‹ L'affaire DreyfusChapitre 93 sur 178 · SL LU · texte numérisé non relu

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reprises dénoncé publiquement par le marquis de Morès comme un espion dans des conditions telles qu'il avait dû donner sa démission et passer en Espagne pour éviter d'être déféré à un Conseil d'enquête (1).

Dès son retour dans son bureau, le lieutenant-colonel Picquart s’'empressa de comparer l'écriture des lettres qu'il venait de recevoir et dont l’authenticité était indiscutable avec celle du bordereau : il fut extrêmement frappé de leur « identité » absolue (2).

Ne voulant point en si grave matière s’en fier à son seul jugement, il fit faire immédiatement des photographies des lettres d’'Esterhazy en en faisant supprimer les dates ainsi que les mots qui pouvaient trahir leur auteur (3) et il les présenta au commandant du Paty de Clam. Celui-ci avait toujours prétendu que l'écriture du bordereau était un composé de l'écriture d'Alfred Dreyfus et de celle de son frère Mathieu. Dans les photographies qui lui furent soumises, il reconnut immédiatement l'écrilure de Mathieu Dreyfus (4).

L'épreuve fut encore plus décisive avec M. Bertillon. Au premier coup d'œil, celui-ci s’écria : « Ah ! c’est l'écriture du bordereau ! » Ef comme le lieutenant-colonel Picquart lui disait : « Mais si c'était une écriture récente ? » il lui répondit : « Alors les Juifs ont exercé quelqu'un depuis un an pour imiter cette écrilure » (5).

C'est à la suite de cette constatation si gravée que le lieutenant-colonel Picquart se fit pour la première fois, entre le 28 août et le 5 septembre, suivant Gribelin (6), le 30 ou le 31 août suivant lui (7), remettre par Gribelin, qui en avait la garde (8), le dossier secret dont le colonel Sandherr lui avait dit en lui remettant le service : « S'il s'élève des doutes sur

(1) Picquart, Cass. 99, I, 153. — Cpr. Maurice Weil, Eng. crim. I, 694-

(2) Picquart : sa letire au général Gonse, 5 sept. 1896 ; Rennes IT, 262. (Pell.) 17. (Rav.) 170 ; Rennes I, 430 ; Cass. 99, I, 154. — Mathieu Dreyfus (Rav.) 164.

(3) Picquart, Cass. 99, I, 154. (Zola), I, 285. Rennes I, 431.

(4) Picquart (Pell.), 19; Cass. 99, 1, 154. (Zola) I, 285. (Fabre), 86, 9; Rennes I, 430 ; Eng. crim. I, 686. — Cpr. du Paty de Clam. Cass. 99, I, 446. (Rav.) 194. (Tav.)'4.

(5) Picquart, Rennes I, 430 ; Cass. 99, I, 154. (Pell.), 26 novembre 1897. (Tav.), 8 octobre 1898, Rennes III, 296. (Fabre) 221, 86. — Bertillon (Rar.) 177. (Tav.), 30 novembre 1898. — Cpr. général Gonse, Rennes III, 265, 269.

(6) Gribelin (Fabre) 22, 48.

(?) Picquart, Cass. 99, I, 132. (Fabre) 87.

(8) Picquart, Cass. 99, I. 132. — Gribelin, Rennes I, 598.

l'affaire Dreyfus, vous n'avez qu'à demander le dossier qui a été communiqué aux Juges du Conseil de guerre et qui se trouve dans l'armoire d'Henry » (1).

Le Président du Conseil de guerre chargé de juger Esterhazy n'a-t-il pas reproché au lieutenant-colonel Picquart d’avoir ainsi ouvert le dossier secret en dehors d'Henry et du général Gonse (2) ? Le colonel a répondu très justement qu’en sa qualité de chef du service il avait le droit et le devoir de prendre connaissance de tous les dossiers déposés dans ses bureaux (3).

