ORGANISATION DE LA CAMPAGNE DE DÉFENSE ET ATTITUDE D'ESTERHAZY
Désormais, le champ était libre. Henry était chargé du Service, et, si la surveillance exercée sur Esterhazy conlinuait par l’ordre du général Gonse après le départ du lieutenant-colonel Picquart comme auparavant (2), la résistance à la revision redoutée allait du moins pouvoir s'organiser au Bureau des renseignements. Nous aurons à étudier bientôt cette machination qui dépasserait toute croyance si tous les détails n’en étaient pleinement apurés et reconnus par ses auteurs eux-mêmes. Ne retenons en ce moment que l'attitude d'Esterhazy à l'apparition du fac-similé du bordereau publié par le Matin. De Rouen il revient à Paris ; et Desvernines, qui l’observe, remarque en lui une grande agitation. «Il court par les rues sous une pluie battante, sans parapluie, se rendant presque toujours chez Maurice Weil ; il est vert, il ressemble à un homme acculé » (3). Weil, qui, de son côté, vient de recevoir une lettre anonyme, l'avisant qu'il va être dénoncé, « ainsi que son ami », à la tribune de la Chambre
p. 312 des députés comme les complices de Dreyfus, et qui, paf M. de Montebello, à fait parvenir le billet au Ministre, le rassure : rien ne perce dans l'interpellation Castelin, où leurs noms ne sont même pas prononcés (4).
L'orage semble conjuré. Mais les événements se pressent et les nuages s’amoncellent de nouveau. M. Scheurer-Kest-
(1) V. pages 561 et suiv.
2) Desvernines, Rennes II, 253, et Enq. crim. I, 522. — Général Gonse, Eng. crim. I, Re —— M. G. Dossier, Picquart, Il.
(3) Pic quart, Cass MODE ELTr0
(4) Maurice Weil, Cass. 99, 1, 309;*et Enq. crim. 1, 702:
ner annonce sa volonté ferme de poursuivre la revision du Jugement de 1894. Une lettre anonyme, venant à n’en pas douter de la Section de statistique (1), relance Esterhazy à Dammartin-la-Planchette où, depuis le mois de juin précédent, il était en congé, attendanci sa mise en non-activité pour cause d'infirmités temporaires (2), le prévient des démarches antérieures du lieutenant-colonel Picquart, des comparaisons d'écriture dont il est menacé par la famille Dreyfus, de l'accusation qui va être dirigée contre lui. De nouveau, il accourt à Paris chez sa maîtresse, la fille Pays : il semble atterré ; il lui dit qu'une accusation redoutable va tomber sur lui. Etle même jour, 22 octobre 1897, cette femme se présente chez le gérant de la maison qu'elle occupe, M. Autant : elle demande à prendre à son nom le bail qui jusque-là était à celui d'Esterhazy ; l'urgence est extrème ; le commandant est chez elle, il parle de se suicider (3) : ‘sil mourait, le mobilier qui garnit l'appartement et qu'il lui a donné serait mis sous scellés et revendiqué par la famille (4). La fille Pays nie, il est vrai, ces propos (5). Ils sont attestés par M. Autant et par M. Stock qui en à reçu aussitôt la confidence et par la correspondance qui a été la suite de cette démarche ef qui à été versé au dossier de l'enquête de Pellieux (6).
Le lendemain, Esterhazy cède à une inspiration plus singulière encore, s'il est innocent : il court chez l’attaché milifaire À ; Desvernines l'y voit entrer vers trois heures pour n'en sortir qu'une heure après (7). Et nous avons par la lettre de M. le prince de Münster, du 20 mai 1901, « qu'il voulait que À. déclarât qu'il avait reçu le bordereau par Drevfus ; A. refusant, il a alors tiré un révolver de sa poche en disant qu'il allait se tuer ; A. l'a simplemnt mis à la porte » (8). M. Trarieux à recueilli le même récit de M. le comte Tornielli. Ce diplomate lui a dit avoir vu et lu dans
({) Voir page 484. k
@hEsterhazy, Cass.°09 11257:
(3) Cpr. Procès-verbal du général de Pellieux sur la visite que lui fit Esterhazy le 3 juillet 1898 : il y parle aussi de suicide. — Targe, Eng. crim. 1, 67 et suiv.
(4) Autant (Rav.) 169 ; 725. (Zola) II, 156. — Cpr. Zola, II, 155 ; (Kav.) 203.
(5) F. Pays (Rav.) 176.
(6) Autant, Zola loc. cit.
