‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

lo, -veille <5L\x. i^rooès.

Nous sommes au IS décembre. Le procès va s'ouvrir, et la question qui préoccupe exclusivement l'opinion est de savoir s'il sera public. Dans tous les camps, le sentiment à peu près unanime est qu'il ne peut pas ne pas Têtre. Cassagnac lui-même s'exprime sans réticences :

« Faut-il le dire? Plus je vais, plus je me sens perplexe. Et je me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas innocent? Ne vous récriez pas, lecteurs, et réfléchissez. Cette solution, après tout, si elle résultait des preuves, des faits, du procès lui-même, ne serait-elle pas la plus souhaitable?...

Ce qui m'inspire des doutes, c'est ce qu'on affirme au sujet du document qui serait l'orig-ine, la base même de l'ac cusation. Le document en question est une pièce dont l'écriture serait de Dreyfus... Dreyfus nie que l'écriture soit la sienne, et quatre experts ont été commis à cet examen. Trois sont affirmatifs, le quatrième proteste.

« S'il n'y a que cette preuve au dossier, l'accusation portée contre Dreyfus à été formulée avec autant d'imprudence que de légèreté... Malheureusement pour lui, il paraîtrait qu'il y a autre chose. On parle d'un autre document qui serait accablant. Oui... mais le gouvernement 71 aurait pas le courage, pa-

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raît-il, d'avouer publiquement comment il s'est procuré cette pièce... Et on hésiterait à la produire.

« ilors que resterait-il de l'accusation? Est-ce parce que le gouvernement, responsable de ce lamentable procès, ne se sent pas eutièrment armé, qu'ïY se propose de demander le huis clos ? Est-ce parce qu'il a peur de la puissance étrangère dont l'attaché militaire a joué un rôle ignoble? Nous ne sa^'ons.

« Mais ce que nous savons bien, c'est que l'opinion publique ne lui permettra pas de l'entourer de ténèbres et de fuir le débat contradictoire devant tous. Il y aurait là une imprudence doublée d'une lâcheté...-

« Que le Gouvernement prenne garde!

Il ne s'agit pas ici d'une cote mal taillée à chercher, et d'une moyenne à obtenir... Il nous faut un coupable, car il y en a un. Si le coupable n'est pas le capitaine Dreyfus, c'est le gouvernement... Si le capitaine Dreyfus est acquitté, le ministre de la guerre devient le traître, et il n'est pas de châtiment qu'il ne mériterait... Ainsi un débat public s'impose. Je le répète, il est impossible de régler cette atlairc à huis-clos, ce serait trop ignominieux. »

Quelques jours plus tard, Cassagnac revenait à la charge :

« Celte alfaire Dreyfus est collée au dos du général Mercier comme la tunique du Centaure aux épaules d'Hercule. On peut arracher l'une ou l'autre mais on ne saurait les séparer. Et il est difficile, il est même impossible de débarquer le général Mercier avant le procès. Si Dreyfus est acquitté, le ministère saute ; cela ne fait pas un doute. >Car il serait écrasé sous l'effrayante responsabilité d'une affaire aussi grave, engagée avec une criminelle légèreté.

Mais si Dreyfus est condamné sévèrement, s'il est démontré clairement qu'il n'est qu'un abominable tiaitre, voici Mercier qui grandit et qui, bénéficiant du procès, passe immédiatement pour le sauveur de la patrie. Ce ne sera pas un mince embarras pour les autres ministres. D'autant que les radicaux, très habilement^ exploitent et font vibrer la corde patriotique en l'honneur du général Mercier. Ils relèvent les attaques maladroites et stupides des journaux allemands contre le ministre de la guerre, qu'ils transforment en un vrai cocardier, comme un nouveau représentant de la fameuse revanche. Il-s accusent de sentiments bas et anti-français ceux d'entre no.iS qui persistent à trouver que ce général Mercier, si faux, si faiseur d'embarras, si maladroit, est le plus déplorable des ministres de la guerre. Pour un peu, on serait traité de

juif et de prussien. Peut-on, s'écrientils, ne pas être avec un ministre que les Allemands insultent chaque matin et traitent en ennemi mortel?... La vérité est que le déplorable Mercier est un simple saltimbanque et un saltimbanque dangereux. »

La veille même du procès, le 18 décembre, le même Cassagnac protestait encore contre le huis clos :

« Il y a quelque chose d'inhumain et d'horrible, quelque chose qui révolte la conscience, écrivait-il, dans le lamentable spectacle d'un homme qu'on déshonore ou qu'on tue dans les ténèbres, cet homme fut-il le plus grand coupable et le plus ignoble scélérat, à plus forte raison quand le prévenu nie, oppose une invincible résistance à l'accusation et fait appel, suivant son droit, au contrôle souverain de l'opinion publique.