Sa stupéfaction fut profonde à l'examen de ce dossier : « il s'attendait à des preuves écrasantes et il ne trouvait rien » (4). Aucune des pièces ainsi réunies ne pouvaié sans déraison être appliquée à Dreyfus. Le memento : « Doutes : preuve... » semblait désigner bien plutôt Esterhazy (5) ; « Ce canaîlle de D... » ne lui semblait pouvoir être un officier (6) ; la lettre Davignon était indifférente (7); les rapports de Guénée ne méritaient aucune créance. Et quant au commentaire qui accompagnait tout cela et dont une copie était encore jointe aux pièces, il était établi dans un tel esprit « que l’on est très modéré en le qualiliant de partial » (8).

Tout cela était si grave que le lieutenant-colonel Picquart y réfléchit une grande partie de la nuit (9). Le lendemain, pièces en mains, il exposa la situation au général de Boisdeffre, qui, sans mot dire, lui prescrit d'aller en rendre compte au général Gonse à la campagne où il était et de prendre son avis (10).

Avant de se rendre le 5 septembre chez le général Gonse, le lieutenant-colone]l Picquart mit au net une note en quatre pages qu'il avait rédigée le 1%, dans laquelle il avait résumé p. 305 l’état de la question, et qui fut ultérieuremnt versée au dossier Tavernier (11).

Picquart, Cass. 99, I, 132. ù Cpr. Henry (Pell.), 22.

Rapp. de Castelnau, p. 2. — Picquart (Pell.) 21. (Rav.) 170. Picquart, Rennes I, Pr GASS MOI MIO) Picquart (Fabre) I, 86 : Cass. 99, I, 136 ; Rennes I, 403. Picquart, Cass. 99, 1 HO E Rennes je 405.

Picquart, Cass. 99, I, 155 ; Rennes I, 404.

8) Picquart, Rennes I, 431.

J)Picquart, Cass- 199: M1M56:

(10) Picquart, Cass. 99, Ÿ 156 ; Rennes I, 432. — Général de Boisdeffre. Rennes 1, 595.

(11) Picquart, Cass. I, 158. — Texte de la note, Cass. 99, II, 87 et suiv.

ne, es, ns, ISTESLRE

Le général Go:ise l'écouta sans l'interrompre et se borna à lui dire : « Ainsi on se serait trompé ? » (1) Mais il ne cita aucune espèce de preuves qui eût été à sa connaissance à ja charge de Dreyfus, ne dit pas un mot des prétendus aveux du 5 janvier 1895. Et lorsque le lieutenant-colonel Picquart lui demanda quelle était la réponse qu'il devait porter au général de Boisdeffre : « Eh bien ! mon avis, répondit le « général Gonse, c'est qu'il faut séparer les deux affaires, « l'affaire Dreyfus et l'affaire Esterhazy (2)... Esterhazy peut « être coupable : je n’en sais rien et jusqu'ici il n'y a pas « grand'chose de prouvé. Mais cela ne fait pas que Dreyfus « soit innocent. Par conséquent, ne mélangeons pas les « deux affaires (3). » IH lui prescrivit, en conséquence, de laisser le bordereau, de ne pas faire procéder à de nouvelles expertises en écritures {4), « de marcher avec une grande « prudence en se méfiant des premières impressions (5) et « de se borner à interroger des officiers et des secrétaires « pour savoir de quelle manière les documents du bordereau « pourraient avoir été livrés » (6).

Ce sont ces mêmes idées qu'il n’a cessé de développer dans toute une série de lettres qu'il a adressées de Cormeilles-en-Parisis au lieutenant-colonel Picquart à la suite de ces premières entrevues.

Au point où vous en êtes de votre enquête, écrivit-il notamment le 10 septembre 1896, il ne s’agit pas bien entendu d'éviter la lumière ; mais il faut savoir comment on doit s’y prendre pour arriver à la manifestation de la vérité. Ceci dit, il faut éviter toute fausse manœuvre et surtout se garder de démarches irréparables. Le nécessaire est, il me semble, d'arriver en silence, dans l'ordre d'idées que je vous ai indiqué, à une certitude aussi com-

plète que possible avant de rien compromettre (7).

Il est permis de se demander ce que valaient de telles instructions lorsqu'on remarque que le bordereau était commun aux deux affaires qui, dès lors, se confondaient abso-

) Picquart, Cass. 99, I, 161, Rennes I, 432. fi

(2) Picquart, Cass. 99, [, 161: Rennes I, 432. — Cpr. général Gonse Zola) I, 151; Rennes I, 557. — Général de Boisdeffre, Cass. 99, I, 262.

