VIIT. — RELATIONS ENTRE DREYFUS ET L'ÉTRANGER
L'accusation a-t-elle été plus heureuse quand elle a tenté d'établir que Dreyfus avait des relations suspectes avec l'Etranger ? Nous ne craignons pas d'affirmer que, de ce chef comme sur tous les autres, son effort est demeuré infructueux, quand les résultats obtenus n'ont pas été ridicules.
1° Bruxelles est pour l'étranger un centre d'espionnage important, dont l’action s'exerce principalement en France. L'accusation a prétendu y établir la présence de Dreyfus pendant l'été de 1891 et, sur la foi de M. d'Ocagne (1) et du général Roget (2), elle a fait entendre à ce sujet devant la Cour de cassation en 1899 M. Lonquéty, ingénieur civil des mines à Boulogne-sur-Mer, ancien camarade de Dreyfus à l'Ecole Polytechnique. *
« J'ai rencontré Dreyfus, avait-il dit, au restaurant de « la Taverne royale à Bruxelles à une époque qu'il m'est dif- « ficile de fixer. Il me semble, sans pouvoir l'affrmer, que « c'était au courant de l'été 1894 : je ne me souviens pas
(1) D'Ocagne, Cass. 99, I, 576. Cpr. Painlevé. Enq. crim. I, 647. (2) Général Roget, Cass. 99, I, 63
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« lui avoir parlé, et nous sommes restés à distance l’un de « l'autre. Il était seul et sa présence ne m'a inspiré aucune « réflexion particulière » (1).
A Rennes, sa déposition plus développée fut encore
moins précise. MM. Cavaignac et d'Ocagne âvaient pourtant insisté auprès de lui, pour qu'il tâchât de déterminer l'époque de cette rencontre (2). « Il déclara qu'il ne lui était « pas possible de préciser exactement cette date. Les voyages « à Bruxelles pour moi, a-t-il dit, se font continuellement : « cela ne constitue pas une date. J'ai pris la date de 1894, « parce qu'on m'a parlé de cette époque-là.. je ne peux rien « préciser (3) ».
Dreyfus a reconnu que le fait rapporté par M. Lonquéty était exact, qu'ils s'étaient rencontrés à Bruxelles sous les galeries Saint-Hubert, à la Taverne royale, l'année de l’exposition d'Amsterdam, la seule année où il soit allé à Bruxel-
les (4). Et tout en trouvant que « c'était loin », M. Lon--
quéty a persisté à dire « qu'il lui était impossible de mieux préciser » (5).
Dans ces termes, le fait qui, par lui-même, et en dehors de toute circonstance suspecte, n'avait déjà aucune significalion sérieuse, perd évidemment toute portée.
2° et 3° Nous reviendrons ultérieurement sur les faits signalés par MM. Mertian de Muller (6) et Villon (7), eb nous verrons qu'ils ne supportent pas le plus mince examen.
4° Il en est de même de la déclaration du sieur Germain, piqueur à Paris, qui, cité en vertu du pouvoir discrétionnaire du Président, sur l'indication de M. Quesnay de Beaurepaire (8) el sur la recommandation de M. Millevoye (9), a déclaré sans prestation de serment, qu'étant en 1886 au service de M. Kulmann, industriel à Mulhouse, il avait accom-
} Lonquéty, Cass. 356, 357.
2 Lonquéty, Rennes II, 183. — Cpr. Cavaignac, Rennes I, 200. ] Lonquéty. Rennes IT, 183.
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Dreyfus, Rennes IT, 184: I, 35! Eng.*crim-"1,1991° Lonquety. Done II, 183. Cpr. général Roget. Eng. crim. I, 627. 5) Voir p. 360, (7) Voir p. 361, Je a Rennes III. 121, 122, 123.
(9) Lettre de M. Millevoye au colonel Jouaust, 31 juillet 189. Proc. pee liasse 2, pièce 16.
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pagné à cheval son maître et un ami de ce dernier aux manœuvres de Habsheim ; que ces deux Messieurs avaient causé avec un officier allemand, et que l’ami de M. Kulmann avait dit à ce dernier qu'il avait reçu la veille une gracieuse réceplion du général allemand (1).
Le sieur Germain a ajouté qu'il avait ultérieurement, et sans pouvoir fixer de date (11), rencontré cet ami de M. Kulmann à cheval au bois de Boulogne, et que le commandant d'Infreville lui avait dit que c'était le lieutenant Dreyfus (3).
