‹ L'affaire DreyfusChapitre 91 sur 178 · VER · texte numérisé non relu

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pour savoir comment on traite des soldats. Je plains ceux qui les appuient el les approuvent (1).

De temps en temps cependant, il consentait à jeter à ses créanciers quelques acomptes, parfois puisés dans la bourse de ses maitresses (2).

En quête d’un riche mariage, il finissait par épouser, ie 6 février 1886, Mlle de Nettancourt-Vaubecourt, qui lui apportait en dot 200.000 francs, et qui devenait « sa pire victime digne de tout respect et de toute pitié (3). Deux filles lui naissaient de cette union. Loin d'y trouver une cause de relèvement, babitué qu'il était à une vie large, ne quittant guère Paris, où il avait chevaux, voiture, maîtresse, il mangeait peu à peu ce qui lui restait (4) et compromettait gravement la dot de sa femme, dont, grâce à tout un ensemble de manœuvres frauduleuses constatées par jugement du Tribunal civil de la Seine, en date du 18 juillet 1901 (5), il ét parvenu à s'emparer en dépit du régime dotal stipulé dans son contrat de mariage.

Dès 1890, il était l’objet d'une plainte grave de son beaufrère, M. Jacques de Nettancourt, au sujet de la création de valeurs qu'il avait avalisées, dont il est aujourd’hui porteur et grâce auxquelles ce jeune prodigue s'était procuré 18.500 francs versés à Esterhazy en souscrivant pour 90.000 francs d'effets payables en trois ans (6).

En 1892, il s'empressait de retirer une plainte en faux par lui déposée contre les sieurs Belly et Gœury et la dame Del-

trieu, dès que ceux-ci avaient offert, avec pièces à l'appui, la preuve que le billet, dont ils réclamaient le payement, avait été écrit de sa main {7).

De tous côtés, ses créanciers le poursuivaient. Le Tri-

bunal de la Seine le condamnait, le 8 janvier 1890, à payer

(1) Lettre saisie chez M° Lortat-Jacob, suivant procès-verbal du conmissaire de police du 23 décembre 1897 {[M. G. dossier W.-Esterhazy, 4 pièces 225-226). LU

(2) Lettre H. M. G., dossier W. Esterhazy, 8.)

(3) Grenier, Cass. 99, 1, 714.

(2 GDE ee Ra 163.

(5) Jug' du Trib. de la Seine, 18 juillet 1901 (1 ch) — EF i Estertazy (M. G., pièces 23-25) : Eno: Pine

(6) Dossier W. Esterhazy. 42. 46. — Rapport du Proc. de 1 ! p

(7) Plainte au Proc. Rép. Paris, n°‘ 83, GS. Dossier W. Este ue Paris, n° 54. — Rapport Cuignet, 46, ï Rapp. Cuignet, 46.

P 297555 fr. 70 aux Magasins du Louvre (1); — le 4 novembre

1893, à verser aux époux Girouard 277 francs pour solde de fournitures jaites de 1886 à 1888 (2 Chaque jour, en 1896, des effets pour les sommes les plus minimes (3) étaient présentés et demeuraient impayés : il était assigné pour le 8 décembre par un sieur Petitchéri pour un effet protesté de 1.322 francs. — L’Administration des Contributions directes faisait commandement sur commandement. Le Crédit Foncier multipliait les menaces de

saisies à raison de semestres arriérés. — Le fournisseur d'avoine prenait jugement en justice de paix pour 262 francs. — Trois fois, le carrossier, ne pouvant obtenir

payement, lui faisait présenter une valeur à l'acceptation. — Un horloger de Rouen, Haslaer, se plaignait au colonel de ne pouvoir se faire solder 20 fr. 25 pour réparations faites en 1894 (4).

Réduit aux pires expédients, Esterhazy se livrait à des spéculations de-Bourse désastreuses (5). — Il entrait en relations avec les gens les plus suspects, tels qu'un brasseur d’affaires cosmopolite, le comte de Zoghaëb, de Coëln, Claremond (6), l'architecte Vernolles, avec lequel il fraudait le régime dotal. 11 acceptait de devenir l'administrateur salarié d’une Compagnie anglaise des moins sérieuses. Il tendait la main de tous côtés, et, exploitant sans vergogne l'assistance qu'il avait prêtée jadis au capitaine israélite Crémieux-Foa en lui servant de témoin dans son duel avec M. Drumont, il parvenait, grâce à l'intervention de son ami Maurice Weil, à obtenir 2.000 francs de M. de Rothschild, à qui, pour l’apitoyer, il communiquait une lettre fausse qu il avait fabriquée en la signant du nom de son oncle, M. de Beauval (7), et à qui il écrivait en même temps le 29- juin 1894, à la veille même du bordereau, la lettre suivante (8):

(1) Jugement de la Ne chambre : Trib. Seine, À janvier 1890.