(3) Général Gonse, Rennes I, 557, 559.

;) General Gonse, Rennes I, 560 ; III, 263, 266, 268. — Picquart, Rennes 1, 433; III, 269.

(5) Général Gonse, sa lettre du 7 septembre 1896; Rennes II, 262.

(6) Picquart, Rennes I, 433. — Général Gonse, Rennes I, 559. |

(7) Général Gonse, lettre du 10 septembre 1896, Rennes, II. 263.

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lument {1), et qu'en présence de la ressemblance reconnue par le général Gonse lui-même (2) de l'écriture de ce document et de celle d'Esterhazy il était tout particulièrement indispensable de procéder à leur comparaison officielle par les voies juridiques. En enlevant la date et la signature des lettres d'Esterhazy, cette expertise inévitable pouvait se faire avec des garanties de discrétion absolue (3). Défendre cette vérification nécessaire, c'était, au point où les investigations étaient parvenues, volontairement paralyser toute enquête sérieuse. Il n’était pas moins certain qu’une information judiciaire seule pouvait désormais faire la lumière : il eût fallu agir avec célérité, entendre contradictoirement les témoins, mettre Esterhazy -en demeure de fournir ses explications, procéder chez lui sans retard à des perquisitions (4). Rien de tout cela ne fut fait par ordre du général Gonse et l’on ne saurait trop s’en étonner quand on se souvient de la procédure suivie en pareille occurrence contre Dreyfus.

Le lieutenant-colonel Picquart chercha cependant à se conformer de son mieux aux instructions singulières qui lui étaient données (5). Il entendit ainsi un ancien secrétaire d'Esterhazy, alors que celui-ci était major, un sieur Mulot, qui lui déclara que « le commandant, sous prétexte de prépa- « rer des conférences, lui avait donné plusieurs fois des « copies à faire, notamment de divers passages d’un livre « qui traitait de l'artillerie (6), et le capitaine Le Rond, qui avait piloté Esterhazy aux écoles à feu de juillet et août 1894 au camp de Châlons, et en juin 1895 au camp d’Auvours, et qui lui déclara « qu'Esterhazy lui avait semblé « curieux des choses de l'artillerie et que ses questions, en « même temps qu'elles faisaient voir son intelligence et sa « vivacité d'esprit, témoignaient d’une compétence médiocre

(1) M° Labori, Rennes III, 268. — Picquart, Rennes I, 433 ; III, 270. (2) Général Gonse, Rennes I, 560.

(3) Picquart, Cass. 99, T, 161. — Cpr. général de Pellieux, Enq. c. Esterhazy, cote 20.

(4) Cpr. Picquart, Rennes I, 446. — Esterhazy (Pell.) 11. (5) Picquart, Rennes I, 433.

(6) Mullot, Cass. 99, I, 780 et (Tav.). — Picquart, Cass. 99, T, 185-186 et Rennes I, 443. — Cpr. général Roget, Rennes I, 286 ; Cass. 99; T. 80-82.

D Res

« en matière de questions d'artillerie (1) ». Ainsi tous les détails se confirmaient les uns les autres, et, tous rapprochés, formaient un ensemble aussi net que redoutable.

L'enquête avait été jusque-là conduite très discrètement et rien n’en avait transpiré quand, tout à coup, le 3 septembre 1896, le bruit se répandit que Dreyfus s'était évadé (2). Le lendemain, le Ministre des Colonies recevait une lettre signée Weill ou Weiler, datée du 31 août 1896, adressée à Dreyfus à l'Ile du Diable, par laquelle le signataire annonçait à Dreyfus le mariage de sa fille, mais entre les lignes de laquelle se trouvaient des mots si grossièrement tracés à l'encre sympathique qu'il n’était même pas besoin de chauffer le papier pour les faire apparaître.

Impossible, portaient ces « arabesques », de déchiffrer dernière communication. Reprendre ancien procédé pour correspondre. Indiquer avec précision où se trouvent les documents intéressants et

les combinaisons faites pour armoires. Acteur prêt à agir aussitÔE (3).

