FUERE DURE RARE
Les variantes, les surcharges, les ratures, les points d'interrogation, tout révèle dans cette pièce le travail d'hypothèses et d'approximations que comporte la découverte progressive d'une table de chiffres... Je ne peux que me reférer à ce que j'ai déclaré le 29 mars au sujet de la phrase : « Le Ministère de la Guerre a la preuve de ses relations avec l'Allemagne. » Cette phrase, les cryptographes du Ministère des Affaires Etrangères protestent ne l'avoir jamais écrite, ni suggérée, ni même imaginée, parce qu'elle était impossible à constituer avec les éléments chiffrés (1).
Déférant au désir exprimé par le général Chamoin, la Cour décida de se faire représenter l'original de la dépêche, et elle désigna cet officier à l'effet de se mettre immédiatement en rapport avec le Ministre des Postes (2). Dès le lendemain, M. Causel, chef de cabinet du Sous-secrétaire d'Etat aux Postes, remit à M. le Premier Président de la Cour de Cassation le décalque du télégramme, ainsi qu'une lettre du Ministre faisant connaître que la pièce conservée par l’Administration était non l'original de la dépêche déposée par l'expéditeur, mais un décalque (3).
Et le soir même, M. Causel adressa à ce haut magistrat la lettre suivante reproduisant les explications verbales qu'il lui avait données sur ce fait :
En principe les originaux des dépêches privées communiqués au bureau des télégrammes officiels, pour permettre au Gouvernement d'exercer la censure autorisée par les lois el les conventions internationales, doivent être retournés, après que copie en a été prise par le service officiel au bureau d'origine chargé d'en assurer la conservation pendant les délais réglementaires et de les verser ensuite à l'Administration des domaines en vue de leur destruction. En ce qui concerne notamment la dépêche privée n°20209 du 2 novembre 1894, signée B..., commençant par : Commando stato maggiore. Roma, il à été procédé ainsi qu'il vient d’être dit avec cette différence que, comme dans beaucoup de cas semblables, la nature de l'encre a permis d'en obtenir le décalque sur papier pelure. La conformité de ces copies ou de ces dépêches avec les originaux est certifiée par le chef du service lui-même, après collationnement minutieux. Le décalque de la dépêche dont il s’agit a été conservé dans les archives du service officiel par assimilation avec les dépèches émanées d’une ambassade ou destinées à un ambassadeur, et dénommées en style administratif : Télégramme d'Elal. Quant à l'originäl de ce télégramme, il a dù être détruit après l'expiration des délais réglementaires (4)
(1) Paléologue ; Cass. IT, 16 et 17.
(2) Général Charnoïin, Eng. crim. I, 329.
3) Lettre du Ministre du Commerce au Premier Président de la Cour de Cassation, 22 avril 1899.
(4) Lettre du chef de cabinet du Sous-Secrélaire d'Etat aux Postes, 22 avril 1899. Enq. crim. I, 821-822. — Cpr. général Chamoin, Enq. erim. I,
ss dut 0. dont alt
Ainsi qu'il avait été convenu, ce décalque fut mis immédiatement à la disposition des délégués du Ministère de la Guerre et du Ministère des Affaires étrangères. Le général Chamoin, le commandant Cuignet et M. Paléologue se réunirent le 27 avril dans le cabinet du Premier Président, à l'effet de procéder à la vérification en commun. M. Paléologue fournit quelques explications sur le déchiffrement ; puis. à l’aide du dictionnaire alphabétique, il donna la traduction qui se fit « tout naturellement et avec la plus grande facilité (4). » Le commandant Cuignet ne fit lui-même aucune difficulté « à admettre l'exactitude de la traduction qui con- « cordait bien avec la traduction faite par le Ministère des « Affaires étrangères (2) ». El le procès-verbal suivant fut rédigé séance tenante
Paris, le 27 avril 1899.
Par ordre de M. le Premier Président de la Cour de Cassation, les soussignés, MM. le général Chamoin, et le commandant Cuignet, délégués du Ministère de la Guerre, d'une part, M. Paléologue, secrétaire d’ambassade, délégué du Ministère des Affaires Etrangères, d'autre part, se sont réunis, le 27 avril 1899, dans le cabinet de M. le premier Président à l'effet de procéder au déchiffrement du décalque du télégramme du 2 novembre 18%4 $Signè B.., tel qu'il a été remis à M. le premier Président de la Cour de cassation par l'Administration des Postes et Télégraphes, avec les explications contenues dans la lettre du chef de cabinet du Sous-Secrétaire d'Etat de cette Administration, en date du 22 avril 1899. La traduction opérée de concert par les trois délégués à fait ressortir le texte suivant : Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de relations avec vous, il serait bon de charger l'ambassadeur da publier un démenti officiel, afin d'éviter les commentaires de la presse. En foi de quoi, lesdits délégués ont signé le présent procès-verbal.
Signé : général CHAMOIN, comniandant CUIGXET, PALÉOLOGUE.
On pouvait croire que l'accord allait enfin se réaliser entre les représentants du Ministère de la Guerre et celui du Ministère des Affaires étrangères. C'était compter sans l'infatigable opiniâtreté du commandant Cuignet qui, refusant de se rendre à l'évidence, qu'il avait lui-même constatée prétendit alors ne pas reconnaître dans la pièce soumise à son examen la signature de B..…., et, malgré les explications si
(1) Général Chamoïin, Enq. erim. I, 328.
