L.A MORALE PAR L'IMAGE
L'image populaire à son tour fait justice Du condamné Zola, qu'on voit dans un tonneau, Souillé, couvert de mille choses qui salissent, Tandis qu'un blanchisseur le savonne au Congo. A. Brézinet au parfumeur Vaissier.
Savonnez, savonnez ferme, mes frères : ainsi l'a décidé Vaissier.
Conclusion : la savonnerie ne se ressent point du marasme général.
Un de mes amis, pharmacien, grand collectionneur et observateur subtile, me faisait remarquer que, quand les affaires vont mal, la pharmacie, elle aussi, ne va pas : on regarde à acheter des remèdes, on se soigne le moins possible. S'il faut en croire les fanfares retentissantes de l'écho, il n'en serait point de même des liqueurs.
Lisez :
Savez-vous à qui les écœurements causés par le procès Zola ont le plus profité?
— Au Quinquina Dubonnet, dont il a été fait une consommation extraordinaire, ces temps derniers, aux environs du Palais de Justice. Chacun semblait avoir besoin de se reconforter avec cet excellent tonique, qui est en même temps le plus salutaire des apéritifs. L'affaire Dreyfus- Zola faisant augmenter la vente du Quinquina Dubonnet,. voilà un résultat que personne n'aurait prévu...
Et le Quinquina Dubonnet qui a son sac plein de malices n'a pas voulu laisser se terminer l'affaire sans apporter, lui aussi, ses conclusions. Tout à l'heure, c'était le Journal; maintenant c'es-t dans Y Aurore.
On s'est demandé comment M a Labori avait pu résister pendant, quinze audiences aux fatigues du procès Zola. Laraison est bien simple : l'honorable défenseur ne boit que* du Quinquina Dubonnet.
Que dis-je! le présent ne lui suffit même plus à ce roi des apéritifs ; il lui faut de plus vastes horizons ; il prédit l'avenir. Témoin cet écho, en première page du Figaro.
Tout passe : les événements politiques, les journaux, le procès Zola, les ministères et les gouvernements, etc., etc. — l'oubli se fait, — et, songeant philosophiquement au néant des choses humaines, nos petits-fils se réconforteront comme leurs grands-parents avec un petit verre de quinquina Dubonnet, cet apéritif éternel, sans rival, qui, lui, . cependant, n'est pas près de passer.
L'affaire est enterrée ; la réclame ne désarme pas — c'est encore elle que les apéritifs invoquent.
Le 6 février, annonces et échos portaient partout : « Avant d'entrer dans la période des débats judiciaires, signalons, etc. »
Le 25 février, un commerçant à la coule faisait insérer cette petite note, chef-d'œuvre de la réclame moderne :
La fin de l'affaire Zola
Avec le verdict rendu hier, l'affaire Zola est terminée. Les agents évacuent les abords du palais de Justice pour se porter, 21, rue Greneta, où la foule assiège la maison Hattinger pour se procurer les célèbres montres simili-or à 15 fr. — (Voir annonces.)
Garçon, une Bénédictine pour remonter le moral à MM. les Jurés ! Garçon, un quinquina, pour permettre à l'avocat de déposer ses nouvelles et der- • nières conclusions.
Et dire que la Réclame a malmené celui à qui elle devait tout ; celui qui lui a permis de renouveler les formules vieillies de l'écho, du fait-Paris et même du vulgaire fait divers. ingratitude humaine î
Toutefois, que Zola ne désespère point ; le jour est proche, certainement, où de Londres nous arrivera quelque magistrale composition pour savon, vinaigre, liqueur, brillant, avec un Zola, comme il y a des Napoléon I er , des Queen Victoria, des prince de Galles.
Déjà, du reste, l'annonce étrangère se met, elle aussi, de la partie. Voici, en effet, ce qu'on a pu lire à la quatrième page d'un journal de Bruxelles :
Avocats, orateurs, chanteurs, tous prenez, à l'exemple du défenseur de Éin. Zola s l'excellent Lekkerbeet hollandais
Pol de 12 filets hareng-crême délicats 1 fr. 25
15 dos d'anchois confits sur houblon extra 1 »»
Godet de pâte d'anchois-Bloater 1 »»
Quel gouffre ce M e Labori !
Après le quinquina D...., le Lekkerbeet hollandais. Demain sans doute, ce sera le pain d'épice
de Dijon, le leckerlei de Baie, ou l'absinthe suisse.
Boissons et gourmandises, c'est à qui se recommandera du défenseur d'ÉM. ZOLA.
Avoir été prince, empereur et roi, avocat éloquent, écrivain puissant, et finir réclame pour dos d'anchois ou étiquette pour quinquina.
Tout est-il donc si peu, que ce soit là, désormais, le sort réservé aux grands hommes.
Juré surmené par cent cinquante dépositions, oblige de prendre de jocn^breux verres de bénédictine pour '§f remonter le moral.
Annonce illustrée de Henriot (Le Figaro).
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