C’est cette lettre qui est connue sous le nom de Faux Weiler. Ses mentions avaient pour but évident de faire croire à une machination entre le condamné et les siens. Le lieutenant-colonel Picquart avait d’abord eru qu'elle était l'œuvre de la famille Dreyfus : il s’est rendu compte plus tard que c'était un faux (4). Elle coïncidait avec le moment précis où, convaincu de l'innocence de Dreyfus et de la culpabilité d'Esterhazy, il insistait auprès du général de Boisdeffre pour que l’on procédât à une enqu-te régulière (5). Si nous rapprochons de ce fait qui n'était connu que du lieutenantcolonel Picquart et des généraux de Boisdeffre et Gonse, cette circonstance que M. du Paty de Clam était l’un des familiers du général de Boisdeffre, et cette autre observation que l'écriture de cette pièce était la même que celle des lettres de la prétendue « dame voilée » dont nous aurons à reparler et qui n'était autre que M. du Paty de Clam lui-

(1) Le Rond, Rennes II, 114, 116, 120, 121. — Picquart, Cass. 99, IL, 169, Rennes I, 445-446 ; II, 115. — Cpr. général Roget, Rennes I 286, 287. — Général Gonse, Cass. 169.

(2) Picquart, Rennes I, 434. — Général Gonse, Rennes I, 558.

(3) Picquart (Fabre), 99 ; Cass. 99, I, 163; Rennes 1, 434. — Cuignet, Cass. 99, I, 169. (Fabre) p. 100.

(4) Picquart, Cass. 99, I, 163. (Fabre) p. 100.

(5) Picquart, Cass. 99, I, 163.

même, nous comprendrons que le Commandant Cuignet (1) ait pensé que cette lettre était l’œuvre de du Paty de Clam, qui le nie cependant sans que l'on puisse jusqu'ici produire contre lui d'autres présomptions que cette double coïncidence et cette appréciation.

Quelques jours plus tard, le 10 el le 14 septembre 1896, paraissaient dans le journal l'Eclair, en réponse à un article du Figaro du 8, où M. Calmette tentait d'apitoyer ses lecteurs sur le sort du condamné (2), deux articles conçus dans les termes les plus dangereux contre Dreyfus. Ils faisaient l’'historique du procès avec un habile mélange de vérité et de mensonge, donnaient un texte inexact et aggravé du bordereau et fournissaient sur la communication du dossier secret au Conseil de guerre de Paris des renseignements si détaillés qu'il était clair que ces indications émanaient d’un personnage mêlé de fort près à l'affaire, connaissant le rapport d'Ormescheville, les interprétations de M. du Paty de Clam, du général Gonse,la dictée,toutes choses à cette époque encore inconnues de tous. L'article du 14 mentionnait enfin en ces termes la pièce secrète capitale : « Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant » (3), reproduisant ainsi exactement l'explication que M. du Paty de Clam avait toujours donnée de la pièce : Ce canaille de D...

Ces articles émurent profondément le Ministère de la Guerre. C'était la première fois qu'il était question de la communication du dossier secret aux juges de 1894.

L'on à accusé le lieutenant-colonel Picquart d'avoir inspiré ces articles publiés dans un journal dont l’un des employés de son bureau, un sieur Marchand, était l’un des rédacteurs (4). Et on l’a même ultérieurement poursuivi de ce chef. De même, Gribelin lui a imputé d’avoir été l’inspirateur de la brochure Bernard-Lazare (5). C'était déraisonnable et l’informalion confiée à M. Fabre a pleinement disculpé le colonel (6). Si quelque chose pouvait gêner ses recherches et contrarier son action, c'était assurément cette

(1) Cuignet, Cass. 235-236.

(2) Picquart, Rennes I, 44%; Roget III ; 286 ; Cass. 99. I, 166. (3) Picquart, Rennes I, 438. k

(4) Picquart, Rennes I, 439. (Fabre) p. 102.

(5) Picquart, Rennes I, 438.

