PREMIÈRE LUEUR DE JUSTICE
Extrait de la Hevue maçonnique de février 1895.
Le 10 janvier iSgS (cinq jours après la parade de dégradation du capi- (aine Dreyfus), la Loge l'Équerre, relevant de la Gi^ande Loge de France, discute une question de haute morale ainsi formulée : « Du Lien entre la justice sociale et le traitement des animaux ».
M. SERIN ne croit pas s'écarter trop du sujet en faisant pa'^ Ç^ il a • .^ entendu dire à la Loge Diderot par M. Paschal Grodsset. // s'agu "^'^^ l'espèce de notre manière de comprendre et d'appliquer la justice.
M. Paschal Grousset a émis l'opinion, à propos du procès récent de hu. trahison, que la fojine du huis clos absolu par un conseil de guerre est inacceptable et jm^e avec les garanties les plus élémentaires de la justice et les principes d'humanité et de droit les plus certains de la Révolution. Le prétendu danger de révélations au pr^ojit de V extérieur n'était pas sérieux pour bien des motifs. L'interrogatoire secret, en admettant qu'il fût nécessaire, pouvait être étroitement limité. Il n'est nullement admissible non plus — ne fût-ce que par dignité nationale — que le huis clos eut été exigé par une ambassade étrangère, et le fait en lui-même n'est pas vraisemblable. Il faut donc gémir de ce que nous venons de voir, abstraction faite du fojid du procès, qui est réservé.
M. MiNOT dit éprouv.er un grand soulagement de conscience civique en entendant de pareils regrets s'affirmer. La j^érité du principe défendu par M. Paschal Grousset est une vérité périlleuse à exprimer au milieu d'un courant d'opinion aveugle qui se trouve lui être actuellement contraire. M. Paschal Grousset mérite les applaudissements et le respect des hommes réfléchis et des amis de la justice vraie, pour avoir eu le courage fort0oble de pousser cette note do protestation. M. Mingt ajoute qu'il a l'habitude de ne pas î^égler sa conviction propre sur les décisions des tî'ibunaux quels qu'ils soient, en ce qui concerne la culpabilité ou la non-culpabilité des accusés ; à plus forte raison son jugement personnel reslc-t-il en suspens da)is le cas particulier auquel il est fait allusion. Peu lui importe qu'une presse tnéprisable ait allumé l'instinct féroce des foules à propos de cette affaire. L'homme sensé ne prend pas ses inspirations dans ces emballements, adultérés de la convoitise de /a popularité et de l'âpreté des intérêts les plus vils.
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Co-v.èt^vCx^Â^A/^^
Doi-sdelTie et le 1'. .lu Lac (Dessin de COUTURIER).
Liv. 1 1 : i.Ai'.MU' hie.ru:^ il;
Rapport.
« § 6. En exécution de l'ordre de M. le ministre de la guerre, en date du 14 octobre 1894, M. le commandant du Paty de Clam procéda à Tarrestation du capitaine Dreyfus.
« Avant d'opérer cette arrestation, et alors que le capitaine Dreyfus, s'il était innocent, ne pouvait pas se douter de l'accusation formulée contre lui, M. le commandant du Paty de Clam le soumit à l'épreuve suivante : il lui fit écrire une lettre dans laquelle étaient énumérés les documents figurant dans lalellre-missive incriminée.
« Dès que le capitaine Dreyfus s'aperçut de l'objet de cette lettre, son écriture jusque-là régulière, normale, devint irrégulière, et il se troubla d'une façon manifeste pour les assistants.
« Interpellé snr les moiifs de son trouble, il déclara qu'il avait froid aux doigts. Or, la température était bonne dans les bureaux du ministère, où le capitaine Dreyfus était arrivé depuis un quart d'heure, et les quatre premières lettres écrites ne présentent aucune trace de l'influence de ce froid.
Observations.
son amour propre de spécialiste. Il ne se rend pas à l'appel du photographe de la sûreté. Sa conclusion est qu'il n'y a pas d'identité d'origine entre les pièces qui lui ont été soumises.
Et le 13, soir, après avoir reçu pour la forme, dans la journée, les pièces rendues par Gobert (si le rapport ne ment pas sur ce point comme sur beaucoup d'autres), Bertillon dépose sa conclusion.
De tous ces faits si graves, si suspects, qui seront établis par les procès ultérieurs, pas un mot au rapport ! Et pourtant une trace perceptible, saisissable, dans les réticences mêmes et l'embarras manifeste de leur phraséologie.
6. Le procédé mis en œuvre par du Paty de Clam était déloyal autant qu'irrégulier et jésuitique. Pas un homme d'honneur, dans une armée quelconque, n'aura l'idée de recourir contre un collègue à des moyens de police aussi bas. Il faut, pour y descendre, avoir été à l'école d'espionnage qu'est un collège de jésuites.
Il est d'ailleurs inexact (comme on Ta dit précédemment) que l'épreuve fut machinée pour en vérifier l'effet sur l'inculpé. Du Paty voulait simplement obtenir de la main du capitaine Dreyfus cinq ou six mots caractéristiques du bordereau.
