‹ L'affaire Dreyfus et l'imageChapitre 116 sur 142 · L ESPRIT DES JOURNAUX · texte numérisé non relu

L ESPRIT DES JOURNAUX

Les mots de la fin. - Les bons mots illustrés. - Acrostiches - Espnt des journaux étrangers. - Articles avec noms en français, des œuvres de Zola. - Zola et l'orthographe.'

Jamais, en France, l'esprit n'a perdu ses droits, jamais, en France, question politique ou autre, si grave fût-elle, n'a empêché le rire de tinter joyeusement! En 1871, alors que Paris était assiégé, alors que la guerre civile sévissait dans toute son

âpreté, on trompait la faim avec du pain de sciure de bois, mais on vivait encore d'esprit. Malgré les horreurs de la lutte fratricide, les journaux n'avaient point supprimé ces « mots de la fin », auxquels recourent immédiatement les lecteurs et qui sont, pour ainsi dire, le premier déjeuner, le chocolat du boulevardier.

Affaire Dreyfus, procès Zola, tout cela n'a donc pas tari subitement la source de la gaieté et du

rire.

C'est pourquoi j'ai pensé qu'il serait intéressant de donner ici le dessus du panier de l'esprit parisien durant cette période d'affolement et d'énervement général :

A tout seigneur, tout honneur.

D'abord le Figaro :

Une dame à une de ses amies qu'elle trouve absorbée par la lecture des débats de la Cour d'assises :

— Je ne vous ai pas aperçue, hier, à la sortie de la

messe...

— J'avais un peu mal à la tête... Je suis partie après le Domine salvam facsimilé!

— Emile Zola n'a pas eu tort, à son point de vue, d'invoquer le témoignage d'académiciens, de savants, d'hommes de lettres, de professeurs, etc.; mais pourquoi diable a-t-il fait appeler à la barre un graphologue-dentiste?

— Sans doute s'est-il dit: « Ajoutons un chapitre aux Soirées de Mes-Dents. »

Fin de dispute sur les audiences de la Cour d'assises :

— Mais encore ?

— Non; tout ce que vous me direz ou rien, c'est la même chose! Pour moi, tout ça, c'est du zolapuk!

Fiirtage. Lui, très pressant. Elle, un peu froide.

— Ce que j'adore dans les petites lettres que vous m'écrivez, ce n'est pas seulement le style, qui est délicieux, c'est l'écriture... cette fine écriture si profondément...

— Dextrogyre et centripète; on me l'a déjà dit.

Rectification au compte rendu de la treizième audience :

M Labori. — ...Il n'y a pas dans l'histoire de nom plus complètement et plus justement exécré que celui de Ponce Pilate.

Le président, vivement. — Ne parlez pas de l'affaire Jésus !

Toujours l'obsession de l'Affaire!

L'Abbé, à son élève. — Citez-moi les mots qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel.

Le petit Bob, sans sommeiller. — Amour, délice et... Delegorgue !

En lisant les journaux :

— Ah! ils allaient bien à Alger! Pillage d'une banque, destruction des effets de commerce...

— - C'était encore une manière de manifester contre l'affaire Dreyfus...

— Comment cela?

— Eh oui... d'affirmer leur mépris pour les « traites »?

A la sortie de l'audience, on discute le genre de pénalités que peut encourir Emile Zola.

— Moi, dit un jeune stagiaire, je me demande ce qu'on peut lui faire de plus : après toutes les dépositions des généraux, il me semble qu'il est déjà Billotiné !

Après le verdict.

— Voilà le gérant de l'Aurore condamné, lui aussi, à l'emprisonnement...

— Avec M. Clemenceau... le « bloc »... c'était fatal!

Puis, maintenant, glanés de côté et d'autre, ces balivernes , bons mots et calembredaines , qui prouveront que dans les deux camps le Rire fut considéré comme arme point négligeable :

De L'Aurore :

BALIVERNES Esterhazy à l'Institut.

Grand émoi sous la coupole; le bon Pingard venait de recevoir une lettre du Hulan posant sa candidature à l'Académie française.

