révolte eût été presque pardonnable, ne peuvent incriminer ses sentiments envers l'armée, envers la patrie (3).
Ce qui nous paraît surtout incompréhensible, c'est que l'accusation prétende relever contre Dreyfus üe tels propos, pour y trouver la preuve d’une trahison qui s'annonce, quand elle s'est obstinément refusée à rien voir de semblable dans la correspondance d'Esterhazy avec Mme de Boulancy, correspondance qu'elle avait saisie, eb où éclataient à chaque page l’injure, la menace et la haine. Nous y reviendrons : mais dès maintenant nous nous demandons comment expliquer une telle contradiction. [’accusation at-elle deux poids et deux mesures ? Et Ce qui, énorme, doit être pour l’un tenu pour indifférent, va-t-il donc, infime, devenir contre l’autre l'argument décisif ?
Concluons done sur ce point et retenons une fois de plus l'impuissance de l'accusation à faire la preuve qui lui incombait. Elle n’a pu trouver aucun mobile au crime odieux qu'elle imputait à Dreyfus, tandis que tout s'accumulait
(1) Bertin-Mourot, Rennes II, 38,.39 et Enq. crim. II, 548. (2) Général Lebelin de Dionne, Rennes II, 179. (3) Dreyfus, Rennes II, 65, 1, 31, et Enq. crim. I, 990.
Ge 21e
pour dénoncer la culpabilité d'Esterhazy, criblé de dettes criardes, poursuivi, traqué par ses créanciers, se livrant aux spéculations de bourse les plus désastreuses, fraudant de la - façon la plus éhontée le régime dotal qui le lie et ruinant sa femme et ses enfants qu'il a plongés dans la plus noire misère, se rendant maître par une escroquerie de fonds de son neveu Christian, qu'il dissipe, — tendant sans vergogne la main de tous côtés, sollicitant jusqu'à l’aumône des juifs qu'il prétend mépriser, mais dont il reçoit et mange l'argent, vomissant contre la société, contre l’armée, contre la France les plus abominables outrages, les menaces les plus odieuses, signalé de tous côtés comme le pourvoyeur salarié des attachés militaires en quête de documents et contraint enfin par l'évidence d'avouer qu'il est l’auteur du bordereau, c’est-à-dire du seul document dont l'accusation entende faire ressortir le crime qu'elle poursuit, et qu'il reconnaît avoir écrit de sa main !