(6) Gribelin (Pell.), 25.

brochure intempestive. Aussi na-t-1l cessé de demander depuis le premier moment qu'on fit une enquête approfondie, qu'on procédât à une perquisition dans les bureaux du Journal pour découvrir l’auteur et mieux l’'instigateur des articles. Toutes ses instances furent repoussées sous le prétexte que tout bruit fait autour de ces articles prouverait l'exactitude de leurs informations en démontrant l'intérêt qu'on y alttachait (1).

La paternité de ces articles à été attribuée par le commandant Cuigret (2) à M. du Paty de Clam, qui s'en défend (3) et dont la participation n'a pu être établie. Ajoutons qu'après avoir d’abord refusé de fournir aucune indicalion (4), le directeur de l’Eclair, M. Sabatier, a désigné comme l'auteur de ces articles M. Lissajous, qui a confirmé ses dires sans indiquer d'ailleurs sérieusement la source où il avait puisé ses renseignements.

D'autres articles étaient annoncés. Le Jour, qui appartenait à M. Vervoort, annonçait toute une enquête sur l'affaire avec les documents inédits, et faisait paraître un premier article signé : Adolphe Possien. Le second fut refusé par l’administration du journal qui reçut, suivant M. Possien, de ce chef une somme de 8.000 francs. Seulement, tandis que ce jcurnaliste prétend que cette somme fut versée par le grandrabbin Zadock-Kahn (5), dont les coreligionnaires avaient au contraire tout intérêt à ce que les articles qui étaient favorables à Dreyfus parussent, le lieutenant-colonel Picquart affirme avec bien plus de vraisemblance qu'ils furent achetés par l'ordre du général de Boisdeffre et par l'intermédiaire de M. Tomps (6).

Tous ces faits pénétraient de plus en plus le lieutenantcolonel Picquart de la nécessité d'agir contre Esterhazy. De tautes ses forces, Henry, qui était à la veille de faire son faux, cherchait à l’en dissuader.

(1) Picquart. (Fabre), 98, 101. — Cpr. Note du Paty de Clam, 1" décembre 1896. — Picquart, Enq. crim. I, 684-685. — Du Paty de Clam, Enq. crim. 1, 931. — Leblois (Fabre), 118.

(2) Picquart, Rennes I, 454. (Fabre), p. 100, 102, 103.

(3) Cuignet, Cass. 235. — Cpr. Picquart (Fabre), 102 ; Rennes I, 439, 454. — Lauth 1, 629.

(4) Du Paty de Clam (Tav.\ 17 août 1898; Enq. crim. 1, 931.

(5) Possien, Eng. crim. I, 587-588.

6) Picquart, Cass. 99, I, 163. — Tomps, Cass. 99, I, 464.

Lorsque j'étais aux zouaves, — lui disait-il, — il v à quelqu'un le fils d’un colonel, qui était simple soldat et qui s'est rendu cou’ pable de vol. L'officier sous les ordres duquel il était voulut le faire poursuivre : ses chefs n'étaient pas de cet avis. C’est l'officier qui a été brisé, et c'est le coupable qui est resté, — L'allusion était assez claire, continue le lieutenant-colonel Picquart je répondis à Henry : « Vous parlez d'or ; mais il y à une question de conscience : je ne peux pas dire le contraire de ce que je pense » (1).

Il chercha en effet de nouveau à faire partager sa conviction par ses chefs.

Dès le 15 septembre, une scène très vive s’est produite entre le général Gonse et lui.

« Mais pourquoi tenez-vous tant à ce que Dreyfus S'en aille de l'île du Diable Ÿ — Jui avait dit le général Gonse en réponse à son insistance, — Je lui répondis, dit le lieutenant-colonel Picquart : « Mais il est innocent. » — Le général m'a répliqué : « Mais c’est une affaire que l'on ne peut pas reprendre, Le général Mercier, te général Saussier sont mêlés à celte affaire ! » — J'ai répondu « Mais puisqu'il est innocent ! — Cela ne fait rien ; ce ne sont pas des considérations qui doivent entrer en ligne de Compte ». — Prenant la chose à un autre point de vue, j'ajoutai : « Vous voyez bien que la famille Dreyfus travaille en ce moment-ci qu'elle se livre à des manœuvres. Eh bien! si elle arrive à découvrir quel est le véritable coupable, quelle sera notre situation ? » C’est alors que le général me dit : « Si vous ne dites rien, personne ne le saura, » — Le général Gonse a contesté ce dire : je le maintiens de la façon la plus formelle. Je vous avoue que j'ai été absolument bouleversé et que je lui ai dit : « C’est ahominable. mon général, je n’emporterai pas ce secret dans la tombe. » Et je quittai la piécei(?):

