OPINION DES CINQ MINISTRES DE LA GUERRE
Le récit des faits que nous avons passés en revue nous à déjà révélé les causes de l'attitude prise par le général Mercier, et nous a permis de juger sa conduite. C’est bien moins la condamnation de 1894 qu'il défend, que ses propres actes ; et certes il ne faut rien moins que la loi du 27 décembre 1900 pour le mettre à l'abri de cette mise en accusation dont une proposition — d'une opportunité si étrange — l'avait menacé, à la veille même de l'ouverture des débats d'août 1899, comme pour placer le Conseil de guerre entre l'obligation de maintenir le jugement précédent ou de condamner l’ancien chef de l’arméè. Le général Mercier est en vérité trop intéressé à la solution qu’il propose et défend, pour que son opinion, d'ailleurs détruite sur tous les points par les justifications produites, puisse conserver aucune autorité auprès des esprils éclairés et impartiaux.
Faut-il rappeler les longues hésitations et les nuits d’insomnie du général Billot ? (1) Vieux parlementaire habitué aux concessions que la politique impose, il a cédé sous la pression cles passions qui s’agitaient furieusement autour de lui. Ce n’est pas qu'il ne se défiât de « l'Etat-Major, qui lui « reprochait violemment de ne pas défendre assez énergi- « quemment l’œuvre de 1894». — « T1 était à ce moment, dit « M. Wattinne, attaqué avec la dernière violence dans les « Journaux et j'avais pu savoir mieux que personne que la « campagne dirigée contre lui était alimentée par son Etal- « Major lui-même {2}... Nous causions de tout cela avec le Ministre de la Guerre : nous sentions la trahison de l'Etat- « Major lui-même (2)... Nous causions de tout cela avec le « agir contre ses instructions formelles... J'étais tout à fait « indigné de ce que je voyais se passer. Mais, quand je « disais : « Pourquoi ne faites-vous pas dans votre Etat- « Major des coupes sombres ? » 1l invoquait des nécessiiés « gouvernementales, et je n'avais pas à insister (3). »
(1) Général Biliot, Rennes I, 167, 169, 179. — Et. Eng. crim. I, 458. (2) Wattinne, Enq. crim. I, 865.
(3) Wattinne, Enq. crim. I, 865.
Circonvenu de tous côtés, mis en défiance contre le lieutenant-colonel Picquart, qu'on finissait par l’amener à éloigner, trompé par le faux Henrv, trompé par le rapport du 1% juin 1898 dont Henry avait fourni tous les matériaux, que le général Gonse avait signé, le général de Boisdeffra approuvé et visé, le général Billot a un jour fléchi, à son insu même, devant cet esprit de corps, si bienfaisant quand il est bien dirigé, si néfaste et si dangereux quand il dégénère en esprit de secte et de coterie. C’est alors qu'il s'est laissé aller à répéter, suivant la formule commode, qui élait alors adoptée comme un mot d'ordre, que « Dreyfus avait été Justement et légalement condamné. » Est-ce à dire qu'il se soit ainsi dégagé de toute incertitude, de toute inquiétude ? et n'est-il pas permis de se demander ce que peub valoir son affirmation, quand nous l'entendons ne plus invoquer pour la défendre contre la revision sollicitée, que l'autorité de la chose jugée, alors que la requête dont la Cour est saisie a précisément pour but ef aura pour résultat de la mettre à néant ?