Sur tous les points sans exception, il à reçu de tous les témoins qu'il a cités le démenti le plus absolu. Le commandant d'infreville a déclaré que ce n'était pas lui qui avait au bois désigné Dreyfus à Germain (4). Et M. Kulmann, qui avait déjà protesté par lettre adressée au colonel Jouaust contre les assertions du témoin 5), a affirmé qu'il n'était jamais monté à cheval avec Dreyfus (6, et que la scène cule » (7). Il s’est rappelé cependant qu'un Jour un de ses racontée par son ancien piqueur était « absolument ridiamis lui avait raconté qu'étant en permission à Mulhouse, il s'était présenté chez le général allemand, qui avait été fort aimable pour lui, et l'avait invité à assister le lendemain à des exercices de tir sur le champ de manœuvres aux environs de Mulhouse ; que, malgré son ennui de se faire voir dans son pays d'origine avec des officiers allemands, il avait assisté à ces exercices, visité le casernement, et que, devant l’amabilité persistante du général, il allait précipiter son départ et diminuer sa permission de trois jours. Cet ami, c'était le colonel Sandberr (8).
Dreyfus a déclaré qu'il allait autrefois passer tous les ans ses vacances à Mulhouse dans sa famille ; qu'il y montait à cheval ; mais il a ajouté que jamais il ne s'était promené ainsi avec M. Kulmann, et que jamais il n'avait ni causé avec . un officier allemand, ni suivi de manœuvres (9).
(1) Germain, Rennes II, 120.
(2) Germain, Rennes IT, 118 à 120.
(3) Germain, Rennes III, 127.
(4) D'Infreville, Rennes II, 126, 127.
(5) Lettre Kulmann, Proc. Rennés, cole 21.
(6) Lettre Kulmann, Rennes III, 129. — Cpr. Dreyfus, Rennes IIT, 124. (7) Kulmann, Rennes IIT, 128, 130.
(8) Kulmann, Rennes III, 130, 131.
(9) Dreyfus, Rennes I, 33. III, 123, 124, 128.
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5° Le capitaine Lemonnier a aussitôt déclaré qu'en août 1894, comme on causait au 2° bureau de l’Etat-Major des troupes de couverture de la frontière des Vosges et des projets jadis prêtés au général de Négrier d’envahir la haute Alsace dès Ia déclaration de guerre, Dreyfus avait fait observer que l'Etat-Major allemand avait déjà paré le coup et choisi la position d'arrêt, pour s'opposer à une offensive des forces françaises débouchant de Belfort, et qu'il avait ajouté : « Cette position, je la connais fort bien. Un jour
« j'ai suivi à cheval les manœuvres exécutées par les Alle- « mands » (1).
Dreyfus à expliqué qu'étant né à Mulhouse, il en avait parcouru tous les environs qu'il connaissait admirablement; qu'il connaissait tout spécialement la position d’Altkirch, sur laquelle pendant son séjour à l'Ecole de guerre, il avait fait un travail qu'on devait pouvoir retrouver (2). II a ajouté que si, lors des séjours réguliers qu'il avait faits jadis sur permission à Mulhouse juqu'en 1886 ou 1887, il était monté à cheval presque tous les jours, avait parcouru toutes les positions des environs et avait pu voir manœuvrer des régiments comme cela a lieu dans toutes les garnisons, il n'avait jamais assisté à des manœuvres proprement dites (3).
Dans ces conditions que rien n’a contredites, la confusion qui s'est établie dans l'esprit du capitaine Lemonnier s’explique d'elle-même, sans qu'il puisse rester des propos qu’il a rapportés aucune impression défavorable. au condamné.
6° Avec le colonel Fleur, l'accusation a ramassé des bavardages de chemin de fer entre voyageurs et des commérages d'inconnus,.
Cet officier supérieur a raconté que, vers le mois de novembre 1894, ayant pris à Langres le rapide de Bâle- Mulhouse-Paris, un de ses compagnons de route lui avait dit : « Je suis un grand industriel de Mulhouse ; la trahison « de Dreyfus ne nous a pas étonnés ; car nous l’avons vu
« avec la plus grande indignation à cheval avec le général
(1) Lemonnier, Rennes III, 132, 133. Cpr. sa lettre au capitaine Maistre, Rennes II, 87, 88. — Maistre, Rennes II, 88.
(2) Dreyfus, Rennes HI, 134. II, 90 91. ;
(3) Dreyfus, Rennes 111, 134, 135.
« allemand dans des manœuvres qui ont eu lieu dans les « environs de la garnison de Muihouse » (1).