(7) Desvernines., Cass. 99, I, 731 ; Rennes II, 254.
(8) Lettre du prince de Münster à M. Joseph Reinach, 20 mai 1901 ; Enqicrim1554
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les premiers mois de 1898 une lettre de À. à B. dans laquelle celui-ci, s'expliquant complètement sur toute l'affaire racontait que
Au moment oùf M. Scheurer-Kestner annonçait ses révélations, le commandant Esterhazy avait été pris d’une terreur folle et un jour, dans les environs du 20 octobre, il s'était présenté chez lui à son cabinet pour le supplier d'intervenir et de le sauver. La démarche qu'il lui proposait de faire consistait à se rendre auprès de Mme Dreyfus ou tout au moins à lui envoyer un émissaire pour lui dire que vainement la famille Dreyfus chercherait à ouvrir une campagne de revision en faveur du capitaine ; que Dreyfus ne trouverait ni à l'une ni à l'autre des Ambassades personne pour le défendre parce qu'un point d'interrogation devait être dressé sur sa culpabilité. L'agent A. protestant contre une proposition de cette nature, ESterhazy aurait tiré un pistolet, aurait fait une scène de menaces et de violence, aurait parlé de se suicider, et ç'aurait été à grand'peine qu'on se serait débarrasse de iui (1).
Nous savons aussi que c'est à 1 suite de cette scène, qui a provoqué les confidences de A. à M. de Münster, que l’attaché militaire à été, dès que le nom d'Esterhazy fut mis en circulation comme élant celui du traitre, rappelé le 2 novembre 1897 (2).
Au sortir de cette entrevue avec A., que.le général Roget tient pour constante (3) et qui ne peut être en effet contestée, Esterhazy court au rendez-vous que lui à donné le matin même Gribelin (4). Là encore, « il est affolé, prétend qu'il y à des faux préparés pour le perdre, qu'il est l’objet de pression (5) ». Son entretien avec M. du Paty de Clam le rassure en lui montrant qu'il a des protecteurs puissants, et désormais il va obéir strictement aux instructions qui lui seront prodiguées par M. du Paty de Clam et par Henry, n'agissant que par leurs ordres, n'écrivant que sous leur dictée, usant des pièces qu'ils lui livrent, puis, au cours de l'enquête de Pellieux et de l'instruction Ravary, tenu jour par jour au courant de tout ce qui se passe dans le cabinet des instucteurs, prévenu des questions qui lui seront posées, recevant les réponses qu'il doit v faire et finissant, le 11 janvier 1898,
(1) Trarieux, Rennes II, 425-420.
(@) V. page 420.
(3) Général Roget, Rennes TI, 255.
) V.. page 486:
5) Du Paty de Clam:; interrogatoire par le général Renouard ,Cass. |
D es ph PA x ds
par être acquitté à l'unanimité, après un débat où, par la plus étrange des interversions, l'accusé véritable était le témoin principal, le lieutenant-colonel Picquart, autour duquel on multipliait les traquenards, on amoncelait les faux, jusqu'au moment où l'on finissait par le poursuivre directement à raison des crimes qu'on avait commis contre lui et qu'on a eu l’audace de lui imputer contre tout bon sens et contre toute justice.
Tout cela veut être étudié en détail et fera ultérieurement l'objet d'un chapitre spécial. Mais relevons dès ici ce qui perce déjà de temps en temps sous les mensonges accumulés. Tel un cheval vicieux qui, même sous l’éperon et la cravache, se cabre, pointe et s'emballe, Esterhazy s’'emporte parfois au mépris des instructions qu'il reçoit et qu'il juge, sous le mépris qu'il devine et qui l'exaspère. C'est ainsi qu'avec M. Chincholle nous l'avons entendu, au cours du procès Zola, dans la Galerie Marchande du Palais de Justice, s'écrier dans sa fureur : « Ils m'embêtent à la fin avec leur bordereau. Eh bien ! oui, je l'ai écrit... mais je l'ai fait par ordre (1) ». Nous avons dit comment, bientôt après, abandonné, aigri, exaspéré, il se répandaif en confidences répéiées, écrites de sa main, signées de lui, devant M. Strong- Rowlang, devant Mme Beer, devant M. Serge Basset, M. Def-
fès : — comment il les répétait dans sa lettre au Premier
Président de la Cour de cassation, le 13 janvier 1899 ;:— comment il les reproduisait dans ses leltres-aux Juges du Conseil de guerre de Rennes, au commandant Carrière, au général Rogel ; — comment il les reprenait dans sa déposition devant le Consul de France à Londres (i).