Qu'ajouterons-nous à la réfutalion que, sur tous les points, nous n'avons cessé de faire des opinions exprimées par M. Cavaignac au cours des observalions qui précèdent? C'est lui qui à produit à la tribune de la Chambre des députés le faux Henry, en en attestant, sur la foi d'un rapport que le général Gonse lui avait remis quelques jours auparavant, l'authenticité, qu'il prouve à grands renforts de rapprochements de pièces. Le lendemain, il est obligé de confesser la lourde erreur qu'il a commise. « Il faut voir les choses « comme elles sont : si, dans les documents produits, il est « un seul faux, à dit M. Wattinne lors de la réfection du « Dossier secret, toute l'affaire Dreyfus s'écroule (1). »
C’est le bon sens qui le veut ; c’est le sentiment du Cabinet dont M. Cavaignac fait partie. Tous comprennent qu'en présence de ce faux avoué, la revision s'impose. Dominé par le commandant Cuignet, « le professeur en dossier secret », par le général Roget qui, par une évolution savante, transforme l'accusation de fond en comble, il résiste et lutte, admirant aujourd'hui le système Bertillon, pour lequel il
(1) Wattinne, Enq. crim I, 867.
n'avait pas hier de sévérités assez dures, s'attachant désespérément aux argumentations les plus vides, aux interprétations les plus invraisemblables, pour finir, à bout d’arguments, par déclarer que, « füt-11 établi qu'Esterhazy a écrit le bordereau, a porté les pièces du bordereau », il n’y croira pas (1) ! |
Tous ceux qui ont étudié cette affaire, qui en ont mesuré les difficultés, qui ont cherché à en pénétrer les obscurités épaissies comme à plaisir par ceux-là mêmes dont le devoir élait de les dissiper, savent ce qu'exige d'attention et de temps l'examen de toutes ces dépositions accumulées par centaines qu'il faut scruter dans leur intimité, rapprocher les unes des autres, confronter ensemble, interpréter avec un esprit critique sans cesse en éveil. Le général Zurlinden, qui a été Ministre pendant douze jours (2), qui avait accepté d'entrer dans le Cabinet avec l'idée que la revision s’imposait (3), nous donne son opinion ; il & mis cinq ou six jours à la transformer (4) ! «Il y a eu des Ministres de toutes les « Opinions, — a dit M. du Paty de Clam, — et je trouve que « ceux d'entre eux qui ont pu se faire une opinion dans l'af- « faire Drevfus en quelques jours, comme l'ont dit certains, « en quelques semaines, comme d'autres l'ont fait, sont bien « téméraires (5). »
Mais nous savons comment ce travail « personnel » du
général Zurlinden s'est fait
Le général Zurlinden, — a dit le général Roget (6), — avait accepté le Ministère pour faire la revision, si elle lui paraissait nécessaire (c'est lui qui me l’a dit), et il avait demandé à examiner le dossier et à se faire une opinion personnelle. Le général Zurlinden m'a demandé de rester chef du cabinet ; j'ai accepté après certaines hésitations ; il m'a demandé de le mettre au courant de l'Affaire, Pour le mettre au courant, je lui ai donné le capitaine Cuignet, et c'est presque tout le temps avec lui que le général a travaillé, mes fonctions de chef de cabinet me forçant à m'occuper d’autres choses. ,
) Général Zurlinden, Enq. crim. I, 348 349.
) Général Zurlinden, Eng. crim. I, 351.
) Du Paty de Clam, Enq crim. I, 182.
) Général Roget, Enq. crim. I, 601.
>) Cuignet, End. crim. I, 794-795.
) Cavaignac, Rennes I, 189.
Comment cette étude, qui n’a pris que cinq ou six jours (1), s’est faite, on le devine, sans peine. Le général Zurlinden avoue qu'il n'a même pas vu le dossier secret de 1894.
Mon opinion, — a-t-il dit à la Chambre criminelle, — s'est faite non pas seulement sur le dossier secret, mais sur le dossier judiciaire de l'affaire Dreyfus, sur les pièces soumises au Conseil de guerre, sur les expertises en écritures, etc.
Un Membre de la Cour. — Voulez-vous préciser un point? Vous parlez du dossier qui a été soumis aux juges de 1894 et qui a fait votre conviction ?
Le Témoin. — Oui.
Le précédent Membre de la Cour. — Le dossier de 1894, mais en y comprenant, bien entendu, les pièces secrètes ?
