‹ L'affaire DreyfusChapitre 90 sur 178 · SES · texte numérisé non relu

SES

Fils et neveu de généraux qui ont laissé dans l'Armée P-

française d'honorables souvenirs, Esterhazy, resté de bonne heure orphelin, avait échoué aux épreuves de l'école de Saint-Cyr. Il s'était alors engagé en 1868 dans la Légion pon- - tificale d'Antibes, qui se formait, à cette époque, sous les auspices du Gouvernement français ; et, dès l’année suivante, il y était devenu sous-lieutenant. Admis avec son grade le 24 juin 1870 dans la Légion étrangère par l'influence

du comte de Bassano et sur les démarches de son oncle.

M. de Beauval, il passait le 29 septembre suivant au titre français au 2° régiment de zouaves et se signalait par sa brillante conduite pendant la campagne de 1870-1871 à laquelle il prenait part dans la 2° division du 15° Corps d'armée. En trois mois il devenait capitaine et était trois fois proposé pour la croix de la Légion d'honneur. La Commission des grades le faisait pourtant redescendre au grade de sous-fieutenant au titre français. Il en fut ulcéré, et la blessure qu'il reçut ainsi ne s’est jamais fermée (1). Depuis ce moment, quoiqu'il ait suivi normalement sa carrière, il n'a cessé de se répandre en récriminations violentes contre tous ses chefs. Lieutenant en 1874, capitaine en 1880, major en 1892, chef de bataillon en 1894, tous ses efforts tendaient à demeurer à Paris ou à y revenir quand il en était temporairement éloigné. Ses notes signalaient qu'il était sans cesse chargé de missions qui, l’enlevant à son corps, ne lui avaient, pour ainsi dire, laissé faire aucun service. Au point de vue militaire, elles n’en étaient pas moins brillantes. Et, tout en signalant sa santé chancelante qui avait même provoqué de la part de ses chefs une demande de mise en non-activité pour cause d'infirmités temporaires, elles vantaient son énergie, Sa vigueur morale, son initiative, son coup d'œil dans les manœuvres de guerre, son savoir étendu, son esprit observateur, son talent de conférencier, et,/par un éloge dont les événements ont fait la plus cruelle ironie, le signalaient comme «l’homme du devoir par excellence », et comme « particulièrement doué pour être l’'éducateur de ses officiers ». Ce n’était là en effet que le côté extérieur, et la moindre attention, à défaut de toute perspicacité, eût dû

(1) Cpr. Lettre d’Esterhazy à M. Grenier, Rennes, IL 5, 6:

révéler à ses chefs l’abaissement moral et irrémédiable qui se cachait sous ces apparences brillantes.

Dès cette époque, Esterhazy était, suivant l'expression de M. Grenier, fils du général dont il avait été en 1894 l'officier d'ordonnance, « un homme à chagrins, à déboires, à ran- « Gunes contre la destinée, qu'il gâchait en menant la grande « vie sans fortune suffisante et en mangeant les héritages « successifs qui lui étaient échus » (1). « Homme à besoins, « à combinaisons, cherchant à attrapper et y réussissant « toujours (2), d'intelligence merveilleuse et d’indéfinis- « sable attraction (3). véritable condottière du xvi° siècle (4), « au point de ne rien craindre, en état de tout faire » (5), ïl se débattait sans cesse contre une gêne que chaque jour aggravait et qui déchaînait en lui d'irrésistibles fureurs. C’est ainsi qu'une demoiselle M... dont il avait été à n’en pas douter l'amant, à qui il avait emprunté une forte somme, la lui réclamant, il se répandait contre elle en menaces furibondes.

p. 296 Je suis, écrivait-il à sa cousine, victime de la plus abominable

machination du monde de la part de cette horrible femme : je ne sais que devenir et en ai une peur atroce. Elle est capable de tout ce qui est lâche et infâme. Je suis à l’absolue merci de cette drôlesse si je commets vis-à-vis d'elle la moindre faute... Je la hais, tu peux m'en croire, et donnerais tout au monde pour être aujourd'hui encore à Sfax et l'y faire venir : un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais (6).

A M° Lortat-Jacob, avoué près le Tribunal de première instance de la Seine, qui lui avait adressé la réclamation d'un de ses clients, il écrivait :

Il y a en France une catégorie de drôles qui s’imaginent que les galons d'un soldat ef les croix gagnées sous les balles et au prix du sang versé, comme c'est mon cas, doivent leur servir à toutes les malpropres tentatives de chantage qu'il leur plait d'inventer. Ces canaïlles auraient besoin de la lance d’un uhlan prussien

(1) Grenier, Cass. 99, I,,711.

(2) Grenier, Cass. 99, 1, 714.

(3) Grenier, Cass. 99, 1, 713. — Bertulus, Rennes I, 358-359. (4) Grenier, Cass. 99, I, 714 Rennes II, 4.

(6) Lettre dEsterhazy à M® de Boulancy (M. G., dossier Walsin- Esterhazy, 8).

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