CHAPITRE XII
.^^ '; Irixis olos.
Pendant la délibération du Conseil de guerre, aboutissant au huis clos et qui avait duré à peine un quart d'heure, le dossier était resté abandonné sur le bureau du président et, comme on l'a vu, à la discrétion des curieux.
Preuve certaine qu'il ne contenait rien de dangereux pour les mœurs ou pour l'ordre public. Preuve non moins certaine qu'il ne fut même pas commu-
niqué aux membres du Conseil, ainsi que l'exigeaient les convenances élémentaires, alors que le président leur demandait de prononcer le huis clos.
Le ministre de la guerre en avait donné la consigne au colonel Maurel qui la transmettait à ses collègues. Un point, c'est tout. Sicvolo, sic j'ubeo, sit pro ratione voluntas. Le temps d'ingurgiter un verre de bière apporté de la
LAFFAIRE DREYFUS
buvette voisine et le Conseil rentrait en séance avec son jugement.
Ce jugement était évidemment préparé d'avance. Un quart d'heure n'eût ]ias suffi à l'écrire, encore moins à le discuter.
Il est donc certain que le Conseil a rendu par ordre au moins le premier jugement. Il est non moins certain que ce tribunal, accusé par un illustre et courageux écrivain d'avoir condamné par ordre un officier innocent, s'est montré beaucoup ])lus susceptible que ne le comportait l'atlirmation. Car c'est de ce huis clos qu'est sortie la forfaiture, et de la forfaiture qu'est issue la condamnation. En se laissant imposer le
Mauiel.
huis clos, les juges militaires se privaient donc eux-mêmes, et privaient du même coup l'accusé, de la garantie essentielle de toute bonne justice; ils rendaient inévitables toutes les funestes conséquences qui devaient découler de leur servilité.
Qu'on suppose, en ellet, qu'un seul de ces juges, le plus humble en grade, se fut levé, dans la salle des délibérations, au moment oii le colonel Maurel proposait le huis-clos et cùl dit simplement :
— Mon colonel, le huis clos est peutêtre nécessaire. Je n'en sais rien encore, Pour le savoir, j'ai besoin de connaître le dossier que vous venez d'oublier sur le bureau de la salle publi(j|ue.
Veuillez l'envoyer chercher et nous en donner connaissance. Après l'avoir examiné, je saurai si réellement il importe aux bonnes mœurs, à l'ordre ou à la sécurité du pays que ce procès soit jugé à huis clos. Présentement, je l'ignore.
Je ne suis qu'un simple capitaine. Mais il s'agit de l'honneur d'un de mes frères d'armes, d'un ofhcier comme moi, d'un citoyen français. Investi du redoutable mandat de le juger, sous l'inculpation la plus affreuse qui puisse être portée contre un soldat, je ne demande pas à me soustraire à ce devoir, mais je demande à le remplir au grand jour, s'il est possible ; en tout cas, à le remplir à bon escient. Mon droit est de connaître le dossier avant de me prononcer sur 'la suppression de cette garantie première de justice qu'est la publicité des débals. Le droit de l'accusé est que je connaisse ce dossier. Son défenseur alléguait tout à l'heure qu'il n'y a rien de nature à nécessiter le huis clos. Et le commissaire du gouvernement et vous-même, mon colonel, vous répondiez qu6 le conseil jugerait dans sa coJïscience, après examen des pièces, sur le huis clos requis par le ministère public. Vous avez affirmé que ces pièces nous seraient soumises, conforinéinenl à la loi. Je réclame l'exécution de cette promesse.
Faute de quoi, mon colonel, je ne pourrais pas en conscience participer à ce qui va se faire ici, et je demanderais à vous, à mes collègues du tribunal la permission de me retirer...
Certes, si un membre du Conseil eut tenu ce simple et viril langage, il n'aurait pas acquis des titres à l'avancement dispensé par lîuisdeHre et Mercier. Mais il aurait parlé en homme. Et le dossier une fois ap}iorté, une fois examiné, une fois discuté, chacun dans le tribunal militaire aurait pu voir que rien dans ce dossier ne justifiait la demande de huis clos. Et à supposer même que le huis clos eût été voté
nonobstant, il serait resté dans l'esprit de chacun la salutaire impression de quelque chose d'artificiel et de prémédité dans la procédure qui s'ouvrait.
Une première tentative d'illégalité, déjouée par le courage et le bon sens du plus humble des juges, aurait mis les autres en garde contre des illégalités
nouvelles. Ni le président, ni l'Etat- Major n'eussent plus osé risqué le coup du dossier secret. En un mot, le spectre du Droit se serait assis à cette table , au milieu de ces soldats qui allaient en juger un autre. Leurs cerveaux obscurs auraient senti qu'au-dessus de la discipline, au-dessus de la consigne, il y a la Loi — qui est la première et la plus haute des consignes.