Le Témoin. — Non ; je me suis informé des pièces secrètes (je fai déjà dit dans ma déposition en 1899) ; je me suis informé de ces pièces pendant que j'étais au Ministère. À ce moment, la presse s'était emparée de l'Affaire. Je dis : « On a parlé de dossier « secret communiqué au Conseil de guerre. Où est-il ? ». On n’a pu me donner aucune renseignement ; il n’en existait plus de trace au Ministère de la Guerre : à ce moment-là, je n’ai rien trouvé.
Un Membre de la Cour, — Vous n'avez pas interrogé les officiers mêlés à l’Affaire ?
Le Témoin. — J'ai interrogé ; on ne m'a rien dit. Un Membre de la Cour. — Le général Gonse ?
Le Témoin. — Je n'ai pas fait d'enquête d'une façon spéciale à cet égard ; j'ai demandé s'il y avait trace de cela : on m'a dit que non.
Nous avons d'autre part retrouvé les notes que le commandant Cuignet avait faites « pour le Ministre seul » (2). Il suffit de les lire pour comprendre et juger là manière dont le général Zurlinden a formé sa conviction.
Le général Chanoine s’est encore donné moins de peine :
Lorsque je suis arrivé au Ministère de la guerre, je n'avais que des impressions sur l'affaire Dreyfus; je ne la connaissais pas. II m'avait été dit qu'en vertu d'une décision du Gouvernement, cette affaire avait été entièrement remise à la justice civile, et que c'étaient le Garde des sceaux, la Commission consultative et la Cour de cassation qui avaient à connaître de l'affaire. Je comptais donc prendre le portefeuille de la Guerre dans les conditions dégagées de cette affaire.
(1) Général Zurlinden, Enq. crim. I, 351.
(@) Voir note 42 du Dossier secret, 10 septembre 1898:
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Puis, après avoir rappelé les discussions qui se sont élevées au Conseil des Ministres sur là question de savoir s’il n’y avait pas lieu à revision, il a ajouté
Ce qui s'était passé alors à fait naître dans mon esprit des scrupules. Cette affaire paraissant, au moins en partie, passer du
terrain judiciaire sur le terrain politique, j'avais lieu de songer à ma responsabilité, en tant que Ministre de la guerre, au point de vue des conséquences qui pouvaient en résulter. Je n'avais plus à ma disposition le dossier qui avait été transmis à M. le Garde des sceaux ; mais je possédais d’autres sources d'informations et des documents qui m'ont permis d'étudier l'affaire et de former ma conviction à cet égard (1).
Ce que sont ces sources d'information et ces documents, nous le savons : c'est le dossier secret et ses faux; ce sont les rapports du commandant Cuignet.
A ces opinions ainsi formées sous l'empire de préoccupations personnelles qui se devinent, ou, en quelques jours, après l'examen superficiel de quelques éléments tronqués ou falsifiés, n'est-il donc pas permis d’opposer l'avis profondément étudié et müûri des magistrats qui, voués par profession à l'étude des affaires criminelles, rompus aux méthodes qu'elle comporte, doués de l'esprit critique qu'elle exige, ont, pendant de longs mois et après de graves méditations, creusé le problème qui leur était soumis ? Il n’en est pas un qui n'ait abordé cette affaire dans une autre pensée que celle qui nous animait nous-même au début de notre examen, qui n'ait cru qu'il allait trouver dans toute cette procédure, fouillée ävec tant de soin, là preuve de la culpabilité deux fois reconnue par les Conseils de guerre. Il n’en est pas un qui, p. 322 cette étude faite, n'ait été pénétré de l'inanité absolue des charges invoquées contre Dreyfus, et n'ait exprimé hautement cet avis, soit dans des rapports, soit dans des conclusions dont le souvenir est présent à la mémoire de tous.
{1) Général Chanoiïine, Cass. 99, 1, 50.