‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 16 sur 39 · QUESTION DE SUPPRIMER LA LETTRE DES · texte numérisé non relu

QUESTION DE SUPPRIMER LA LETTRE DES

déuats. De cette façon, il ne resterait

( asimir-Perier.

plus contre Dreyfus que des présomptions et on le condamnerait au minimum. Le but des juifs serait atteint. »

Même journal, H décembre :

« A noter, un bruit qui a couru hier au ministère de la guerre, et d'après lequel une des pièces les plus importantes du dossier aurait été remplacée par un document apocryphe. Cette pièce serait précisément la letlre trouvée dans les papiers de l'attaché militaire d'une puissance de la Triple- Alliance. La disparition de cette pièce n'aurait pas d'ailleurs l'importance qu'on pourrait supposer. Le général Mercier, qui l'a eue le premier en Ire les mains, en possède, nous dit- on, une photographie, >

Même journal, 10 décembre :

« Si, pour les raisons que nous avons « dites, les deux pièces principales, éla- « blissant la culpabilité de Dreyfus, « sont soustraites aux débals, il est à « présumer qu'on les publiera. Que les « complices du traître se le tiennent « pour dit. On ne peut que féliciter le

L'ambassade d'Allemagne, rue de Lille.

« général Mercier de sa prudence. Bien « joué. »

Même journal, 11 décembre :

« Depuis qu'il a été révélé que le mi- « nistre de la guerre possédait une pho- « tographie des pièces principales du « dossier de Taffaire Dreyfus, un grand « désarroi règne dans le camp juif. Ils « s'aperçoivent aujourd'hui qu'un ac- <( quittement obtenu grâce à une sup-

pression DE DOCUMENT, Serait pour eux pire qu'une condamnation, puisque ce document qu'ils voudraient soustraire aux débats serait, dès le lendemain peut-être, livré à la publicité. Nous ne pouvons, encore une fois, que féliciter le général Mercier de sa prudence. Les juifs ont trouvé plus malin qu'eux. »

Même journal, 13 décembre :

« Il y a maintenant deux « camps bien tranchés dans « la presse : le camp de ceux « qui tiennent pour Dreyfus, <c et le camp de ceux qui « tiennent pour le général « Mercier. A force d'intri- «< gués, de menaces et d'arec gent, les juifs sont parve- « nus à troubler les cons- « ciences, au point qu'il est « des gens qui, aujourd'hui, u se demandent si ce n'est « pas le ministre de la « guerre qui est le traître « et le capitaine juif qui est « le ferme patriote. »

Même journal, IS décembre :

« Dreyfus va comparaître « le 19 courant devant le « 1" conseil de guerre... Le « général Mercier, par sa X fermeté, sa franchise bru- ' taie et son patriotisme, a « eu raison de ses enne- « mis qui complotaient dans « l'ombre. »

Ces notes successives,, si visiblement émanées de TÉtat-Major, désormais rallié à son ministre, marquent au jour le jour les étapes du conflit qui s'était ouvert entre Mercier et Hanotaux. Celuici, au cours d'un nouvel entretien avec l'ambassadeur allemand, avait été conduit à indiquer la nature des preuves réunies contre le capitaine Dreyfus. Munster, certain qu'il n'y avait jamais

Livr. 9 : L'Affaire Dreyfus illustrée.

eu de rapports entre Schwarzkoppen et l'officier alsacien, était bientôt arrivé à faire partager ses conclusions à Hanotaux. Celui-ci avait perdu sa confiance dans le dossier acheté à si gros deniers; il se repentait en tout cas de l'avoir livré au ministre de la guerre et croyait désormais à l'innocence du capitaine Dreyfus. Des renseignements décisifs lui avaient d'ailleurs été fournis sur l'infortunée victime du Gesù par son secrétaire particulier, ami intime de Dreyfus. Il voyait enfin combien l'imbroglio devenait menaçant et avait dû demander à Mercier de lui restituer le dossier contenant la prétendue lettre de Guillaumtll, avec un autre document provenant également du ministère des affaires étrangères, mais très antérieur à la question Dreyfus et destiné à devenir célèbre sous le nom de « ce canaille de D... ».

L'ambassadeur allemand réclamait, en effet, communication de ces pièces (que les journaux disaient soustraites chez un attaché allemand), en déclarant que, faute d'être mis à même de les vérifier et de les discuter, il recevrait certainement l'ordre de demander ses passeports.

Personne ne pouvait contester la légitimité d'une telle requête après les déclarations* officielles du gouvernement allemand, presque aussitôt suivies de déclarations identiques de l'Itaiie et de l'Autriche, — répudiation de tous rapports avec l'inculpé Dreyfus que la presse antisémite interprétait aussitôt comme des preuves nouvelles de la culpabilité et de la protection manifeste que lui accordait la Triplice. Gomme si les puissances du dehors se seraient ainsi exposées à recevoir un démenti des faits mêmes, s'ils n'avaient pas été tels qu'elles le disaient!