Lt qui pourrait dire, dès lors, qii« leui" verdict eut été €e qu'il fut?
A coup sûr, parmi les hommes <fiai ont condamné si légèrement le capitaine Dreyfus, il en est plus d'un, sans doute, — il en est au moins un (il l'a dit), qui regrette son erreur et la déplore, en la mettant au compte d'Henry et des chefs (]ui l'ont trompé.
Qu'il ne se paye pas de mots et ne se fasse pas d'illusion ! C'est à lui-même, autant qu'à Henry, autant qu'à ses chefs, qu'incomd)e la responsabilité ! S'il avait eu le sentiment profond de -oe qu'il devait à son propre honneur et à l'honnenr du soldat traduit devant lui, —s'il ■n'avait pas commis le crime initial de courber la lèLe devant l'injonction du colonel Maurel et d'accepter le huis clos sans revendiquer son droit d 'examen préalable — il ne serait pas aujourd'hui « liante dans ses nuits sans sommeil par le spectre de celui quil a jèlé au kagne » [sic).
Elt pour qu'il ne soit pas dit qu'il s'agît ici d'un être de raison ou d'un officier chimérique, l'auteur de oette ét^de citera ses sources.
Il s'agit d'un membre du premier (Conseil de guerre de Paris, siégeant
dans le procès du capitaine Dreyfus et qui a tenu le propos répété ci-dessus en présence de trois témoins. Ces témoins s'appellent : Léon Bourgeois, ancien ministre de la justice, Maurice Berteaux, député, et (labriel .Alonod, de l'Institut. Si la Cour de Cassation veut s'éclairer sur ce point, elle n'a qu'à les assigner devant elle.
La responsabilité personnelle du colonel Maurel n'en est pas moins, à vrai dire, extraordinaire et spéciale. C'est lui. lui surtout, qui a, comme entrée de jeu, triplement failli à son (devoir de président et de juge : 1° en acceptant l'ordre qui lui venait du ministère delà guerre ; 2" en transmettant cet ordre à ses six collègues ; 3° en omettant de leur communiquer le dossier qu'il connaissait, pour son compte, et où il savaitbien que rien ne motivait le huis clos. Premières forfaitures qui servaient de préface à la forfaiture plus criminelle encore par où devait se clore la tragi-comédie du procès.
Quant à la responsabilité du commissaire Brisset, elle disparait en quelque sorte et se noie dans l'abime d'ignorance et la profondeur d'imbécillité qu'il étala devant l'univers en moins de dix minutes que dura sa performance publique.
Cependant, l'audience secrète suivait son cours et les débats s'étaient ouverts qui allaient remplir quatre longues journées. Ces débats ne devaient être qu'mi leurre et une apparence, comme il sera établi. Mais leur durée même semblait au premier abord une espèce de garantie de justice, et le mystère ajoutait quelque chose d'auguste à leur menteuse solennité.
Au dehors, dans la cour et sur le perron de l'Hôtel des (Conseils de guerre, les délégués de la presse attendaient, suivant avec une inlassable patience, les moindres indices qui pouvaient filtrer à l'extérieur et cherchant à les traduire de
leur mieux. On savait à la lin de la première audience que cinq témoins à charge avaient été entendus; on les entourait à la sortie ; on s'évertuait, par des questions insidieuses ou savantes à leur arracher quelque hrihc d'infoimalion ; mais tous se renfermaient dans un mutisme absolu. Aux suspensions d'audience, vers Irois heures, c'est la physionomie du défenseur, celle d'un juge entrevu, celle de l'accusé lui-même, passant entre ses gardes, qu'on tâchait à interpréter. C'était peu de chose ta donner en pâture à la curiosité publique. Pour de longs mois encore, elle ne devait savoir rien de plus.
« Aujourd'hui, moins de monde encore qu'hier autour du Conseil de guerre, contait, à l'issue de la deuxième journée, un de ces spectateurs de la rue, réduits à « regarder un mur derrière lequel il se passait quelque chose ». Il faut user de patience et de ruse pour avoir accès dans le vestibule du Conseil, où les gardes de service ne laissent entrer les officiers eux-mêmes que si ceuxci peuvent justifier d'une convocation.
