‹ L'affaire DreyfusChapitre 71 sur 178 · C. — Tentative de subornation du colonel Sandher · texte numérisé non relu

C. — Tentative de subornation du colonel Sandher

Pendant l'instruction suivie par le commandant Ravary contre Esterhazy, un sieur Penot a prétendu qu'à sa conuaissance M. Mathieu Dreyfus avait, quelques jours après l'arrestation de son frère, tenté de suborner le colonel Sandherr en lui offrant une somme importante pour acheter sa conscience et étouffer l'affaire ; il disait tenir le fait du colonel lui-même, qu'il avait trouvé sous le coup de l'indignation que lui avait causée cette démarche (2).

Le colonel Sandherr est mort ; mais, d'une note rédigée par lui le jour mème où M. Mathieu Dreyfus, accompagné de son frère Léon, s’est présenté chez lui, il résulte que le fait a été complètement travesti par le sieur Penot. M. Mathieu Dreyfus protestait de l'innocence de son frère, de sa conviction profonde à cet égard, se disant prêt à tous les sacrifices pour le faire réhabiliter. « Notre fortune, s'était- « il écrié, est à votre disposition si vous pouvez nous y « aider ! » — « Comment dites-vous ? avait répliqué le colo- « nel : je vous prie de faire attention ! » M. Mathieu Drey- « fus {d'un air désolé) : « Mais pardon, nous avons voulu « dire qu’au besoin nous dépenserions toute notre fortune « pour trouver le véritable traître, pour arriver à la décou- « verte de la vérité (2). »

À aucun moment, le colonel Sandherr n’a eu la pensée que M. Mathieu Dreyfus ait cherché à le suborner. C'est ce qu'attestent la note qu'il a écrite séance tenante et dont

(1) Cpr. général Zurlinden, Enq. crim. 1, 34-345. ,

>) Penot. Rennes Il, 185-186. — Cpr. M“ Sandherr, Cass. 99, Il, 283. __ Stackler. Cass. ibid.. 284. — Thesmas, Cass. ibid., 285.

3) Note Sanderr, Cass. 99, II, 280-282.

QU: : re

LAPS MERE LE QUSrT

nous venons de donner les termes, le récit qu'il à fait aussitôt de cette visite au lheutenant-colonel Cordier (1), et je compte rendu qu'il en à fait le même jour au général Mercier. « Je lui ai demandé, dit celui-ci, quelle était l’impres- « sion générale qui était résultée pour lui de son entretien « avec Mathieu Dreyfus ; il m'a répondu : « Mon Dieu !'ilm'a « fait l’effet d'un brave homme disposé à.tous les sacri- « fices pour sauver son frère ! (2) »

De tout cela, que reste-t-il, si ce n’est l'impression une fois de plus vérifiée que les objets grandissent dans l’imagination des hommes, comme les rochers dans le brouillard à mesure qu'ils s’éloignent. Toutes les fois qu'un grand crime atüre l'attention publique, il devient l'objet de toutes les conversations : chacun raconte, commente, colporte. On cite ce qu'ont dit les voisins. Les faits sont changés, déna turés, peut-être sans mauvaise intention. On discute par: tout ; on s'échauffe ; tous répètent, en la brodant, la fable qui s'est accréditée : la vérité se voile et la justice n’a pourtant aucun faux fémoin à poursuivre.

Telles sont, présentées dans leur ensemble ef résumées aussi fidèlement que possible, toutes les charges qui ont été produites et les réponses qui y ont été faites au cours des débats et des enquêtes. Est-ce témérité de partager dans de .semblables conditions non seulement l'inquiétude profonde dont MM. Barthou, Leygues, Delcassé, Guérin, Develle et Poincaré ont souvent, depuis 1896, échangé l'impression (3), mais encore le sentiment qu'exprimait un jour le President -du Conseil, M. Charles Dupuy, disant à MM. Poincaré et de Lanessan : « Je me demande si nous n’avons pas, en 1894, été vicliimes d'une immense mystification (4)! »

Mystification, soit ! Mais que penser du général Mercier -et de ses tenants qui l'ont infligée à la justice militaire, en l’'entrainant à commettre et à maintenir la pire des erreurs judiciaires, — à la France, en la plongeant dans l’abominable désordre moral dont elle souffre encore aujourd'hui ?

(1) Cordier, Rennes II, 517-518.

(2) Général Mercier, Rennes II, 554.

(3) Poincaré, Cass. 99, I, 292.

-(4) Charles Dupuy, Cass. 99, I, 659. — Poincaré, Cass. 99, I, 294.

