‹ L'affaire DreyfusChapitre 92 sur 178 · LI NA DA · texte numérisé non relu

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« sur {ous ces bonshommes-là et l’on finit par déshonorer « ses épauleltes en servant sous de pareils fantoches. Voilà « la belle armée de France. C'est honteux et, si ce n’était ia « question de position, je partirais demain. J'ai écrit à « Constäntinople, si on me propose un grade qui me con- « vienne, j'irai servir là bas ; mais je ne partirai pas sans « avoir fait à toutes ces canailles-là une plaisanterie de ma « façon » (1). )

« C'est honteux de voir tout le remue-ménage que tous « ces grotesques généraux font pour quelques cavaliers... « Tous ces gens-là ont encore la botte prussienne marquée « plus bas que le dos et ils tremblent de peur devant leur « ombre » (2).

« De grands événements se préparent, j'espère, et à la « première vraie guerre, tous ces grands chefs ridiculement « battus, çar ils sont à la fois poltrons et ignorants, iront « une fois de plus peupler les prisons allemandes qui « encore une fois seront trop petites pour les contenir ; car « toutes les farces de tous ces sauteurs sont de peu de poids « devant les beaux régiments prussiens si bien commandés. « Je serais curieux de savoir quelle est la limite, si tant est « qu'il y en ait une, de la patience de ce stupide peuple fran- « çais, qui est bien la plus antipathique race que je con- « naisse » (3).

Ces sentiments, qu'il exprimait en 1882 et 1884, n'ont jamais cessé d’être les siens : il suffit, pour s’en convaincre de lire les lettres qu'il adressait à M. Jules Roche en 1896 et 1897 (4)j- Que nous sommes loin de l'incident de la cote d'amour, et des propos sur l'Alsace et le dieu des juifs reprochés avec tant d'âpreté et d’injustice à Dreyfus comme la preuve du erime dont un l’accuse, et comment comprendre que l'accusation, si facilement accueillie contre l’un, ait si complaisamment passé l'éponge à l'égard de l'autre sur toutes ces monstruosités, que le conseil d'enquête de 1898 ait été unanime à n’y pas même trouver de fautes contre la discipline et que le général Roget n’en ait pas même fait men-

(1) M. G. Dossier Walsin-Esterhazy E, lettre A. (2) Eodem, lettre D.

(3) M. G.. dossier Walsin Esterhazy, leltre D. (4) Cass. 99. 698 et suiv.

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tion et n’y ait voulu voir l'indice d'une trahison qui se prépare et se révèle ?

Tel était l’homme dont le petit bleu Doté l'adresse et que les renseignements, moins précis et moins complets que ceux que nous venons de donner, mais déjà suffisants du commandant Curé et du commissaire spécial Desvernines signalaient à l'attention du lieutenant-colonel Picquart.

Un fait nouveau venait presque aussitôt aggraver les soupçons.

Au cours d'un voyage d’Etat-Major, le commandant Pauffin de Saint Morel montrait au lieutenant-colonel Picquart (1) une lettre du colonel de F...., attaché militaire à " Berlin, l’informant que Richard Cuers, mécontent et se français, de 45 à 50 ans, chef de bataillon, décoré, qui donavait affirmé que jamais son pays n'avait eu de relations avec Dreyfus, mais qu'il avait eu à son service un officier français, de 45 à 50 ans, chef de bataillon, décoré qui donnait des renseignements surtout relatifs à l'artillerie et au tir, mais qu'on avait fini par remercier, ses documents étant de peu de valeur.

, Depuis plus d’un an, la Section de statistique était, par une voie directe, saisie d'un renseignement analogue parvenu en avril 1895 à un moment où le colonel Sandherr déjà malade était provisoirement remplacé par le commandant : Henry. Une note de la main @£ ce dernier relevait les renseignements fournis par un de nos agents à l'étranger sur l’organisation de l'espionnage de ce pays à Paris. Ces renseignements étaient parfaitement exacts ; ils ajoutaient « La personne qui renseigne à Paris l’agent A... serait décorée de la Légion d'honneur, âgée de 45 ans environ ; mais on ne sait si elle est civile ou militaire. Elle va fréquemment à (la maison de A...) en conservant à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur. Elle remet de nombreux rapports à A... Le dernier remis est relatif à la fabrication en France d’un nouveau matériel d'artillerie. Tous ces rapports sont très goûtés au grand Etat-Major général ».

