‹ L'affaire Dreyfus et l'imageChapitre 125 sur 142 · LE VERDICT · texte numérisé non relu

LE VERDICT

C'est fini. Le jury, fossoyeur de Y « affaire », Pour la honte exhumée a creusé dans la terre Le trou profond qui doit cacher la trahison... Pour oublier l'endroit, semons-y du gazon !

Que le triste fumier répandu sur la France, Aide à pousser plus dru les fleurs de l'Espérance î L'Étranger te guettait aux bouches de l'égoût, Soldat ! Sur le rempart montre-toi donc debout ! Dresse ton front sans tache et montre ta main nette, Et que ton regard clair comme ta baïonnette Fixe les champs lointains où sont les ennemis... Et si sous ton talon grouillent quelques fourmis, Sans bouger pour si peu ton buste de colosse, Tu les écraseras en déplaçant ta crosse !

Et puisqu'un avocat espérant un effet, A parlé de Pilate et de ce qu'il a fait, Le pays tout entier lui répondra, sévère, Avec plus de raison, évoquant le Calvaire, Qu'un seul homme a voulu par orgueil fanfaron Crucifier l'armée en sauvant le larron !

Le « larron n'est pas sauvé, mais l'homme à l'orgueil fanfaron » qui, tous les jours, se sauvait des cannibales — et point tort il n'avait, il faut le reconnaître, — Yhomme au rêve, l'homme à Vidée fixe, Vhomme aux grands tirages — je choisis ces qualificatifs entre cent autres dans la presse quotidienne — devait encore inspirer la muse du Gaulois, sous la forme suivante :

310 LAFAIRE DREYFUS ET LIMAGE

l'idée fixe Donc, il revenait du Palais, Et sans flâner, je vous assure ï Car des gens, en très bon français, Au passage de sa voiture Le qualifiaient de noms très laids, Que fournissaient avec usure Tous ses livres à grand succès !

Or, quand le sapin déchargea Son précieux colis dans sa turne, Un camelot qui la longea Hurlait quelques feuilles nocturnes...

Alors l'auteur se rengorgea Et murmura, moins taciturne :

« La septième édition!... déjà ! ! »

Les succès, les gros tirages, la réclame! C'est •entendu; Zola ne voit et n'a jamais vu que cela.

Mais que voient donc les autres, grand Dieu!

Et maintenant, allez-vous dire, c'est tout ; la poésie a donné de toutes les façons, sous toutes les formes.

Pardon, il y a encore, sans parler des complaintes, une longue histoire rimée : la clef du procès, d'une clarté lumineuse comme toute l'affaire, du reste, publiée par la Réforme de Bruxelles, en ses Rimes de la Semaine. Cela vaut certainement les honneurs de la reproduction car, après la note / m'en foutiste, après la note purement comique, après la note batailleuse, c'est la note railleuse du récit légendaire fait en vers à la manière d'un Épinal.

Lis Rus m la Smn

Histoire simple

Les hommes sont fâchés que la vérité soit si simple.

Goethe.

Voici : Des gens racontent — moi, je n'en sais rien ! —

Qu'un officier nommé Dreyfus, mauvais chrétien.

(C'était un juif) eut un jour cette fantaisie,

(Les uns font du sport, d'autres de la poésie ;

Respect à tous ces goûts !) de, pour quelques argents

Fort nécessaires à ses besoins exigeants,

Vendre des papiers à l'ambassade allemande.

Or, il est malséant — faut-il qu'on le demande? —

Qu'un officier, le fût-il des chasseurs à pied

Ou des hussards, se mette à vendre du papier'.

Donc il s'en fut chez l'ambassadeur d'Allemagne,

Lequel se trouvait justement à la campagne.

Sans s'arrêter à ce détail, dans le bureau

Dreyfus entra ; prenant en poche un bordereau,

Il le glissa dans un panier. Ainsi fut faite

La chose î Or, l'écriture, fort bien contrefaite,

Était d'un commandant Esterhazy, lequel

(Ceci n'est qu'un avis qui m'est tout personnel),

Au lieu d'imaginer sa remarquable histoire,

Remarquable à ce point que nul ne veut y croire.

De parler, de crier et de frapper du poing,

Aurait mieux fait de r'Esterhazy dans son coin !

Donc — c'est limpide — ce commandant du génie

Ou des dragons — qu'importe? — avait eu comme amie

Une dame du demi-monde, ou bien du quart,

Laquelle connaissait. un colonel Picquart.

Vous suivez ? — Cette dame, âme triste et maussade,

.Aimait de prendre l'air Contre la palissade :

Èt^àk^^a^ssci^r,snn:sir-----

Du pont Alexandre trois que Nicolas deux

— Vous souvient-il ? — inaugura un jour heureux ! Là se trouvaient Félix Faure, monsieur Méline... Mais je m'égare ! Je reprends : D'humeur chagrine, Cette dame voulait perdre ce colonel !

Or — cela ne tient-il pas du surnaturel? —

A cette même époque, un autre homme énergique,

Forzinetti, tentait de fonder en Belgique

Une salle de danse et de jeux combinés :

Le Criterion, projet charmant ! — Vous comprenez? —

Craignant alors que quelque erreur ne se commette,

— Ai-je dit que la dame avait une voilette? — Un monsieur fort connu, sénateur de Strasbourg, Et qui dormait l'après-midi au Luxembourg, Rassembla quinze cents pièces, avec tendresse, En fit un gros dossier, écrivit à la presse

Qu'il en parlerait, se tut, parla un petit peu,

Puis se tut. — Aussitôt, un sieur Dreyfus Mathieu,

Qui ne connaissait pas, ou ne connaissait guère

La dame, écrivit au ministre de la guerre.

Vous comprenez ? — C'était fort simple, en vérité,

Aussi, n'écoutant plus que son humanité,

Cherchant à retirer le pauvre homme du bagne,

S. M. Guillaume deux, empereur d'Allemagne,

Que cette histoire-là empêchait de dormir,

Écrivit à son tour à monsieur Casimir-

Perrier. Et tout ceci, tout au moins, vous explique

Pourquoi ce président de cette république

Se trouvant dans une fausse position,

Se dépêcha de donner sa démission.

Si ça ne jette pas un jour considérable

Sur le point de savoir si Dreyfus est coupable !

Pichino.

Parfaitement, j'ignore si Pichino s'est fait comprendre des lecteurs belges de La Réforme belge,

mais je suis certain que les lecteurs français de « mon affaire », trouveront que de toutes les histoires de brigands imaginées pour embêter le bon public, celle-ci paraît être encore la plus claire. Mais ceci ne serait pas complet si, comme la prose, la vile prose, la poésie ne s'était, elle aussi, amusée à publier des parodies du J'accuse. « J'accuse ! » jamais mot ne fut plus à la mode, et plus facilement ne se déclina. La poésie a eu le J'accuse « du pauvre chemineau » et le J'accuse du vélocipédiste. Entre ces deux je n'hésite pas, je choisis le second, puisque le vélocipède, lui aussi, a voulu se mettre de « l'affaire ».

Page 1