‹ L'affaire DreyfusChapitre 77 sur 178 · OT OS D ES CN PO AU ER NT PCT 4 VTC · texte numérisé non relu

OT OS D ES CN PO AU ER NT PCT 4 VTC

l'absence d'ordre supérieur (1). I s'était, en effet, rendu compte: que le texte, qui lui avait été dieté était de nature à innocenter Dreyfus et ne voulait pas le remettre à son chef !

A la demande du général Gonse, le général Biüllot fit alors une démarche directe auprès de son collègue, M. Hanotaux : mais celui-ci lui représenta qu'il s'agissait d'une affaire d'Etat qui avait été réglée et qui, dès lors, ne pouvait faire l’objet de communications personnelles, si confidentielles qu'elles pussent être (2).

En présence de ce refus, le général Gonse alla trouver, au nom du général Billot, M. Delpeuch, Sous-Secrétaire d'Elat aux Postes et Télégraphes, pour lui demander « l'ori-

ginal. » Les recherches faites par cette Administration n'ame-

nèrent pas alors la découverte du télégramme chiffré. En effet quand le général Gonse se présenta deux jours plus tard au cabinet de M. Delpech, il lui fut répondu par M. Wunschendorf, chef du Service télégraphique, qu'il était impossible de lui donner satisfaction, la dépêche ayant dù, à raison de sa date ancienne, être détruite à l'expiration des délais réglementaires (3).

Le général Gonse fit alors appel à la mémoire des officiers présents, et, sur les indications du lieutenant-colonel du Paty de Clam, le télégramme fut reconstitué en ces termes :

Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le Ministre de la Guerre à la

preuve de ses relations avec l'Allemagne. Toutes mes précautions sont prises (4).

Et c'est cette version qui fut alors insérée dans le dossier secret sous le n° 44. Ainsi done, ce n'était pas la traduction officielle dont les officiers de l’Etat-Major avaient gardé le souvenir, traduction dont, quelques jours auparavant, M. Paléologue avait encore donné le texte au lieutenant-colonel Henry ; mais, phénomène extraordinaire ! faisant appel à leur mémoire, ils étaient arrivés à reconstituer un texte

(1) Général Gonse, Cass. 99, I, 562: — Général de Boisdeffre, Cass. ibid. 557. — Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 813-814.

(2) Général Büillot, Cass. 99, 1, 547. — Général de Boisdeffre, Cass: ibid. 557. — Général Gonse, Cass. ibid., 562. — Commandant Cuignet, Enq. crifn. 1, 813-814. — Général Chamoïin, Enq crim. I, 326.

(3) Général Gonse, Cas. 99, 1, 562. — Général de Boisdeffre, Cass. ibid., 557. — Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 814.

(4) Dossier secret, p. 44. Cette (pièce écrite au crayon est de la main du lieutenant-colonel Henry.

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qui n'avait jamais été produit antérieurement, mais qui avait à leurs veux le grand mérite d'être accablant pour Dreyfus.

Sans doute ils ont déclaré depuis, pour se justifier, que cette reconstitution n'avait été considérée par eux que comme une indication, et qu'elle n'avait été mentionnée dans le rapport de mai 1898 que comme l'indice de la préoccupation de l'agent étranger à la suite de l'arrestation (1). Ajoutant foi à cette opinion, le général Chamoin, délégué du Ministre de la Guerre, en 1899, devant la Cour de Cassation et le Conseil de guerre de Rennes, a affirmé à ces deux juridictions que la mention incriminée n'avait élé insérée au dossier secret que pour attirer l'attention sur le télégramme (2;.

Certes il nous est difficile de savoir à quels sentiments le général Gonse el ses collaborateurs ont pu obéir en intro-

duisant, sans formuler aucune réserve écrite, cette pièce:

erronée dans un dossier dont la justice devrait avoir à connaître ; mais nous devons déplorer que leur mémoire les

ait si mal servis et qu'elle se soit montrée aussi hostile à

l'accusé.

D'ailleurs, s'ils n'avaient pas été aveuglés par le désir de forger ainsi une arme nouvelle contre la revision, ils n’auraient pas manqué de s'’apercevoir de leur erreur. En adoptant cette version, ils se mettaient en contradiction avec eux-mêmes. À M: Paléologue, qui leur avait fait part du démenti officiel apporté par l'ambassadeur d'Allemagne le 17 novembre 1897, n'avaient-ils pas répondu qu'à leur avis Dreyfus n'avait. pas eu de relations directes avec cette puissance ? En donnant leur suffrage à la traduction du télégramme qu'ils inséraient dans le dossier, ne venaient-ils pas affirmer le contraire aujourd'hui ? Puis, comme l’a fait observer le lieutenant-colonel Picquart au cours de l'enquête Tavernier, le texte de cette dépêche conduisait à penser que « B. aurait tenu son gouvernement au courant de « ses relations avec Dreyfus, tandis que le faux Henry, qui « était bien connu de du Paty en 1898; tendait à établir que « B. avait caché à son Gouvernement à Rome ses relations

(1) Général de Boisdeffre, Cass. 99, I,557. — Cuignet, déposilion.du géméral Chamoiïin, Enq. crim. I, 331-332. (2) Général Chamoin, Enq. crim. I, 332-333.