Le lieutenant-colonel Picquart ignorait l'existence de ce p. 301 (1) Picquart : sa We Cass. 99, II, 87. — (Tav.), 23 septembre, Cass. 99,

, 150 : Rennes I, (2) Cpr. Cordier, Fe II, 507. — Général Roget, Rennes I, 305.

document qui cadrait si bien avec les renseignements du colonel de F... Mais il résolut de vérifier les indications de Richard Cuers et d'envoyer à Bâle, où une entrevue était ménagée avec lui par les soins de M. de F... (1), le capitaine Lauth et le commissaire de police Tomps (2).

La veille où le jour même du départ, le capitaine Lauth vint le trouver, demandant d'emmener avec lui un autre officier, et il insista sur la désignation du commandant Henry qui avait été un peu éloigné du service pendant la période précédente et s’en montrait découragé. Le lieutenant-colonel Picquart lui ayant fait observer que Henry ne parlait pas l'allemand : « Cela ne fait rien, répondit Lauth, je traduirai. »

Le colonel eut la faiblesse de consentir et les deux officiers partirent avec M. Tomps (3). |

L'entrevue, qui eût lieu le 6 août 1896, ne donna aucun résultat nouveau. Le capitaine Lauth et Henry prétendirent que Richard Cuers s’en était tenu à des généralités et qu'il avait simplement reproduit ses indications précédentes (4), tout en précisant que le chef de bataillon qu'il signalait avait, en 1893 ou 1894, fourni : 1° un rapport sur le nouveau fusil à l’essai à l’école normale de tir du camp de Châlons (5) ; 2° un rapport sur le canon à tir rapide en essai en France ; 3° des renseignements sur le camp retranché de Toul ; 4° des renseignements sur les ouvrages de fortifications des environs de Nancy (6).

Le lieutenant-colonel Picquart fut fort élonné de cette attitude d’un homme qui avait demandé avec insistance cette entrevue et qui avait fait un long voyage pour s'y rendre (7). Il apprit depuis avec une surprise plus grande encore que le capitaine Lauth et Henry avaient écarté avec persistance M. Tomps de l’entrevue à laquelle il était pourtant mieux que personne qualifié pour assister (8) el que Richard Cuers s'était plaint ensuite « de ce qu'Henry l'avait

) Picquart (Tav.), 23 septembre.

(2) Picquart, Rennes I, 424. <

(3) Picquart, Rennes I, 424. — Cpr. Lauth, Cass, 99, I, 418 ; Rennes I, 622-623. Général Roget, Rennes I, 304.

(4) Picquart., Cass. 99, I, 150 ; Rennes I, 426.

(5) Lauth, Cass. Cass. 99, I, 420. “

(6) Rapport Lauth et Henry. — Lauth, Cass. 99, I, 420 ; Rennes I, 684.

(7) Picquart, Rennes I, 426.

(8) Tomps, Rennes II, 362. — Cpr. Lauth, Rennes I, 623-624.

Toi

bouscuié (au figuré) tout le temps, l’empêchant de parler, el qu'il avait tenu absolument à se faire passer pour quelqu'un de la police » (1).