(2) Procès-verbal du 27 avril 1899. — Général Chamoiïn, Enq. crim. I, 329. — Commandant Cuignet, Enq. crim. I, 824, 825.
ar re eu Ré L'or ue has ts): LIdÉ A Et dr 2 Enr: k Fa \ e” ” v si 4 *
convaincantes du chef de cabinet du Sous-Secrétaire d'Etat aux Postes, il n'hésita pas à arguer Ja pièce de faux. En dépit des protestations de M. Paléologue, il réussit à gagner à son opinion le général Chamoin, grâce à l’ascendant qu'il exerçait sur lui par suite de sa connaissance plus complète des détails de l'affaire, et il le décida à signer avec lui le
procès-verbal suivant Paris, le 27 avril 1899.
Les soussignés, général Chamoin et commandant Cuignet, ont opéré le déchiffrement du télégramme du 2? novembre 1894 en présence de M. Paléologue sur une copie conforme au calque de l'oriÿgine déposé au bureau:de la rue Montaigne ‘par l'agent Bon mar son ordre. Ce calque à été remis à la Cour de Cassation par l'administration des télégraphes ; il est signé B. L'examen de l'écriture, texte et signature, a permis de reconnaitre que la dite écriture n’est pas de la main de l'agent B. Les soussignés ont fait part de cette déclaration à M. Paléologue.
Signé : général CHAMOIN, commandant CUIGNET. (1).
Enfin, au cours de l'entretien, le général Chamoin eut l'occasion de remarquer dans le dossier de M. Paléologue deux autres copies du télégramme ; l’une, celle-là même qui avait:été communiquée au Ministère des ‘Affaires étrangères le 2 movembre 1894, portait certaines annotations au crayon ‘ bleu inscrites par les employés du bureau du chiffre, et notamment sous certains groupes de chiffres les mots arrêté, relations, ambassade, Germania, émissaire ; l'autre établie par les employés du même bureau, contenait la version officielle avec cette différence que le texte se terminait
par les trois mots : notre émissaire prévenu barrés au crayon :
noir et marqués au-dessous d’un point d'interrogation. M. Paléologue refusa d'en laisser prendre copie au général Chamoin, en alléguant l'absence d'ordre supérieur ; il linforma le lendemain que son Ministre n’autorisait pas qu'on prit copie de ces documents, mais tolérait qu'on vint les consulter sur place. Cette attitude était très légitime, puisqu'il s'agissait de pièces n'ayant par elles-mêmes aucune valeur et n'offrant qu'un intérêt historique au point de vue des conditions dans lesquelles s'était élaborée la traduction définitive. Le général Chamoin et le commandant Cuignet s'em-
(1) Général Chamoin, Eng. crim. 1, 829.
à UT CRUE PRATIQUES DR A À Te LU LIEN 5 TIETS
pressèrent de dresser procès-verbal de l'incident le 29 avril 1899 (1).
Malgré les longs débats auxquels elle avt donné leu, la question relative à la traduction du télégramme du 2 novémbre 1894 était encore discutée lorsque s’ouvrirent les audiences du Conseil de guerre de Rennes. Affranchi de la collaboration du commandant Cuignet, qui venait d'être mis en non-activité par retrait d'emploi à la suite des communications qu'il avait faites à la presse 2}, le général Chamoin eut, en qualité de délégué du Ministre de la Guerre à donner de longues explications au Conseil sur là dépêche du 2 novembre ; et cette fois il se rallia définitivement et sans réticences à la théorie défendue de tout temps par M. Paléologue. Un seul point tenait encore divisés les délégués du Ministre de la Guerre et du Ministre des Affaires étrangères, célui de l’authenticité du décalque fourni à la Cour de Cassation par l'Administration des postes. Le général Chamoin avait en effet reconnu dans le procès-verbal du 27 avril 1899 que, cette authenticité une fois admise, la version du Minisère des Affaires étrangères s'imposait. Revenant sur sa précédente opinion, il ne fit aucune difficulté pour déclarer au ‘Conseil qu'à son avis l'exactitude de ce décalque ne pouvait être mise en doute : il ne s'agissait pas en effet d’une copie comme celle qui avait été transmise au Ministère des Affaires étrangères le 2 novembre 1894 au soir, mais d'un décalque tiré directement sur l'original. Le bureau des télégrammes “officiels, d’après les renseignements qu'il tenait de son directeur lui-même, n'établissait des copies à la main des ‘dépêches qui lui parvenaient que lorsque les originaux m'étaient pas écrits avec une encre suffisamment grasse pour permettre un décalque direct grâce à la presse à copier. Le télégramme du 2 novembre s'étant facilement prêté à cette opération, le décalque Communiqué à la Cour ne pouvail . évidemment être que la reproduction textuelle de l'original (3). Le général Chamoïin conclut donc, en affirmant qu'il était absolument d'accord avec M. Paléologue « et sur l’au-
(1) Procès-verbal du 29 avril 1899. Enq. crim. 1, 330. — Général (Chamoin. Eng. crim. I, 330. Commandant: Cuignet. Enq. crim.:826.
(2) Général Chamoin Enq. crim. I, 319.
(3) Général Chamoin Enq. crim. I, 328.