A Jugement de la Ÿ chambre : Trib. Seine, 4 novembre 1893.

) 250 francs (Banque de France et Crédit Lyonnais) : 230 francs (femme BIEN ÉRo : 228 francs, 156 francs, 50 francs (Crédit Lyonnais). ® (M. G., dossier 6, pièce 71. — Dossier 2, pièces 31-35. — Dossier Pic. 5) (M. G.. dossier W. Esterhazy, 2, pièces 2- -3, 27-88, 41.) ans 2,9, 13,14, 18, 20-21.) 6) Desvernines, Cass. 99. I, 730.

7\ Dossier de la Cour de Câässation 1899, n° 6, pièce 3. Débats, 99, 258.

S' Dossier de la Cour de Cassation, 1899 III, n° 6. pièce #4. Rapport BAR MIRE

Monsieur le Baron,

Je n'ai pas l'honneur d’être connu de vous ; je ne vous ai jamais vu ; peut-être mon nom est-il venu jusqu'à vous, il y a deux ans, au moment des duels. de la Libre Parole. Mais vous êtes toutpuissant, et dans le désespoir où me met l'acte terrible que je vais être obligé de commettre, je m'adresse à vous dans une prière suprême, et, au nom de toutes les douleurs, de toutes les souffrances que la vie a pu vous apporter, je vous demande en grâce de me pardonner cette lettre... A moins d’un miracle, il ne me reste plus qu'un parti à prendre, c'est de tuer les miens et de me tuer avec eux. Mais le courage m'a manqué ces jours-ci, en embrassant ces pauvres enfants que j'adore, et, au moment de les empoisonner, j'ai reculé. Je vous supplie, je vous conjure, au nom de tout ce qui peut vous toucher et vous émouvoir, au nom de tous ceux que vous avez aimés et que vous avez perdus, au nom de toutes les joies, de toutes les douleurs de notre vie, ayez, vous qui êtes iout-puissant et le maître de lant de choses, avez pitié de mes chères petites filles. Je vous supplie pour elles et je les place sous la protection des morts que vous avez pleurés..…. »

C'est encore cette même détresse eb ce même désir d’ex- P-

ploiter une veine déjà féconde qui lui dictaient, le 6 novembre 1896, les lettres qu'il adressait de Sainte-Menehould à M. Maurice Weil pour le supplier d’agir auprès du Grand- Rabbin et de ses coreligionnaires (1) et d'obtenir du général Saussier qu'il le fit venir à Paris, « dût-il le prendre pour balayer les escaliers ».

Je reçois votre lettre, mon bon ami, après une nuit affreuse et à un moment où tout courage venait de m'abandonner. Je suis absolument comme un pauvre animal traqué par les chiens. Voilà qu'il faut que je parte pour Rouen ; j'ai vendu, pour avoir de quoi partir, les épaulettes, le ceinturon et la dragonne de mon père à un brocanteur de Chälons et j'ai, pour toutes ressources, les 454 francs de ma solde qui va être frappée d'opposition. Voilà cinq mois des plus horribles supplices qu'on puisse supporter et je suis encore plus désespéré que le premier jour parce que toutes mes ressources Sont épuisées, que les espérances que j'avais se sont successivement évanouies, que mon cousin est mort. Je pense que vous devez faire marcher le Grand-Rabbin..… Il faut qu'il sache tout ce que j'ai fait lors des affaires Crémieux-Foa malgré ma famille, malgré celle de ma femme. Ne pensez-vous pas que vous pourriez insinuer que le bruit, que soulèverait l’abandon où j'aurais été laissé, soulèverait gros vacarme et que l’aide qu'on me prêterait (et ceci est ma conviction personnelle) pourrait être au contraire très utile par la suite... !

(1) Targe, Enq. crim., 1-91. — Maurice Weil, Cass. 99, I, 308, 310:

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Le tout assorti avec insistance de l'indication de l'intérêt que lui porte M. Drumont sur lequel il se vante d’avoir « une véritable influence ». (1;.

Faut-il ajouter qu'un rapport de la Préfecture de police du 18 novembre 1897 allait plus loin encore dans le tableau qu'il faisait de la déchéance morale d’Esterhazy et qu'il le représentait comme devenant le commanditaire d’une proxénète qui avait monté une maison de rendez-vous rue du Rocher (2). Le Conseil d'enquête de 1898 a écarté ce grief que le Ministre lui avait soumis (3) et qu'il n'a pas considéré comme suffisamment établi, quoi qu'il eût sous les yeux l’indication précise du fait, son récit détaillé et une lettre de la main d'Esterhazy établissant sa vérité d'une façon indiscutable (4).

