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Mais revenons à la réfutation des allégations du com-
mandant Cuignef, en Ce qui concerne l'authenticité du décalque du télégramme du 2 novembre 1894. M. Paléologue a, à ce sujet, donné lecture à la Cour de la note suivante qu'il avait rédigée pour M. Delcassé.
« Le télégramme du 2 novembre 1894 a reçu trois formes successives : 1° la forme autographe, 2° la forme décalque, 3° la forme d'une copie.
« 1° Auiographe : L'autographe, c'est-à-dire le feuillet manuscrit, déposé par l'expéditeur au bureau télégraphique de la rue Montaigne à été détruit par l'Administration des télégraphes à l'expiration des délais réglementaires. Par exemple, l’autographe, c’est-à-dire ce que l'agent B. ou son secrélaire, peu importe, a déposé au bureau télégraphique de la rue Montaigne, c’est cette feuille de papier jaune que je prends pour exemple...
« Le Ministre des Affaires étrangères n'a jamais possédé cet autographe et ne pouvait en aucune façon le posséder. L’Administration des télégraphes ne livre en effet que sur la réquisition judiciaire le texte original des dépêches qu'elle transmet. Seule, la justice militaire avait qualité, en 1894, pour faire saisir le feuillet manuscrit déposé au bureau de la rue Montaigne ; mais on sait que le général Mercier avait décidé qu'il ne serait pas fait état de ce document, dans le procès. Par conséquent, en ce qui concerne ce document, nous n'avons jamais eu qualité au Ministère des Affaires étrangères pour en faire l& saisie et pour le posséder ;
« 2° Décalque : Le décalque pris par l'Administration des télégraphes le 2 novembre 1894 sur l’autographe a été conservé aux archives de la rue de Grenelle jusqu'au mois d'avril 1899, date à laquelle la Cour de Cassation l'a fait Saisir.
« Ce décalque est une feuille de papier mince avec lequel on prend des copies. « Ce décalque a été pris par l’'Administration des télégraphes sur le feuillet autographe un peu humidifié. C’est ainsi que cette feuille de papier mince devient ainsi un décalque. Lorsque les originaux sont écrits avec une encre ordinaire, on ne peut pas prendre
plus d'un décalque, l'encre ne s’y prête pas. C’est alors que l’on prend une troisième pièce que l’on appelle copie.
« 3° Copie : La copie prise par l'Administration des télé- « graphes le 2 novembre 1894 sur l’autographe a été trans- « mise aussitôt au Ministère des Affaires élrangères. Cette « copie porte l’entête imprimée de lAdministration des « télégraphes, un numéro d'enregistrement apposé par « cette Administration, etc., c'est-à-dire tous les signes « propres à certifier la provenance et la date du document. « On y relève encore nombre de mots tracés par les agents « du Ministère des Affaires étrangères, qui ont opéré le « déchiffrement du télégramme en 1894. L’authenticité de « la pièce est en outre avérée par seize documents connexes.
« La Cour de cassation et le Conseil de guerre de Rennes « ont d'ailleurs reconnu que le décalque et la copie sont « identiques, contemporains et, par suite, irrécusables. Et « à l'audience du 24 août 1899, M. le général Chamoin délé- « gué du Ministre de la Guerre, s’est prononcé dans le même « sens avec autorité. Si, d’ailleurs, le moindre doute subsis- « tait, il suffirait pour le lever de produire la pièce même « qu'on discute aujourd'hui. Elle est dans le dossier diplo- « matique de l'affaire Dreyfus, dossier clos et scellé après « le procès de Rennes et qui n’a pas été rouvert depuis. » (1)
Ainsi donc, après l'expiration des délais réglementaires, il ne restait plus que deux pièces : le décalque qui était conservé dans les archives de l'Administration des Postes et la copie qui se trouvait au Ministère des Affaires étrangères. C'est ce qui explique qu'au mois d'avril 1898 le général Gonse se soit vu opposer une fin de non-recevoir, lorsqu'il a demandé au Sous-Secrétariat des postes la remise de l'original, c'est-à-dire de l’autographe qui était depuis longtemps détruit. S'il avait été plus au courant des usages professionnels, il aurait sollicité la communication du décalque, qu'il aurait obtenue (2). Au cours de l'enquête, la Cour de Cassation s’est fait représenter le décalque et la copie, et elle a
(1) Paléologue, Enq. crim. I, 356, 357.
(2) Paléologue, Enq. crim. I, 357.
a a ones re ET OA us A VS G E
constaté qu'ils étaient contemporains, identiques el par suile irrécusables (1).
