CULPABILITÉ D’ESTERHAZY
Si l'examen auquel nous venons de nous livrer prouve jusqu'à la dernière évidence l’inanité des charges produites contre Dreyfus et démontre absolument son innocence, tout n'établit-il pas, au contraire, avec une égale certitude la culpabilité d'Esterhazy Qu'il se soit agi de l'examen graphique ou technique du bordereau, de celui du dossier secret de l'étude des charges morales ou des témoignages venant de l'étranger, partout nous avons déjà relevé les charges les plus lourdes, les plus décisives contre lui. Nous voulons dans ce chapitre rechercher comment les soupçons se sont dirigés contre lui, comment ils ont peu à peu pris consistance et se sont fortifiés jusqu'à devenir la certitude. Tout dans ce raccourci va apparaître dans la lumière la plus crue; et l’indignité morale du personnage,— et sa rancune implacable — et sa passion contre ses chefs, sa haine contre la France, — et sa détresse pécuniaire et ses efforts désespérés pour se procurer des ressources, — et ses relations avec l'étranger, — ef ses manœuvres pour rassembler les documents qui lui serviront à alimenter sa trahison, — et ses mensonges accumulés jusqu’au jour où la vérité, perçant de toutes parts, lui arrache l'aveu catégorique, sans cesse répété et maintenu depuis, de ce fait déjà péremptoirement établi qu'il a écrit de sa main le bordereau. C’est l'évidence dans toute sa force irrésistible et l’on n’y peut échapper sans dire avec M. Cavaignac (1) que, « alors même qu'il serait éta- « hli que les documents ont été portés par Esterhazy », l’on se refuse à croire à sa culpabilité. Il est clair que nous ne saurions discuter avec un tel parti pris. Mais c'est à la Cour de Cassation que nos observations s'adressent et nous avons la confiance qu'elles seront accueillies par tous les esprits dégagés de tout. autre souci que de celui de la découverte de la vérité.
(1) Cavaignac, Rennes I, 159.