Est-il besoin de souligner ces propos, celle volonté d'étouffer l'affaire qui va compromettre le général Mercier, le général Saussier, cette résolulion de sacrifier à jamais linnocent, plutôt que de laisser apparaître, non pas tant l'erreur judiciaire dont il a été victime, mais surtout les procédés qui ont été employés pour enlever la condamnation ? C'est, dès ce moment, et ce sera désormais toujours la pensée qui va diriger la conduite de ceux qui ont mené cette affaire ou qui y ont trempé à un titre quelconque, dicter toutes leurs démarches, expliquer toutes leurs compromis-

({) Picquart, Rennes 1, 447.

(2) Picquart, Rennes [, 440. — Lettre du lieutenant-colonel Picquart au Garde des Sceaux, p. 114. — Picquart, Cass. 99, I, 167. — Cpr. général

Gonse, Cass. 99, T, 249.

sions et tous leurs efforts pour empêcher à tout prix la vérité de se faire Jour.

Dès le lendemain, 16 septembre, la discussion se ralluma entre le général (Gonse et le lieutenant-colonel Picquart. Celui-ci instruit, par la correspondante de Dreyfus et des siens, des conciliabules qui se tenaient en vue d’une action prochaine (1), déclarait que, si l'on n’agissail pas, on allait se trouver en face d'une redoutable campagne de presse, qu'un scandale énorme allait se produire (2). Il insistait pour qu'on interrogeât Esterhazy, tout au moins pour qu'on lui envoyàt un télégramme en se servant des termes de convention révélés par le Petit Bleu et qu'on lParrêlàt immédiatement s'il y répondait (3).

L'idée de ce piège venait-elle de lui ou du général Gonse (4) ou du général de Boisdeffre ? Toujours est-il qu'on l'autorisait verbalement à S'en servir, mais qu'on refusait de lui donner par écrit l’ordre de le tendre (5), et que le général Billot, à qui la proposition fut soumise, y opposa un refus catégorique (6).

Devant cette résistance qui. le paralysait, le lieutenantcolonel Picquart a-t-il dit au capitaine Lauth, ainsi que celuici le prétend : «Ils ne veulent pas marcher, mais Je saurai « leur forcer la main ! » (7) Il le nie, et prétend que, s'il a dit : « IIS ne veulent pas marcher », le propos s'appliquait à la demande qu'il avait adressée, sur le désir du général de Boisdeffre, au général Billot pour obtenir l'attribution entière d'une somme de 100.000 francs que le Conseil des Ministres avait allouée à la Section de statistique pour couvrir les dépenses engagées dès 1896 et dont une partie seulement, 30.000 francs, avait été versée dans sa caisse (8). Le propos eût-il élé tenu d'ailleurs, tel qu'on le rapporte, que nous ne

(4) Picquart. (Fabre), 98. ÿ (2\ Picquart, Rennes 1, 442 : III, 286; Cass. 99, I, 168.

(3) Picquart (Fabre! 225. — Général Roget, Cass. 99, 1, 119; Rennes I, 912. — Général de Boisdeflre, Cass. 99, I, 262. Général Gonse, Cass. 99,

[. 248. — Texte du télégramme proposé par le lieutenant-colonel Picquari : M. G. Dossier Picquart, 26. ; ï) Picquart, Cass. 99, 1, 168: Enq. crim. I, 683. — Général Gonse, Cass: 997275:

(5) Picquart, Rennes I, 442 : III, 286 ; Cass. 99, I, 168 ;: Enq. crim. I, CS.

(6) Général Billot, Cass. 383 ;: Rennes I, 171. — Général Roget, Rennes I, 312 ; LIL, 284. — Général de Boisdeffre, Rennes I, 526. à

(7) Lauth (Pell.) 23 : Rennes I, 629. — Général Gonse, Cass. 99, I, 258. Junck (Rav.) 191.