Peu après, une plainte de Christian Esterhazy dénonçait l'escroquerie grâce à laquelle son oncle était parvenu à se faire remettre par lui une somme importante qu'il aurait dissipée. Il est vrai qu'au même moment Esterhazy s’entremettait auprès d'un agent matrimonial, l'abbé Vuillaume, pour faire épouser à son neveu une jeune fille ayant une tache « personnelle, mais beaucoup de fortune » (5).

Tout cela était si significatif que le général Roget devait reconnaitre en 1899 devant la Chambre criminelle « qu'au « point de vue privé, Esterhazy n'est pas défendable ; que « tout ce qu’on peut dire à ce sujet, c'est qu’on peut être « perdu de dettes sans êlre un traître ; mais qu'au point de « vue moral tout'est possible avec un homme comme Ester- « hazy » (6).

Si sévère que fût déjà cette appréciation, elle est encore trop indulgente ; car elle oublie que, de tout temps, Esterhazy avait manifesté, dans toute une série de lettres qu'il

(1) Lettre d’'Esterhazy à Maurice Weil, 6 novembre 1896. — Cpr. Lettre de Weil à Esterhazy, 28 décembre 1896.

(2) Rapp. de la Préfecture de police, 18 novembre 1897. — Cpr. Picquart, Enq. crim. 1, 662. — Desvernines, Enq. crim. 1, 519--520. À ê

(3) Rapport du général Millet, 11 juillet 1898. M. G. Dossier Walsin- Esterhazy.)

(4) Lettre du général Florentin, 5 avril 1899. — Rapp. du Gouverneur militaire de Paris, ? avril 1599.

(5) (M. G.) Dossier Walsin-Esterhazy, 2, pièces 30, 35. — Targe, End. crim. 1, 91, 92. ï

(6) Général Roget, Cass. 99, 1, 108. — Cpr. du Paty de Clam. Enq Crim. 1, 200.

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avait écrites à Mme de Boulancy, de 1882 à 1884, et qui ont été mises sous la main de la Justice en 1898 (1), aussi bien que dans ses lettres de 1896-1897 à M. Jules Roche (2), sa rancune implacable de sa rétrogradation de 1871, sa rage constante de ne pas obtenir, aussitôt qu'il le demandait, l'avancement auquel il se croyait des droits, son mépris de ses chefs et de l’armée dans laquelle il servait, sa haine monstrueuse contre la France, sa patrie.

Nous ne voulons pas faire état de la lettre fameuse dans laquelle « exaspéré, aigri, furieux, dans une situation abso- « lument atroce », se disant « capable de grandes choses s’il « en trouvait l’occasion et de crimes si cela pouvait le ven- « ger », il regrettail de ne pas être « capitaine de uhlans « sabrant les Français » et rêvait comme d’une fête « de « Paris pris d'assaut dans un rouge soleil de bataille et livré « au pillage de cent mille soldats ivres » (3).

Il a nié avoir écrit cette lettre et, quoique sa cousine ait affirmé qu'elle était de lui (4), quoique son style, son écriture, les idées qu’elle exprime répondent absolument à tout le reste de sa correspondance, elle à paru aux experts Belhomme, Couard et Varinard « être d’une origine très suspecte «et plutôt une imitation courante et à main-levée de son « écriture qu'une pièce originale » (5).

Mais nous devons rappeler les lettres que lui-même avoue, qui ont servi de pièces de comparaison reconnues par lui (6). Ne suffisent-elles pas à peindre ses sentiments intimes, à révéler son état moral ?

Parle-t-il du général Saussier ? C’est un « saltimbanque » (7), « un indigne farceur » (8), « une canaille » (9), « Iméritant bien la réputation dont il jouit » (10).

S'agit-il de ses chefs ? « de la France maudite » — « Allons ! les Prussiens ont raison dans leur appréciation

ocès-verbal de saisie, 27 nov. 1897 (Pell.), n° 42. —- M" de Boulancy

es d’Esterhazy à M. Jules Roche, Cass. 99, I, 698 et suiv. 3) G.). Dossier Waisin- no E.

) M” de Boulancy (Pell.), 3

ie G.). Dossier E.

) Esterhazy. — (Pell.) 35.

) M. G. Dossier Walsin-Esterhazy E, lettre B.

ARE seb Le (M M°

Eodem, lettres B. C.

Eodem, lettre C.

) Eodem, lettre C.

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