‹ L'affaire DreyfusChapitre 69 sur 178 · SR · texte numérisé non relu

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D. Comment avez-vous su que c'était Dreyfus ?

R. Lorsque le colonel Henry m'a montré la photographie de: celui-ci après son arrestation, j'ai répondu : « C'est bien ce type de figure-là ! » Il m'a montré cette photographie un soir aux Champs-Elysées sous un bec de gaz. C'était au moment où Dreyfus a été arrêté : je ne puis pas dire si c'est un ou deux jours après (1).

Le ton sur lequel fut faite cette déclaration, l’exaltation maladive du témoin que tous signalent dans le pays qu'elle habite (2) et qui se manifestait devant la Cour par les propos les plus incohérents, qui se répandait en injures grossières, en cris de haine contire les juifs, de vengeance contre ceux à qui elle impute la perte de sa place, l'abandon où l'a laissée le Ministère de la guerre, l’état de gène contre lequel elle se débat, le mépris qu'elle rencontre et les mauvais traitements qu'elle subit de la part de ses voisins et de sa famille ellemême (3), tout était de nature déjà à éclairer les magistrats enquêteurs sur la valeur de cet étrange récit, — Quelques réflexions suffisent à en démontrer l'inanité asbolue.

Comment admettre en effet, pour qui connaît les Allemands, ces relations personnelles et intimes entre le comte d'A... et un israélite ? (4)

Comment admettre cette présence chez M. d'A... de Dreyfus, qui y serait venu comme un des familiers de la maison, alors que la surveillance assidue exercée sur l'hôtel de d'A... n’a jamais révélé le moindre indice sur sa présence, tandis qu'elle a maintes fois signalé les visites d'Esterhazy ?

Comment admettre cette identification prétendue et fort approximative du personnage signalé par la femme Bastian avec Dreyfus, quand cette reconnaissance n'aurait eu lieu que dix mois après le fait, postérieurement à l'arrestation, sur une photographie montrée par Henry à la femme Bastian aux Champs-Elysées le soir, sous un bec de gaz, et dans laquelle elle reconnaît « ce type de figure-là » ?

Comment admetire que, si Henry en a, comme le pré-

(1) Femme Bastian, Enq. crim. I, 307. — Cpr. Lhommeau, Enq. crim. II, 190, 191.

(2) Lhommeau, Enq. crim. IT, 190, 191. — Baïlly, Enq. crim. II. 191, 192, — DronEng-tcrim al u102; 193. Macaire, Eng. crim. I, 193. — Femme Lecoq, Enq. crim. If, 193.

3) Femme Bastian, Enq. erim. I, 309.

4) Picquart, Eng. crim. 1, 671. — Cpr. général Roget, Rennes.

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tend la femme Bastian, reçu d'elle la confidence, il n'en ait Jamais et vis-à-vis de personne fait état, alors qu'il invoquait pourtarft le témoignage « du personnage honorable » dont il refusait de faire connaître le nom? alors qu'il poussait la passion de produire des preuves convaincantes et décisives jusqu à fabriquer le faux que l’on a fini par découvrir ?

Comment se fait-il que le signalement de l'officier vu chez le comte d’Arco, et qui ne cadre pas avec celui de Dreyfus (1), ait été par elle donné à Brucker, transmis par celuici au Ministère de la guerre, et qu'il ait disparu des archives ? (2)

Un simple rapprochement de date vient enfin porter le dernier coup à cette invention maladroite de la dernière heure. A l’époque de cette prétendue présence de Dreyfus à {a soirée du comte d'A... c'est-à-dire à la veille de Noël 1893 ou du premier de l’an 1894, Dreyfus venait de perdre son père qui est mort le 13 décembre 1893 (3). Qui croira que, dans ces conditions si douloureuses pour lui, 1l ait pu avoir la pensée d'aller en soirée chez l'un des représentants de ceux qui venaient de l'arracher du chevet de son père, sans lui permettre même d'assister à ses obsèques (4) ?

Pour tous ceux qui ont entendu la femme Bastian aussi bien que pour tous ceux qui voudront se donner la peine de. peser son témoignage, l'évidence est faite, et elle n’est pas obscurcie, quand on entend ceux qui connaissent le témoin la dépeindre comme une exaltée (5), hystérique, névrosée, amenée par une sorte d'autosuggestion à s'illusionner elle-même

sur son rôle, à en exagérer l'importance, allant pour l’embellir jusqu’à inventer des faits qui n'existent pas (6), lorsqu'on sait par la femme Bastian elle-même les démarches dont elle a été l’objet de la part de deux reporters de la Libre

Le

Parole (7) et les secours qu'elle a reçus, tant du général Mer-

(1) Dreyfus, Enq. crim. 1, 993, 994.

(2) Brücker, Enq. crim. I, 306. — Cpr. Picquart. Enq. crim. I, 670, 671. — Junck, Enq. crim. I, 512. —'Desvernines, Enq. erim. 1, 522.

(3) Dreyfus, Enq. crim. I, 988. 989.

(4) Dreyfus, Enq. crim. I, 989. Voir page 222.

(5)Lhommeau, Eng. crim. II, 190, 191. — Bailly, Enq. crim. I, 191, 192. — Druon. Eng. crim. II 192. — Macaire, Enq. crim. Il, 193. — Femme Lecoq, Enq. crim. Il, 193. É

(6) Lhommeau, Enq. erim. II, 190. 191. — Baily, En. crim. I, 191’ 192.

(7) Femme Bastlian, Enq. crim. I, 309.

eier (1), que de plusieurs personnes connues pour leurs opinions anti-dreyfusisies et pour leur collaboration active à la campagne anli-revisionnisie (2).

B. — Kadur.

L'mcident que nous allons exposer atteste une fois de plus la continuité et la persévérance rlassable des efforts mis en œuvre pour entraver, par l'audacieuse organisation des faux témoignages, l’action patiente de la justice. Tci le témoignage destiné sans doute à opérer en dernière heure, a fait long feu, pour s'être prématurément dévoilé,

Le 25 janvier 14904, le général commandant le 19° corps d'armée recevait par une lettre anonyme adressée de Sidibel-Abbès l'avis suivant :

« Un témoin d'importance pour l'affaire Dreyfus est un « soldat du 1* régiment étranger, un nommé Kadur. C’est « un ancien officier prussien qui à fait longtemps le ser- « vice du bureau d'émissaires du grand Etat-Major à Ber- « lin. Ilest déserteur et Kadur n’est pas son vrai nom. Il à « fait les actes des affaires Dreyfus et Grineur (sic) pour les « archives du grand Etat-Major, et il était l'ami intime de « [.A.]. J'en suis sûr, parce que je le comnais déjà depuis « trois ans. J'ai vu Kadur à Berlin très souvent.

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