De tous côtés, du reste, la vérité perce et se fait jour. C’esl l'identité de son écriture reconnue par tous dès l’apparition du fac-similé du Matin (2), avouée de tout temps par luimême (3), signalée par les experts commis par la Cour de cassation lors de la première revision, reconnue par M. Charavay, qui confesse honnêtement l'erreur dans laquelle il était d’abord tombé ; — démontrée, s’il en était encore
(1) Voir pages 14 et suiv.
(2) Joseph Reinach, lettre du 17 miai 1904, annexée à la déposition Weil; Eng. crim. Il, 238:
(3) Esterhazv (Pell.), 17 novembre 1897; 1” décembre 1897. (Rav.). 8 décembre 1897, n° 163. — Cpr. Cavaignac, Rennes I, 191.
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besoin, par l'expertise nouvelle de MM. Darboux, Appel et Poincaré ; si flagrante qu'il suffit de jeter un coup d'œil même superficiel sur les pièces pour ne pouvoir conserver le plus léger doute.
C'est la similitude absolue de ce papier pelure sur lequel est écrit le bordereau avec le papier qu'Esterhazy emploie au même moment pour sa propre correspondance (1), dont nous retrouvons les échantillons les plus authentiques, qu'il reconnait (2), aux mains de ses créanciers ou de leurs hommes d'affaires, et qui à depuis à peu près complètement disparu de la circulation.
Ce sont, dans le style du bordereau, les mêmes incorreclions caractéristiques que dans sa correspondance courante.
Et lorsqu'on rapproche tout cela de tous les antécédents de l'homme, de sa détresse pécuniaire qui lui arrache, à l'époque même où le bordereau est écrit, les cris désespérés qui éclatent dans toutes ses lettres contemporaines, sa déchéance morale, sa haine contre ses chefs, contre l’armée, contre la France, qui se répand en invectives, en menaces sans cesse répétées, ses relations personnelles avouées avec l’attaché militaire A. lui-même, — quand on se trouve en face de cette masse entraînante de preuves dont les différentes couleurs produisent dans un fover commun comme le blanc de l'évidence, on demeure stupéfait et navré de voir que la Justice militaire, si coulante quand il s’agit de condamner Dreyfus que tout dit innocent, s'est montrée si aveugle quand elle a eu à juger Esterhazy que tout prouve coupable.
(1) Rapp. Putois Choquet, Marion, Cass. 99, 1, 680 à 682 (2) Esterhazy, Cass. 99, I, 597-605.
M RS Sn 1e Te . j TANS SET ds SECTION 3.
FACILITÉS QU'AVAIT ESTERHAZY POUR SE PROCURER LES DOCUMENTS DU BORDEREAU.
Qu'on ne dise pas, ainsi qu'on l’a tenté, qu'Esterhazy, officier de troupes, était dans l'impossibilité de se procurer les documents énumérés dans le bordereau !
Nous nous sommes déjà trop longuement expliqué sur ce point au cours des observations précédentes pour devoir y insister de nouveau. Nous avons démontré que l’äccusation ne connait de ces documents que leurs titres singulièrement imprécis, qu'elle ne procède que par suppositions dont rien n'établit la réalité, et qu'il est tout aussi raisonnable d'admettre toutes autres hypothèses que les siennes, et qui permettraient à tout officier quelconque de fournir des notes répondant aux indications du bordereau, sans qu'aucune d'elles prit pour base des renseignements ou des pièces puisées dans les archives du Ministère de la Guerre. Si nous examinons tout spécialement la question, au regard d’Esterhazy, tout nous confirme dans l'opinion que nous avons exprimée.
IL va de soi tout d'abord que, si Esterhazy n'a élé que p. 315 l'instrument du colonel Sandherr, le problème qui nous préoccupe ne se pose même pas, puisque le colonel avait à sa libre disposition tous les documents du Service et pouvait lui en remettre des copies sans que personne en pûüt rien savoir.
Mais, même dans l'hypothèse où le bordereau constituerait un acle de trahison réelle, fout démontre. qu'Esterhazy élait en état de fournir, aussi bien que tout autre, les documents indiqués par le bordereau. Doué d'un esprit alerte et curieux, sans cesse préoccupé de questions de tir et d'artillerie, conférencier distingué, à la plume facile, il était mieux que personne prêt à fournir sur tout sujet militaire des documents peut-être plus superficiels que sérieux, mais répondant aux questions énumérées par le bordereau.