En ce qui concerne l'authenticité de la traduction, M. Paléologue a invoqué, outre la contre-épreuve, la suite de la correspondance télégraphique échangée entre B. el son gourvernement. Il a fait observer que le chiffre appliqué au télégramme du 2 novembre 1894 avait servi à traduire les télégrammes que l'agent B. avait expédiés ultérieurement ef qu'il avait permis de leur donner un sens précis, exact et facilement vérifiable ; il en a conclu qu'il était en possession du véritable chiffre employé par B, et que l'excellence des traductions du télégramme du 2 novembre se trouvait ainsi prouvée par celle même de toutes les dépêches u'térieures (2).
Tout cela était déjà décisif. Voulant mener l'enquête à fond, la Chambre criminelle a procédé encore à l'audition du commandant Matton, au témoignage duquel le général Roget avait fait appel, lorsqu'au cours du procès de Rennes la question du télégramme avait été agitée (3). Non seulement cet officier a déclaré que la contre-épreuve avait pleinement confirmé la traduction présentée comme définitive par le Ministère des Affaires étrangères (4) ; mais il a ajouté que la première ébauche communiquée par cette administration était elle-même excessivement vague, qu'elle ne présentait rien de commun avec la version produite par M. du Paty ue Clam et qu'elle ne pouvait à aucun degré constituer une charge contre Dreyfus (5.
Ainsi donc, pour tout esprit qui n'est pas dominé par le parti-pris, la production du télégramme du 2 novembre 1894 ne peut faire aucun doute : l’attaché militaire B. y signale à son chef d'Etat-Major que, pour le cas où il n'aurait pas eu de rapports avec Dreyfus, il serait utile de démentir les . bruits mis en circulation, pour éviter les commentaires de la presse. Cette pièce ne peut donner lieu qu'à une interprétation favorable à Dreyfus, puisque l'agent B. y laisse entendre ce qu'il a déjà écrit la veille dans son rapport, à savoir : qu'en ce qui le concerne, il n’a jamais eu de relations avec
(1) Paléologue, Eng. crim. I, 357.
(2) Paléologue, Eng. crim. I, 357, 358.
(3) Général Roget, Rennes II, 230.
(4) Matton, Eng. crim. I, 241.
(5) Matton, Eng. crim. I, 243.
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lui. 11 faut toute la subtilité de raisonnement du général Mercier, pour chercher à justifier sa non-production au Conseil de guerre de Paris, si tant est que le commentaire n'ait pas fait état de la traduction inexacte « Emissaire prévenu ». Il faut surtout toute la fertilité d'esprit et l’aveuglement volontaire de certains officiers, comme M. du Paty de Clam et le commandant Cuignet, pour avoir réussi à créer et à maintenir autour d'elle l’'équivoque et la controverse tant pendant l'instance en revision de IK99 que pendant les débats du procès devant le Conseil de guerre de Rennes, et pendant la nouvelle enquête qui vient d’être édifiée.
Après avoir tenu son chef d'Etat-Major au courant de la situation vraie, l’attaché militaire B. s'est empressé d'établir le 2 et le 8 novembre 1894 deux rapports pour l’ambassadeur auquel il était attaché, M. Resmann. Pendant le procès de Rennes un certain nombre de témoins à charge ont fait un effort considérable pour en lirer parti contre l'accusé.
« En ce moment, a dit le général Gonse, le même agent « fait deux rapports à son ambassadeur, pour se dégager « complètement des rapports qu'il aurait pu avoir avec le « Capitaine Dreyfus. C'est encore Assez singulier. » {1
Le général Roget et le commandant Cuignet ont précisé l'argument. Ils ont déclaré l’un et l'autre dans les termes les plus exprès que l’on trouvait dans ces deux rapports la preuve que l’attaché militaire B. avait dénoncé son collègue A. comme ayant entretenu des relations avec Dreyfus.
« Dans ce rapport, a dit le commandant Cuignet, B. « dégage sa responsabilité, déclare qu'il n'a jamais eu « aucune relation avec Dreyfus ; mais non seulement il « laisse entendre, mais il déclare que c'est l'agent A. qui a « eu les relations avec lui. » (2
Le général Roget à insisté davantage et a tenté de mettre B. en contradiction avec lui-même, en faisant observer que le langage qu'il avait tenu à son ambassadeur le 2 novembre 1894 était tout différent de celui qu'il avait tenu là veille au général Marselli : « On a dit à l'ambassadeur : « Ce n'est « pas pour nous que Dreyfus travaillait, c’est pour le gou-
(1) Général Gonse, Rennes I, 545 et dossier secret. À (2) Cuignet, Rennes I, 492. — Cpr. Cuignet, Cass. 99, I, 367.