Richard Cuers n'’avait-il joué dans tout cet incident que le rôle d'un agent provocateur, comme l'a pensé le capitaine Lauth (2) ? Ce n’est pas établi (3) et l’on ne voit pas l’avantage que le service étranger eût pu trouver à innocenter un officier coupable condamné et à égarer la justice française, à laquelle Richard Cuers ne donnait d’ailleurs que des renseignements vagues, sur un autre officier innocent. Il faut de plus remarquer que, sur d’autres points qu'il a traités et qui ont pu être contrôlés, Richard Cuers a donné des renseignements exacts (À)

Quoi qu'il en soit, tous ces faits n'en étaient pas moins de nature à porter le lieutenant-colonel Picquart à redoubler de vigilance. Il prescrivit à Desvernines de continuer à surveiller Esterhazy. Mais cette surveillance, non plus que la saisie à la poste de la correspondance du commandant, mesure absolument irrégulière (5), mais d’un usage constant à la Section de statistique depuis le colonel Sandherr (6), ne donnèrent aucun résultat, On ne peut guère s’en étonner si l'on considère que le petit bleu était en réalité une lettre confirmant une rupture déjà accomplie et que la trahison qu'il constatait n’était révélée que par le renvoi du traître.

Tout paraît, en effet, démontrer que les relations d'Esterhazy avec A... .ont commencé en 1893, comme l’a dit M. de Münster, et comme l’a répété Richard Cuers dans l’entrevue de Bâle (7). La pièce du dossier secret « Doutes. — Preuve. » semble indiquer leur début et le petit bleu en marque ra fin.

C’est ce qui apparaît nettement quand on le rapproche de la note qui a été retrouvée au Ministère de la Guerre et qui, parvenue par la voie ordinaire en même temps que le petit bleu, éfait ainsi conçue : À

(1) Picquart, Cass. 99, LI, 150 ; Rennes I, 427. — Cpr. Lauth, Cass. 99, 1, 419 ; Rennes I, 624, 626. — Henry (Pell.), 12 octobre 1898. (2) Lauth, Cass. 99, I, 420 et Rennes I, 624,625, 632. — Général Roget, Rennes I, 306. — Général Gonse, Rennes I, 554. (3) Tomps Rennes III, 362-363.

4) Picquart. Cass. 99, I, 150.

5) Général Rose Rennes I, 310.

(6) Picquart : Rapp. de Castelnau, DA10:

7) Rapp. Lauth- Henry, — Lauth (Tav.), 5 octobre 1898.

On a tenu ses engagements : lui ne les à pas tenus. Pas un seul renseignement dans lequel on puisse avoir confiance... n'est pas confirmé. Les données concernant les forteresses se contredisent. Noms des employés du lieutenant-colonel. Canon, vovages d'état-major (1).

Suivant nous, la ruplure devait remonter au printemps ou au début de l'été de 1896. Ce qui ke démontre, c'est la situation pécuniaire plus pénible que jamais où Esterhazv se trouve en juillet, époque à laquelle Maurice Weil intervient pour lui procurer de l'argent : c'est l’escroquerie qu'il Ccommet dans l'automne au préjudice de son neveu Christian.

Toutes ces recherches avaient pris du temps. Le lieutenant-colonel Picquart apprenait d'autre part qu'Esterhazy faisait faire à ce moment même les démarches les plus pressantes par le général Giovaninelli, par MM. Jules Roche, de Montebello, de la Ferronavs, de Lareintv (2) auprès du général Billot, pour entrer au.Minisière, soit à la Direction de l'infanterie, soit au Bureau des renseignements (3).

Ii devenait impérieusement nécessaire d’'aviser le chef d'Etat-Major et le Ministre des soupçons conçus et des indices déjà recueillis.

On a gravement reproché au lieutenant-colonel Picquart d'avoir si longtemps gardé le silence sur tous ces faits (4). Le général de Boisdeffre (5), le général Gonse (6) y ont vu un fait « tout à fait anormal ». Et le général de Luxer, président du Conseil de guerre qui a jugé Esterhazy, la relevé avec insistance (7). Le lieutenant-colonel Picquart en a fourni cependant une explication raisonnable et sage. Il n’a point, a-t-il dit, voulu mettre en suspicion auprès de ses chefs un officier supérieur, un de ses camarades, avant d'avoir acquis contre lui des présomptions qui ne pouvaient lui être révélées qu'à la suite d'enquêtes sérieuses et pro-

( Enq:"crium 1], 11.