Au milieu de l'effroi général des comtes authentiques, Freycinet hasarde doucement :

— Il y a erreur, sans doute, c'est pour l'Académie des.. Belles-Lettres.

Du Gaulois :

Dehors.

Deux molosses effrayants, sur le boulevard, en étaient venus hier, non aux mains, pas même aux pattes, mais

aux gueules, et avec de sourds grognements de rage se secouaient tout ce qu'il y a de moins cordialement.

Et alors entendu un passant — un ouvrier endimanché — qui laissa tomber ilegmatiquement ces mots en passant :

— - Encore deux qui causent de l'affaire Zola!

Dieu merci , le procès Zola vient de prouver encore que la plus fougueuse éloquence n'est pas suffisante pour faire triompher une mauvaise cause, d'où la modification toute nouvelle d'une vieille devise :

Labori improbus non omnia vincit !

Du Journal (après le jugement) :

Revenant de déjeuner, quelques ouvriers se hissent sur l'échafaudage élevé où ils travaillent et y constaten avec surprise que plusieurs de leurs outils ont disparu.

— Qui a bien pu les venir chiper ici? s'écrie l'un d'eux. Et un autre, brave Alsacien, de répondre :

— C'est encore un scélérat qui n'a pas le respect de la chose juchée!

De La Patrie :

Sur le boulevard hier (mardi gras) :

— Alors tu te déguises?

— Oui.

— En quoi?

— En « intellectuel ».

Un peu plus loin :

— Vous n'êtes qu'un « intellectuel. »

— Eh va donc, expert « en écritures! » Et les deux adversaires se secouent vigoureusement par le collet.

Boulevard du Palais, deux cochers s'invectivent. Ils ont commencé par échanger quelques injures anodines.

— Va donc, eh ! feignant !

— Prop' à rien !

— Fumier!

— Choléra!

— Tinette !

Puis le ton se hausse :

— Vendu au syndicat...

— Traître !

— Prussien!

Mais un des automédons veut frapper un grand coup pour clore la discussion.

— Va donc, eh! Zola...

L'autre chancelle; le coup a porté. Cependant il se remet at, de toutes ses forces, crie :

— Espèce de Leblois!...

Et les deux cochers, ayant atteint le summum de l'injure, ea viennent aux mains... je veux dire aux fouets.

Le commerce et... l'affaire.

. Deux chiffonniers fument mélancoliquement leur pipe devant la grille déserte du Palais.

— Ça a tout de même rudement marché, mon vieux, pendant quinze jours... Et des parapluies... et des lorgnons... et des chapeaux de bourgeois... Il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre.

— Faut pas se désoler, va. Zola va se pourvoir en cassation.

De YÉvênement :

— Périsse la France!... les colonies!... l'armée!... nos fils !... nos enfants !... périsse tout, plutôt que le grand principe de l'intellectualité !

Au-dessous de croquis de Henriot, dans Y Événement :

Entre patron et employé :

— Combien avons-nous perdu le mois dernier?

— Trente -trois mille quatre cent vingt -deux francs soixante-quinze centimes.

— Vous les inscrirez au compte de M. Zola...

— Et vous, pour qui êtes-vous, pour Zola ou contre Dreyfus ?

— Moi... je suis pour la France !

— Je l'ai dit hier à la Chambre... L'armée, je la respecte, j'ai mon lils dedans... Mais la marine... on peut taper dessus !

— Ça y est... une attaque ! aussi quelle imprudence... vouloir lire tous les jours le compte rendu in-extenso du procès Zola !

Entre militaire et pékin :

— Peur?... je n'aime pas à entendre dire à un officier qu'il aurait peur...

— Oh! pas des boulets de canon, pour sûr... mais j'avoue que je n'aimerais pas à lutter avec les avocats.

Autour du procès.

— ..." Non, ils n'insultent pas l'armée. Mais il y a un doute qu'ils tiennent à éclaircir. Et comme saint Thomas, ils veulent...

— Ils veulent toucher.

Du Don Juan :

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