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« avec Dreyfus (1). » Il y avait là encore une contradiction qui, pour le lieutenant-colonel Picquart révélait « la mau- « vaise foi des gens, qui se servaient en même temps des « deux pièces contre Dreyfus (2) »..

Enfin cette version est devenue absolument insoutenable depuis que le rapport du 1% novembre 1894 nous est connu. Sinon, il faudrait admettre que la même personne B... écri-

vant à ses chefs hiérarchiques à Rome, se serait contredite

de la facon la plus flagrante du jour au lendemain. Le 1% novembre, il affirmait que A... ne connaissait pas Dreyfus ; le 2, il eût certifié au contraire que les relations de Dreyfus avec l'Allemagne étaient prouvées sans qu'aucun fait nouveau se fût produit.

Néanmoins, lors de l'instance en revision engagée en 1899, la traduction de la dépêche du 2 novembre 1894 à donné lieu aux débats les plus passionnés et aux plus vifs incidents. Sans doute, si on se reporte à la publication de l'enquête faite par la Chambre criminelle, on constate que, le 5 janvier 1899, le commandant Cuignet s'est borné à faire la déclaration Suivante :

On a apporté au Ministère de la Guerre un document émanant de l'agent B.., et dont on a donné successivement deux versions. Une seule de ces versions est au dossier (n° 44). Le texte de la deuxième pourrait être indiqué à la Cour par le général Gonse. La Cour estimera peut-être qu'il y aurait intérêt à entendre au

sujet de ce document, outre le général Gonse, MM. les généraux Bulot, Mercier el M. Hanotaux (3).

Mais le commandant Cuignet a lui-même fait connaître que ces quelques lignes n'étaient qu'un résumé succinct de sa déposition et que celle-ci, qui, sur son désir exprimé à la Cour, était demeurée purement verbale, avait duré une demi-heure environ (4). Et, dans une lettre adressée ‘au Ministre de la Guerre, le 10 février 1899, il a indiqué quel avait été le sens de sa déposition.

Déposant sous la foi du serment, a-t-il écrit, et obligé de dire toute la vérité, je fus amené à faire connaître à la Cour les con-

ditions dans lesquelles fut remis au Ministère de la Guerre, en novembre 1894, un télégramme chiffré émanant d'un attaché mili-

(1) Picquart (Taw.) Cote 24.

(2) Picquart,weodem-:

(3) Commañdantw@uignet, Cass., 99, I, 363.

(4) Commandant Guignet, Enq. crim. I, 814.

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taire. Je dis que le Ministre desAffaires Etrangères avait fourni de ce télégramme successivement et à quelques jours d'intervalle, deux versions contradictoires. Pour justifier ces deux versions, le Ministère des Affaires Etrangères avait expliqué que la première était très incertaine à raison de certaines difficultés qu'on avait éprouvées à déchiffrer le texte original. J'ajoutai que cette explication fournie en 189% ne me paraissait guère admissible, attendu que, si on fait une erreur dnas le déchiffrement d'une dépêche, on n'arrive pas à établir un texte clair ; en outre, je ne comprenais pas qu'avec un même chiffre, on pût obtenir d'une même dépêche deux textes contradictoires (1).

Lorsque cette déposition fut connue au Ministère des Affaires étrangères, elle y produisit une sérieuse émotion, parce qu'on la considéra comme de nature à induire en erreur les membres de la Chambre criminelle, Le commandant Cuignet raconte qu'il reçut même le 20 janvier la visite de M. Paléologue, qui vint, au nom de M. Delcassé, lui signaler les erreurs contenues dans sa déposition ; M. Paléologue lui fit notamment observer qu'il n’y avait pas eu deux traductions communiquées, mais une ébauche et une traduction définitive, dont le texte était identique sauf pour les trois derniers mots ; il lui exprima de la part du Ministre le regret qu'il n’eût pas conféré avec lui, avant d'être entendu par la Cour, et manifesta le désir de le voir solliciter une nouvelle audition, pour rectifier sa déclaration. Le commandant Cuignet persista dans son erreur, déclarant qu'il ne reviendrait sur Son opinion que si on lui soumettail le texte même de la dépêche et son chiffre, et s’il constatait la conformité du texte qu'il pourrait ainsi obtenir avec celui fourni par le Département des Affaires étrangères (2).

Bien que son attention eût été ainsi mise en éveil, 11 n'hésila pas, trois jours plus tard, le 23 janvier, à affirmer devant Ja Commission des doyens que la bonne foi d'une administration, qui n’était pas celle de la Guerre, était à ses yeux gravement compromise (3). Le Ministre des Affaires étrangères, dont le Département avait été ainsi visé directement par celte insinuation, sollicita des explications immédiates du commandant Cuignet, et celui-ci s'empressa de les

(1) Lettre du commandant Crignet au Ministre de la Guerre, 10 février

(2) Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 819-821.