A trois heures dix la séance a été suspendue pendant un quart d'heure :
à ce moment, quinze témoins, y compris les cinq entendus hier, avaient fait leur déposition. Sur de nouveaux ordres, l'accès de la cour est permis aux journalistes munis de leurs cartes spéciales. Pendant la suspension de l'audience, M' Démange étant sorti, on a beaucoup remarqué la nervosité et l'animation de sa physionomie. La séance a été levée à six heures trois quarts. »
Tel est à peu près le menu quotidien que sont appelés à déguster, du 19 au 23 décembre 1894, les lecteurs avides de nouvelles rur le procès en haute trahison. Puis, ils apprendront que le jugement est rendu et le capi-
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laine Dreyfus condamné à la dépoilation. Quant à la nature exacte de son crime supposé, des preuves alléguées contre lui, des témoignages entendus, on ne saura rien. Le jugement même livré à la publicité se garde de toute spécification et se borne à viser les articles du code, appliqués à tort ou à raison.
Pour deux ou trois ans i! en sera ainsi et personne ne saura rien de précis, encore moins de certain, hors les membres du conseil de g uerre et quelques rares privilégiés, sur le détail des actes qui ont motivé la condamnation.
Ce qui n'empêchera pas un grand nombre d'hommes réputés civilisés et affranchis des superstitions barbares de parler couramment du (' traître Dreyfus » comme s'ils connaissaient tous ses faits et gestes et sans que l'ombre d'un doute s'éveillf en eux sur sa culpabilité.
Ils ne peuvent pas admettre que des officiers aient condamné un des leurs sansd es preuves irréfutables :
tel apparait, quand on les presse sur ce point, l'élément premier de leur conviction.
Ne leur dites pas qu'un homme doué de raison ne doit croire que ce qu'il a eu l'occasion de vérifier par lui-même. Ne leur demandez point s'ils estiment que la couleur d'une culotte, parce qu'elle est rouge au lieu d'être noire, modifie foncièrement la nature de celui qui la porte et l'investit d'infaillibilité en matière criminelle, spécialement à huis clos...
Us vous prendraient en pitié et penseraient que vous ne saisissez pas la finesse de leur opinion : opinion assez peu favorable, en dernière analyse, à la moralité moyenne des officiers; car elle consiste à les croire capables de décharger systématiquement un des leurs de toute accu-
sation, à moins que la preuve n'en soit accablante.
Toujours est-il que la somme des renseignements connus sur le procès Dreyfus s'est longtemps réduite à peu de chose. Trop de gens avaient intérêt à fermer toute issue au secret, pour qu'il ne fût pas bien g^ardé. Mais l'outrance même des précautions a fini par sembler suspecte. 11 a paru étrange qu'au mystère de l'instruction, an mystère de la procédure, vint s'ajouter, contre la loi elle-même, le mystère de la déportation. Il a semblé monstrueux que la femme admirable à qui l'on refusait, contre toute justice, l'exercice d'un
MonsaJjré.
droit écrit dans le Code — celui de rejoindre son mari au lieu de son exil — ne put même point recevoir son écriture sans transcription préalable. Etait- il donc à craindre que le capitaine Dreyfu>s. du fond de son cachot tropical, continuât à révéler le « plan de mobilisation », par messages cryptographiques, au major Schwarzkoppen, devenu colonel dans l'intervalle ? Fallait-il donc attendre, pour faire tomber ce baîUon, que le colonel Schwarzkoppen eût atteint l'âge de Moltke et le grade de maréchal?
Quelques-uns n'eurent pas cette patience. Ils se mirent à l'œuvre, prati-
quèrent des fouilles patientes, rassemblèrent par bribes et morceaux cent éléments épars et finirent par reconstituer le procès du capitaine Dreyfus, à peu près comme les naturalistes reconstituent par l'étude d'une vertèbre ou d'un fémur le squelette d'une espèce disparue. Au premier rang de ces archéologues du Droit et de la Vérité, dans une enquête si voisine de nous, et à tant d'égards préhistorique, il faut nommer Bernard Lazare. La Justice lui doit beaucoup; c'est lui qui l'a mise en route, (^ette histoire sera dite. Celui qui
JirJBsel.
l'écrit ici ne le connaît point, ne l'a jamais vu, n'a jamais échangé un mot ou une ligne avec lui. Il n'en sera que plus à l'aise pour conter, à son heure, la naissance et le développement d'une œuvre qu'il a suivi, dès le premier instant, avec une ardente sympathie.
L'acte d'accusation dressé contre le capitaine Dreyfus (Rapport de l'officier chargé de l'instruction) est aujourd'hui connu. C'est l'élément essentiet de cette reconstitution du procès à huis clos, puisqu'il donne, avec l'indication des charges principales, l'indication du rôle dévolu aux principaux témoins. Il faut donc tout d'abord l'étudier avec soin.