Et on aura beau insulter ceux qui réclament la publicité des débats, insinuer méchamment et bêtement qu'il n'y a que les amis de Dreyfus pour la réclamer, je garderai le courage de mon opinion et je dirai que les seuls procès loyaux, honnêtes sont ceux qui s'instruisent devant tout le monde et oti il n'y a pas de dessous qu'il faut dissimuler. »

D'autres journaux, notamment le Gaulois, s'associaient à cette thèse si manifestement juste et réclamaient nettement la publicité des débats.

Si bien, que les jésuites prirent peur et que Drumont crut nécessaire d'attaquer cette publicité, en ayant l'air de la défendre :

« Pas de huis clos ! entend-on dire de tous côtés, écrivait-il. Quand il s'agit de la vie d'un homme, tout doit se passer à ciel ouvert. Il ne doit pas y avoir de mystère ; le public ne comprendrait pas qu'il y en eût. Le même article circule dans tous les journaux. C'est l'article omnibus, dans lequel montent tous les journalisles industriels et décorés qui

ne sont pas encore descendus à la station Palais-de-Justice-Mazas. De la lumière !

de la lumière! s'écriait Goethe mourant. De la lumière! exclament tous ces gens qui ont forcé si souvent leurs victimes à éclairer. Le Gaulois d'Arthur Meyer, qui demandait qu'on déportât sans jugement tous les ouvriers suspectés d'être suspects d'anarchie, proclame hautement qu'un accusé a droit à des garanties. Les Archives israélites font chorus et prétendent qu'on liquide cette affaire au grand jour, avec la France et l'opinion publique européenne pour témoins et pour juges. Il est inutile de dire qu'ayant toujours protesté contre l'instruction secrète, ayant réclamé constamment que tout se passe ouvertement et loyalement et qu'on puisse rendre compte de tous les procès, même des procès en diffamation, nous n'avons aucune envie de changer d'avis. Nous demandons non seulement que le capitaine Dreyfus ait toute liberté de se défendre, mais encore qu'il ait les moyens de faire connaître à l'univers les moyens de défense qu'il aura invoqués.

« Il n'en est pas moins vrai qu'on éprouve des jouissances intellectuelles d'une incroyable intensité, en voyant toutes les ignominies que le régime judaïco-opportuniste a commises se retourner contre lui avec une implacable rapidité. Vous rappelez-vous le procès de ce malheureux Turpin, oi!i l'on ne permit même pas aux témoins d'assister aux débats?... Et vous vous rappelez qui demandait que tout se passât au grand jour, et qui voulait au contraire que tout fut étouffé... Vous les entendez, Gornély, Meyer, Saint-Genest luimême, parlant au nom de la « vieille armée »? Il ne s'agissait que de Turpin... Mais quand il s'agit de Dreyfus, toute la presse est unanime pour exiger des débats publics. C'est notre avis aussi ; c'était notre avis pour Turpin, c'est encore notre avis pour Dreyfus. Mais il est

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L'Audience secrète ce l'i^lj-sée L s;ui i e OUTIRIEI!).

intéressant de constater que les journaux ont attendu qu'un officier juif fût en cause, pour être de cet avis-là... »

Ce que disait ou ne disait pas la presse avait désormais peu d'importance. Le sièg-e de l'Etat-Major était fait ; il pouvait en toute liberté agir à sa fantaisie. Couvert par l'ombre même du conflit international qu'il avait failli déchaîner avec la ridicule et criminelle fabrication d'une lettre du Kaiser à son ambassadeur, au sujet de Dreyfus, il marchait en toute assurance au but qu'il s'était marqué. Ce huis clos qu'il lui fallait pour obtenir la condamnation d'un innocent, il se le faisait imposer par le Conseil des ministres, comme une obligation patriotique. Et le point une fois acquis, que lui importaient les vaines protestations de la presse, qu'il était sûr d'orienter à son gré soit en évoquant le spectre de la guerre, soit en invoquant la néces- .sité de la défense nationale? Ah ! certes, ce fut toujours une situation périlleuse pour la justice, celle où la violation de tous les droits élémentaires du citoyen peut s'abriter derrière le masque du salut public ! Ici, l'apparence était si forte et si trompeuse, elle s'appuyait sur un incident diplomatique si notoire, si récent, si gros de conséquences menaçantes, que l'opinion était toute disposée d'avance à faire un mérite aux chefs de l'armée de ce qui était, en dernière iinalyse, le résultat désastreux de leur erreur et de leur crime.

Aussi s'occupaient-ils uniquement de régler le drame du Conseil de guerre, de manière à aiïermir l'idée, très généralement répandue, que le huis clos est indispensable dans les affaires d'espionnage et que, dans le cas présent, il était plus indispensable que jamais. Une note sysir-iTiatiquement inexacte, qui fit le tour de la presse, la veille même du procès et qui était d'origine officieuse, iiiontre bien la lactique de F État-Major.

« Il est probable, disait cette note, « que l'accusation versera aux débats « la lettre attribuée par les experts au « capitaine Dreyfus et contenant une « liste de pièces que, seul, ce dernier « pouvait posséder et livrer à une puis- « sancG étrangère. Quant à ces pièces « elles-mêmes, elles 72e seront point « communiquées, étant donné la gra-

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