N° Le

$ 5. — Les témoignages de l’étranger.

Les procès de haute trahison, par leur nature même mettent en cause des agents de nationalité étrangère. Ce sont les intermédiaires ordinaires entre les traîitres ‘et l'Etat pour le compte duquel ils agissent : ils recherchent les consciences fragiles, sollicitent leur défaillance, achètent leur concours, assistent à leur chute définitive. Ce sont eux qui engagent les pourparlers et obtiennent les consentements à prix d'argent, ; c'est à eux que sont fournis les renseignements ou remis les documents dont ils poursuivent ainsi l'acquisition. Ils seraient donc en mesure de donner à la justice, lorsqu'elle aura à intervenir, les informations les plus précises et les plus utiles. Mais, eu égard à l'intérêt puissant que peut avoir leur Gouvernement à cacher la vérité, leur sincérité ne doit-elle pas être mise en doute, et dès lors convient-il de recueillir leur témoignage ? Quelle créance enfin faut-il leur accorder, s'ils le donnent ? Devant le Conseil de guerre de Rennes, la question a été posée à diverses reprises par des témoins à charge. Tous ont estimé que, dans des procès de cette nature, la justice française ne pouvait solliciter des concours étrangers pour éclairer sa religion.

M. Cavaignac s’est élevé avec hauteur contre de tels témoignages ; suspectant la sincérité des démentis officiels, il a énergiquement protesté contre l’usage qu'un témoin avait fait devant la Cour de cassation des confidences qu'il avait reçues d’un diplomate étranger (1). Le général Mercier a exprimé le même sentiment. Rappelant le démenti apporté par le représentant d'une des grandes puissances de l’Europe centrale dans une affaire de trahison, qui avait tourné à la confusion de l'accusé, il a déclaré que chez un ambassadeur la raison d'Etat devait l'emporter sur le désir de concourir à la manifestation de la vérité, et pouvait justifier de sa part un langage dont la justice n'avait pas à tenir compte, sous peine de s’égärer (2).

Le commandant Cuignet a reproduit la même affirma-

|) Cavaignac, Rennes I, 195.

2) Général Mercier, Rennes I, 82 et 83.

sisi

tion, mettant par avance le Conseil de guerre en garde contre les témoignages étrangers qui pourraient être opposés à ceux des officiers français (1).

Cette manière de voir est loin d'être unanimempnt admise. M. Trarieux, plus particulièrement visé par ces protestations, les a vivement combattues au cours de sa déposition. Il a fait observer qu'en droit elles n'étaient nullement fondées, que, dans aucune de ses dispositions, la loi n'avait fait figurer les témoignages étrangers parmi ceux qu'elle frappait de suspicion ; il à rendu hommage à la sagesse du législateur qui n'a pas voulu limiter le champ et les moyens d'investigation du juge, et s’en est remis à sa prudence et à sa sagacilé ; il a rappelé l'exemple de l’Angleterre qui, dans une affaire de haute trahison, celle de lamiral Byng, a commis une grave erreur judiciaire, pour n'avoir pas voulu croire à la sincérité des déclarations de la France. Invoquant la haute droiture et l'élévation morale du diplomate de qui il tenait les renseignements qu'il avait produits, il & repoussé avec indignation des imputations qui ne tendaient à rien moins qu'à le représenter comme capable de tromper la justice eb de commettre ainsi la plus détestable des félonies. Il a d’ailleurs apporté à ses affirmations -un tempérament que lui a dicté son expérience d'homme d'Etat et qui montre combien, à ses yeux, il faut user de prudence et de perspicacité pour arriver à la découverte de là vérité ; il a en effet reconnu, d'accord en cela avec le général Roget, que les renseignements fournis par des étrangers devaient être en pareille matière sérieusement contrôlés, et n'être accueillis qu'autant qu'ils ne se trouvent pas en contradiction avec d'autres éléments de conviction (2).

Quoi que l’on puisse penser de la théorie de MM. Cavaignac, Mercier et Cuignet, qui élève le mensonge à la hauteur d'un usage diplomatique et l’admet à priori dans les circonstances où il serait le moins excusable, elle se concilie mal avec l'attitude qu'ont eue pendant le procès de Rennes ceux-là mêmes qui l'ont alors exposée et défendue. Faisant litière de leurs principes toutes les fois qu'ils étaient

(1) Commandant Cuignet, Renmes 1, 490 :Enq. crim. L, 779-780. 2) Trarieux, Rennes HI, 428 à 433, — Cpr. Général Roget, Rennes I,

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