8) Picquart, Cass. 99, I, 164.

De Es

saurions en être surpris. Convaincu de l'innocence de Dreyfus, de la culpabilité d'Esterhazy, quoi de plus simple que l'insistance qu'il mettait à assurer le triomphe de la vérité ? quoi d’insolite dans l'irritation que devait lui causer nécessairement la résistance inexplicable qu'on lui opposait ?

Toujours est-il qu'il devenait de plus en plus gênant el « qu'à partir de la conversation du 15 septembre, bien que le « général Gonse gardât vis-à-vis de lui la même attitude que « par le passé, il sentait dans tous ses actes une hostilité MAÉSUISÉC AM

Une telle situation ne pouvait se prolonger. Le général de Boisdeffre avait été frappé de la coïncidence qui s'était produite entre les indiscrétions de la presse et l’insistance toute particulière que le lieutenant-colonel Picquart avait mise à demander des poursuites contre Esterhazy. Il avait cru remarquer que le colonel était trop préoccupé, trop absorbé, par ce qu'Henry, au dire de Gribelin (2), appelait « sa marotte ». Il trouvait que le reste du Service pouvait en souffrir. Il pensa qu'il fallait éloigner le lieutenant-colonel Picquart et proposa au Ministre de l'envoyer au Tonkin où il s'était déjà signalé par les services les plus brillants (3). Le général Billot, qui estimait le colonel dont il avait apprécié les qualités militaires et l'intelligence aux manœuvres d’armée du Nord, résista quelque temps. Il finit par céder. Mais, comme le Service des renseignements sur les frontières de l'Est, dans les Alpes et la Tunisie était insuffisamment organisé, il lui donna, par décision portant la date du 27 octobre 1896, une mission confidentielle à remplir dans ces régions (4), et désigna pour le remplacer à la Section de staüistique le commandant Henry (5).

C’est précisément à ce moment qu'apparaît le faux fabriqué par Henry, qui l’apporta le 2 novembre au général de Boisdeffre (6), et le lendemain au général Billot, Ce document

(1) Picquart, Cass. 99, I, 168.

(@)PPicquart, Cass. 9914157:

(3) Général de Boisdeffre, Cass. 99, I, 262; Rennes I, 526. — Général 3illot, Cass. 382; Rennes 1, 172. — Ordre du jour n° 19 du général Nismes, commandant la 2? brigade des troupes de l'Indo-Chine. (M. G. Dossier Picquart).

(4) Général Billot, Cass. 99, I. 551 ; Rennes I, 172. — Général de Boisdeffre, Rennes I, 526-532. — Picquart, Rennes I, 457.

(5) Cpr. Général de Boisdeffre, Rennes I, 527.

(6) Général de Boisdeffre, Rennes I, 526.

ne fut pas montré au lieutenant-colonel Picquart, quoiqu'il füt encore officiellement à la tête du Service. À ce moment en effet, un député de l'Aisne, M. Caslelin, avait manifesté l'intention d'interpeller le Président du Conseil » sur laf- « faire Dreyfus et sur les complaisances du Gouvernement à

l'égard du condamné et de ses amis » (1). Le général de Boisdeffre avait pensé qu'il valait mieux que le lieutenantcolonel Picquart restât à Paris jusqu'à ce que l'incident fût vidé, et c'est ainsi que son départ avait élé ajourné (2). Dans les premiers Jours de novembre, le général Billot déclara pourtant au colonel qu'on avait la preuve formelle de la culpabilité de Dreyfus, et lui indiqua sommairement le contenu du document que lui avait apporté Henry, mais sans le lui faire voir (3). « Le colonel resta sceptique sur la valeur de cette pièce ; « mais il ne lui fut pas possibe d'engager « la question à fond avec le Ministre. Il se contenta d’expri- « mer ses doutes au général Gonse. » « Quand le Ministre « me dit quelque chose, lui fut-il répondu, je le crois tou- « jours » (4).

Tout procède dans celte affaire par coup de théâtre. L'interpellation Castelin devait avoir lieu le 18 novembre : le 10, le Matin publiait le fac-similé du bordereau (5).