(3) Commandant Cuignet; Déposition du 23 janvier 1899, devant a Commission d'enquête des Doyens de la Cour de cassalion. Cass. 99. Débats, 508.

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donner dans une lettre adressée au Ministre de la Guerre, le 40 février 1899 : loin de se rétracter, il y confirma en ces ter-

.-mes son injurieuse accusation.

J'ai voulu dire et je pense encore que la responsabilité des agents qui, en 1894, ont fourni au sujet d'un télégramme chiffré des textes contradictoires peu admissibles, me paraissait gravement engagée (1).

En présence de cette obstinalion dans lerreur, M. Delcassé décida de porter directement le différend devant la Cour de cassation et de faire constater, pièces en mains, si, oui ou non, les corrections apportées à la première version du télégramme étaient justifiées, si, oui ou non, le Ministère des Affaires étrangères avait agi loyalement en communiquant ces corrections au Ministère de la Guerre, si, oui ou non enfin, le colonel Sandherr avait vérifié par une contreépreuve l'exactitude du texte corrigé (2). Et, conformément aux instructions reçues, M. Paléologue demanda aux Chambres réunies le 29 mars 1899, d'être entendu sous la foi du serment au sujet de la pièce 44 du dossier secret, pour que ses déclarations fussent consignées dans un procès-verbal régulier (3). Il s'exprima en ces termes : |

Ma conscience et mes instructions m'obligent à aller plus loin. Aucune erreur de mémoire ne saurait justifier les différences qui

existent entre le texte de la pièce 44 et le texte de la dépèche ; la pièce 4# n'est pas seulement erronée, elle est fausse (4).

Entre temps, l'incident paraît avoir été porté à la connaïssance de M. le Président du Conseil, Charles Dupuy. H semble résulter, en effet, des déclarations du commandant Cuignet que M. Dupuy se serait fait communiquer par lAdministration des Postes le décalque même tiré sur l’original immédiatement après le dépôt. Le commandant Cuignet rapporte que le Président du Conseille convoqua à son cabinet dans le courant d'avril, et, lui présentant une feuille de papier calque sur laquelle se trouvait reproduit le télé-

(1) Lettre du commandant Cuignet au Ministre de ia Guerre, 10 février

(2) Lettre du Ministre des Affaires Elrangères au Ministre de la Guerre, 27 février 1899.

(3) Lettre du Ministre des Affaires Etrangères au Ministre de la Guerre, 49 avril 1899.

(4) Paléologue, Enq. Cass. devant les Cliambre réunies, 29 mars 1899. Cass. 99. Débats, 511.

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gramme chiffré, il lui fit comprendre qu'il espérait le voir se rallier à la thèse de M. Delcassé, ‘et reconnaître, la pièce en main, qu'il s'était trompé. Sans aborder le fond même de la question, le commandant Cuignet se contenta de mettre en doute l'authenticité de la pièce, en se refusant à identifier la signature de l'agent B... avec celle de cette pièce qui lui était signalée comme calquée sur l'original (1). Malgré Ja haute autorité que lui donnaient ses fonctions, M. le Président du Conseil n'avait donc pas réussi à triompher de l’opiniàtre parti pris du commandant Cuignet.

La Cour de cassation, désireuse de vider, toutes Chambres réunies, l'incident, décida d'entendre successivement, dans son audience du 21 avril 1899, le général Chamoiïin, délégué du Ministère de la Guerre et M. Paléologue, délégué du Ministère des Affaires étrangères.

L’Administration de la Guerre ayant reçu, le 21 avril 1899, du sous-secrétariat des Postes et Télégraphes une copie au télégramme chiffré, certifié conforme à Toriginal par le chef du bureau des télégrammes officiels, le général Chamoin eut le temps d'étudier personnellement la question. Avec une loyauté qui l'honore, il se refusa à reproduire devant les Chambres réunies 6e audacieuses affirmations de son subordonné. Il se borna à protester contre l’appréciation un peu vive que M. Paléologue avait portée sur la pièce 44 dans sa déposition du 29 mars ; il rappela qu'il n'avait jamais attribué à cette pièce un caractère d'authenticité, et qu'il l'avait plutôt considérée comme ‘destinée à rappeler Pexistence du télégramme ; dans un but de conciliation, 1l ‘mit le vœu que l'original de la dépêche fût demandée à l’Ad- "ministration des Postes, et qu'il fût procédé sur lui à un travail de vérification en commun (2).

{Quant à M. Paléologue, il maintint énergiquement les termes de sa première déposition :

J'espère, a-t-il dit, que les Chambres réunies sont édifiées par l'examen des pièces originales conservées au dossier du Ministère des Affaires Etrangères. Je rappellerai seulement qu'il suffit de regarder le texte de la première version remise au colonel San- -dherr, pour en reconnaître le caractère provisoire et conjectural.

{1} Commandant Cuignet, Enq. . crim. :I, “820, 821, 822. (2) Général Chamoiïn ; Cass. 99, II, 13 et 14 et Enq. Crim. I, 328-329.

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