(2) Général Billot, Rennes 1, 178. — Grenier, Cass. 99, I, 712.

(3) Picquart (Tav.), 5 octob. 1898 ; Cass 99, I, 151 ; Rennes I, 428. — Grenier, Rennes Il, 6. — Général Billot, Rennes I, 178. — Jules Roche, Rennes II, 247. — Général Roget, Cass. 99, I, 98, 107. — Cpr. Lettres d'Esterhazy à Maurice Weil, 6 nov embre 1896 ; — de Maurice Weil au capitaine Calmon- Maison. 29 juillet 1896. 6 août et 8 août 1896 : — de Maurice Weil à Esterhazy, 17, 24, 28 août 1896. (M. G., dossier W. Esterhazy)

(4) Général Gonse, Rennes I, 552. — Général Roget, Rennes I, 296, 310.

(5) Général de Boisdeffre. Cass M909/0101266!

(6) Général Gonse, Cass. 09, I, 248.

(7) Huis-clos Esterhazy. Rapporl de Castelnau, p. 5.

longées. Il a toujours agi de même dans les cas analogueset cette manière de procéder lui a évité le grand inconvénient de nuire dans l'esprit de ses chefs à la réputation d'officiers objets de dénonciations calomnieuses et de soupçons injustifiés (1). Il à ajouté une autre considération personnelle : il avait été frappé à cette époque d'un deuil cruel qui l'avait, pendant les mois de juin et de juillet, un peu détourné de son service auquel il s'était adonné par suite avec moins de soins qu'auparavant (2).

C'est dans ces conditions que, le 5 août 1896 (3), il fit part de ses soupçons sur Esterhazy au général de Boisdeffre (4; qui approuva ce qu'il avait fait et lui prescrivit de continuer ses recherches (5), et que, dans le courant du même mois, avec l'autorisation du chef de l'Etat-Major général, il prévint le général Billot lui-même (6). Le lendemain, il est vrai, le général de Boisdeffre lui reprocha d'avoir parlé du dossier secret au Ministre auprès de qui il se rendit aussitôt et du Cabinet duquel il ressortit en disant qu’il avait expliqué l'af- (HR

A ce moment le lieutenant-colonel Picquart parvint à se procurer de l'écriture d'Esterhazy (8). Le général Billot lui fit remettre par deux de ses officiers d'ordonnance, le commandant Thévenet et Ie capitaine Calmon-Maison, les lettres qu'ils venaient de recevoir d’Esterhazy à l'appui de sa demande d'entrée au Ministère de la Guerre (9).

Le lieutenant-colonel Picquart apprenaït en même temps de ces officiers l'intimité d'Eslerhazy avec Maurice Weil qui s'était entremis auprès d'eux en cette occasion, contre lequel il existait au Ministère de la guerre un dossier contenant les accusations les plus graves, qui avait été à maintes

(1) Picquart (Fabre) p. 125. Rapp. de Castelnau, p. 5; Rennes I, 420.

(2) Picquart, An , 488.

(8) Picquart, Cass. 99; T 151 ; Rennes I, 427. — Général Roget, Renne 296. — Général de Boisdettre, Cass. GE L. BL : Rennes I, 529. (Fabre), — Pauffin de Saint Morel (Tav.), 2 novembre 1898.

(4) Général de Boisdeffre Fabre Ag: — Picquart (Fabre) 63; Cass. 9,9, 1, 151 Rennes I, 427.

(5) Picquart, Rennes I, 428.

(6) Picquart, Cass. 99, I, 132 ; Rennes I, 428.

(7) Picquart, Cass. 99. T 32

(8) Picquart, Cass. 99, I, 154. — Cpr. Curé, Rennes II, 240.

(9) Picquart, Cass. 99, Ï, 152, 186; Rennes I 429 — Calmon-Maison (Tav.), 8 novembre 1898.

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