L’émoi fut intense au Ministère de la Guerre : c'élait la première fois que la pièce apparaissait en public. Nous connaissons l’auteur de l'indiscrétion, M. Teysonnières, l'un des experts de 189%, qui, ayant reçu la photographie faite par M. Bertillon, l'avait au mépris de ses devoirs et de son serment, communiquée par un sieur Girard à la presse, el que désignent, sans erreur possible, le signe particulier el caractéristique de l'épreuve qu'il a reçue et l'attitude plus qu'embarrassée qu'il eût devant la Cour d'assises de Ja Seine, lorsqu'au cours du procès Zola il fut appelé à fournir

(1) Lettre Castlelin au Président du Conseil, 11 septembre 1896. — Picquart, Rennes I, 448.

(2) Picquart, Rennes I, #4$. — Général de Boisdeffre, Rennes I, 532.

3) Picquart, Cass. 99, I, 172. — Général Roget, Cass. 99, I, 120, — Général de Boisdeffre. Cass 99, I, roc

ï) Picquart, Gass. 99, 1, 172. — Cpr. Gonse, Cass. 99, I, 249.

(5) Picquart, Rennes 1, 453. — Cuignet, Rennes I, 500.

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ses explications sur ce point (1). Mais, au premier moment, on imputa la publication au lieutenant-colonel Picquart.

Celui-ci se rendait fort bien compte de l'hostilité qui s’agitait autour de lui. Aussi, prescrivit-il une enquête minutieuse qu'il confia à M. Tomps (2). Mais à peine, celui-ci eut-il reçu cette mission que le commandant Henry le fit appeler à son cabinet et lui fit comprendre en termes fort nets de quel côté il devait diriger ses investigations. « Les « indiscrétions, — lui dit-il, — ne peuvent venir que du Ser- « vice. Au Service seuls, Lauth, moi, Gribelin et le Chef du « Service, pouvons l’avoir commise. Or je suis certain que « ce n’est ni Lauth, ni Gribelin, ni moi. Cherchez » (3). Il était impossible de désigner plus nettement le lieutenant colonel Picquart. Dans un premier rapport, M. Tomps fit connaitre que le bordereau avait été pris à une personne qui le détenait à raison de ses fonctions : peu après il désigna dans un second rapport l'expert Teyssonnière. Autant Henry s'était montré satisfait du premier, l'encourageant à pousser ses investigations en ce sens, autant il fut dépité du second. Il reprocha à M. Tomps de faire fausse route et de s’égarer. Puis, comme celui-ci résistait, il le menaca de le remettre à la disposition de la Süreté générale qui l'avait détaché au Ministère de la Guerre par faveur (4.

Les constatations de M. Tomps n'empêchèrent point le

lieutenant-colonel Picquart d’être plus tard incriminé de ce chef. L'information a prouvé son innocence (5). Mais le général Billot ne lui en avait pas moins adressé au moment même de la publication du fac-similé les plus sévères reproches sur la manière dont il avait conduit son enquête sur Esterhazy, et lui avait donné l’ordre, aussitôt exécuté, de partir immédiatement pour l'Est (6). Cette mission, qui ne devait durer que quelques semaines, fut indéfiniment prolongée. Envoyé à Besançon. puis dans les Alpes, à Nice, à Marseille, enfin en Tunisie, où il fut incorporé au 4° régiment de tirailleurs algériens, le colonel ne devait plus réen-

(1) Teysonnières (Zola) I, 469, 470. — Tomps, Rennes II, 365, 370. — Trarieux (Zola) 1, 468. — Cpr. (Fabre), 251, 252. (2) Tomps, Rennes III, 363.

(3) Tomps, Rennes IT, 364, 370.

(4) Tomps, Rennes IT, 363 à 365. — Cnr. Général Gonse, Rennes IIT, 280. (5) Picquart, Rennes I, 453. — Laulh, Rennes III, 377. (6) Picquart, Cass. I, 194 et suiv.; Rennes I, 455.

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trer à Paris que le 26 novembre 1897, date à laquelle il fut rappelé pour déposer dans l'enquête ouverte enfin contre Esterhazy, et pour être bientôt arrêté lui-même comme

inculpé. Nous aurons à revenir sur ese faits (1).

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