Il à ajouté qu'à Paris un jeune homme lui avait déclaré qu'en 1894, un Monsieur ayant tournure d'officier lui avait fait copier des documents dans lesquels il y avait des plans et des dessins, et qu'il avait reconnu dans ce personnage Dreyfus, en voyant les portraits que les journaux illustrés avaient publiés lors de son arrestation (2).
Ne demandons pas au colonel Fleur qui lui a tenu ce propos en chemin de fer : il l’ignore (3). Ne recherchons pas davantage s’il était possible de reconnaître Dreyfus dans les portraits de pure fantaisie qui ont paru en 1894 (4). Bornonsnous à rappeler que le colonel Fleur n'a rien dit de tout cela, ni en 1894, ni surtout le 1° février 1899, lorsque, sur sa demande même, il à été entendu par la Cour de cassation, et que, lorsque la défense l’a prié à Rennes d'expliquer le silence ainsi gardé par lui sur des faits qu'il disait importants, il a répondu : « Oh ! la réponse est bien simple, extrê- « mement simple, et très limpide. La première raison pour « laquelle je n'ai pas fait connaître ces faits est celle-ci « J'avais su que le colonel Cordier avait dit absolument le « contraire de ce que j'ai dit : alors mon but était absolu- « ment de démolir ce qu'avait dit le colonel Cordier. Ensuite « je n'aurais jamais Cru en mon âme et conscience que la « Cour de cassation aurait été jusqu'à la revision. Je jugeais « donc inutile d'émettre ce fait en plus » (5).
Il suffit de rappeler ces sentiments auxquels le colonel Fleur dit avoir obéi, pour donner la mesure de ce que vaut sa déclaration, sans même qu'il soit besoin de rechercher quelle est la moralité de l'homme et de faire appel aux documents versés au mains du juge d'instruction de Versailles en 1904 dans une affaire Sogler (6).
7° Le commandant d'Ormescheville avait dit enfin « que « Dreyfus pouvait se rendre en Alsace en cachette à peu près « quand il le voulait, et que les autorités allemandes fer-
(1) Fleur, Rennes II, 257, 258.
(2) Fleur, Rennes Il, 259.
(3; Fleur, Rennes II, 259.
(4) M Labori, Rennes Il, 261.
(5) Fleur, Rennes, II, 260.
{6} Versailles . Procédure Sogler, 1904, cotes 73 et 74.
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« maient les yeux sur sa présence ; que cette faculté de « voyager clandestinement contrastait beaucoup avec les « difficultés qu'éprouvaient à la même époque et de tout « temps les officiers ayant à se rendre en Alsace, pour obte- « nir des autorisations ou des passeports des autorités alle- « mandes : elle peut avoir une raison que le peu de temps « qu'a duré l'enquête ne nous a pas permis d'approfon- (CONTE DE OIRDIE E 0)
C’est toujours le même procédé d’information ; l'affirmation tranchante non seulement sans preuve, mais sans vérification. Rien n'a été établi de ce chef, et M. d'Ormescheville reconnait lui-même qu'il n'a fait aucune recherche, L’affir-
p.222 mation n'en à pas moins été reproduite devant le Conseil de guerre de Rennes, qui a pris pour base des débats le rapport d'Ormescheville de 1894.
Dreyfus a affirmé, sans que la preuve contraire ait même été tentée, qu'il n’est jamais allé à Mulhouse avant la loi des passeports sans une permission régulière ; que depuis il n'avait jamais pu pendant sept ans obtenir de passeports, et qu'il n'avait pu aller voir les siens que deux ou trois fois en passant par Bâle, et en restant caché dans sa famille (2).
Enfin il est un fait qui donne à lui seul la mesure de la bienveillance des Allemands pour Dreyfus. Celui-ci, en décembre 1893, avait obtenu un permis de séjour de quel ques Jours pour se rendre au chevet de son père mourant. Le matin du jour où celui-ci expirait, le commissaire de police se présentait à la maison mortuaire, pour constater le départ du capitaine ou l'expulser dans le cas contraire. Dreyfus fut obligé de lui faire constater que son père venait de rendre le dernier soupir : il dut néanmoins partir le soir même, sans qu'il lui fût permis d'assister aux obsèques, et laissant les siens dans le deuil et dans les larmes (3).
8° Jusqu à la dernière heure à Rennes l'accusation n'avait produit aucun témoin direct de relations personnelles quelconques de Dreyfus avec l'étranger : elle n'avait indiqué, pour les établir, que des coïncidences qu'elle disait suspec-
(1) Rapp. d'Ormescheville, Cass. 99, II, 84.
(2) Dreyfus, Rennes I, 32, 33 ; III, 123.
(3) Dreyfus, Enq. crim. I, 990.