C'est alors que Mercier osa faire annoncer qu'il rendrait les documents, s'il était nécessaire, mais qu'il en avait pris copie photographique.

Le Conseil des ministres à nouveau saisi de l'affaire, finit par décider, sur l'avis du président Casimir-Perier, qu'on ne livrerait rien, mais que les documents secrets seraient supprimés au dossier de la procédure et considérés comme non avenus. Dupuy s'obstinait, en effet, avec Mercier, à exiger le procès en Conseil de guerre, pour flatter le»

passions de la Droite. Il ne dédaignait même pas de se transformer personnellement en agent antésimite et disait devant quatre personnes (il est vrai que l'assertion est de la Libre Barole, mais elle ne fut pas démentie) :

— « Je sais qu'on a osé promettre un million à l'officier rapporteur, s'il consent, non pas même à conclure à Tinnocence de Dreyfus, mais à émettre des doutes sur sa culpabilité. »

Ce qui était de toute façon un mensonge odieux, soit qu'il émanât réellement de Dupuy, soit qu'il appartînt en propre au journal des jésuites.

Quoi qu'il en soit, Munster, sur l'intervention directe de Casimir-Perier, à qui il avait apporté sa parole d'honneur (c'est dire en fait celle du Kaiser), que ni lui, ni personne à l'ambassade ou au gouvernement allemand, n'avait jamais

CONNU l'existence DU CAPITAINE DREYFUS AVANT SA MISE EN ACCUSATION Munslcf

consentit à se tenir pour satisfait s'il restait entendu :

1* Que le nom de TAllemfigne ne serait pas prononcé au procès Dreyfus (considéré comme inévitable par suite de la publicité donnée à l'ordre de mise en jugement) ;

2° Que les documents prétendus concernant l'Allemagne n'y seraient pas produits.

Une entrevue secrète, mais solennelle, fut arrangée à l'Elysée entre l'ambassadeur allemand, d'une part, et de l'autre le président du conseil, le ministre de la guerre et le ministre des affaires étrangères.

Casimir-Perier remit à l'ambassadeur allemand la fausse lettre de Guillaume II et donna sa parole d'honneur que ni à ce moment, ni à aucun autre, ni ce document ni aucune autre pièce concernant TAllemagne ne figurerait dans la procédure.

— Si, par une indiscrétion quelcon que, une allusion publique venait à se produire touchant ces documents, je suis autorisé par Votre Excellence, monsieur le Président, à démentir catégoriquement leur existence? demanda Munster.

— Il n'y a pas eu de soustraction de PIÈCES. Ces pièces n'existent pas, répondit Casimir-Perier.

Telles étaient les honteuses humiliations auxquelles nous condamnaient déjà les exploits des Boisdefîre, des Mercier et des Henry I

C'est de ce moment que date la division du dossier Dreyfus en dossier officiel A et dossier secret B,

Le dossier A resta formé du bordereau d'Esterhazy, d'une demi- douzaine de rapports de police et des dépositions sommaires des officiers d'Etat-Major entendus au sujet des bruits que du Paty de Clam avait mis en circulation au ministère sur le compte du capitaine Dreyfus.

Le dossier B, ou dossier secret, fut divisé en deux parties, 1 et 2 : La partie 1 (dite ultra-secrète), composée des photographies des huit fausses lettres achetées

par Hanotaux; la partie 2, composée de rapports fabriqués par le service de contre-espionnage. (C'est celle que Ghvaignac a visée au mois de novembre 1898, en alléguant que la revision du procès était impossible, parce qu'elle livrerait les agents secrets de l'État-Major aux représailles de Dreyfus. (Admirable raison, en vérité, d'arrêter la justice, et dont on ne saurait dire si elle révèle plus d'inconscience ou de crédulité!)

Est-il besoin d'indiquer par cette division même du dossier qu'à cette heure, après les explications échangées de part et d'autre, il ne pouvait plus subsister chez les divers acteurs de la tragicomédie le moindre doute sur la fausseté des documents photographiés par le 2' Bureau? Mais précisément parce qu'ils échappaient désormais à tout contrôle, à toute vérification, rEtat-Major n'en conserva pas moins l'espoir de se servir en toute occasion, pour conserver sa funeste dictature, du dossier « ultra-secret ».

Aussitôt l'affaire réglée par l'entrevue de l'Elysée, Hanotaux, qui aurait dû vingt fois donner sa démission de ministre des affaires étrangères, plutôt que de céder, même sur la forme, à Mercier, Hanotaux se terre et disparaît. Il se dit malade, quitte Paris et va passer dans. le Midi, chez un romancier notable, tout le temps du procès Dreyfus et de ses suites immédiates.

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