Le trouble bien naturel qu'une épreuve aussi outrageante causa au capitaine Dreyfus, dès qu'il en comprit la portée, inspira à du Paty de Clam l'idée même du roman consigné au rapport. Il a dit depuis, et Mercier a répété à ses collègues du cabinet (déclaration de Poincaré), que, sans ce trouble accusateur, du Paty n'aurait pas fait arrêter Dreyfus. Il fallait donc que les présomptions fussent bien faibles contre lui!
Mais celte affirmation est triplement
Rapport.
« § 7. — Après avoir arrêté et inter rogé le capitaine Dreyfus, M. le commandant du Palv de Clam, officier de police judiciaire, délégué, pratiqua le même jour, 15 octobre, une perquisition à son domicile.
« § 8. — Cet officier supérieurn'ayant entendu aucun témoin. . .
u ... Ce soin nous incomba. Et, en raison du secret professionnel de l'Etat, qui lie M. le ministre de la guerre^ l'enquête dans laquelle nous avons entendu vingt-trois témoins fut aussi laborieuse que délicate.
Observations.
fausse : 1° le mandat d'arrêt était signé de la veille et la chambre de sûreté toute prête au Cherche-Midi; 2° un es pion soumis à cette épreuve n'en eût pas été surpris et n'eût manifesté aucune émotion : le trouble était donc plutôt une présomption d'innocence; 3° ce trouble n'a laissé aucune trace dans la lettre dicée par du Paty de Clam et qui se trouve au dossier; l'écriture en est nette, régulière et calme, puis elle s'arrête brusquement.
Quant au « froid aux doigts », il est peu probable que ce fût la réponse textuelle du capitaine Dreyfus. « Cette k'ttre me glace » — « me donne froid •• ou quelque chose d'approchant — est infiniment plus vraisemblable.
7. Il y a ici une préoccupation visible et comme une affectation d'observation rigoureuse de la loi. En fail, la perquisition opérée au domicile du capitaine Dreyfus, pour, être régulière, aurait dû se faire en sa présence, puisque c'était possible.
8. Pourquoi?... Son devoir d'officier de police judiciaire était de s'éclairur par des témoignages. Mais il n'avait qu'une crainte, celle de rendre par cela même impossible l'arrestation et la mise au secret du capitaine Dreyfus.
En outre, de son propre aveu, rien AU DOSSIER jusqu^à ce moment, sinon le BORDEREAU ; AUCUN TÉMOIGNAGE incriminant l'inculpé.
C'est-à-dire que les témoins n'avaient pas un fait à fournir à l'instruction et qu'il s'agissait surtout de leur extraire, par des questions tendancieuses, les « impressions » qu'on travaillait depuis six semaines à leur suggérer. Exemples : paragraphes 9 et suivants.
Rapport.
« § 9. — Il appert des témoignages recueillis par nous que le capitaine Dreyfus, pendant les deux années qu'il a passées comme stagiaire à TEtat-Major de l'armée, s'est fait remarquer dans différents bureaux par une attitude des plus indiscrètes, par des allures étranges ; qu'il a, notamment, été trouvé seul à des heures tardives ou en dehors de celles affectées au travail dans des bureaux autres que le sien et où il n'a pas été constaté que sa présence fût nécessaire.
« § 10. 11 ressort aussi de plusieurs dépositions...
... qu'il s'est arrangé de manière à faire souvent son service à des heures en dehors de celles prévues par le règlement soit en en demandant l'autorisation à ses chefs , pour des raisons dont on n'avait pas alors à vérifier l'exactitude, soit en ne demandant pas cette autorisation.
Observations.
9. Ces prétendus témoignages, du Paty de Clam ne les avait pas entendus, précisément parce qu'il les avait suggérés.
Ils n'ont pas porté sur un seul fait positif, où ce fait serait énoncé.
Ce sont de simples « impressions » créées par l'état de soupçon que liuquisiteur du Paty de Clam avait l'ait naître et cultivé dans les bureaux avant et pendant son enquête,
« Trouvé à des heures tardives » doit être lu : « vu une seule fois à une heure tardive », c'est-à-dire après cinq heures, dans le bureau du capitaine Corvisart, à qui il venait, par ordre, rendre compte de travaux spéciaux dont il avait été chargé de surveiller l'autographie. Voilà comment d'Ormescheville et du Paty écrivent l'histoire !
Si de pareils modes de témoignage étaient acceptés comme valables dans les cours d'assises, il n'y a pas un homme qu'on ne put faire condamner pour le crime le plus imaginaire.
10. Ce qu'il ressort aussi de plusieur.'i dépositions semblerait indiquer que hfait énoncé au § 9 reposait sur j^lusieurs témoignages : en réalité, il n'y en avait qu'«;?, celui de du Paty de Clam en personne. C'est une manière jésuitique d'altérer la vérité.
Le capitaine Dreyfus a fait son service à partir de midi, au lieu de le faire à partir de dix heures du matin, tous les lundis, du 15 août an 22 septembn-, pendant le séjour de sa femme au boi-l de la mer; avec l'auloi i.^alion de soi chef, le lieutenanl-coloncl Boucher, il se rendait le samedi soii' à lloulgai •. pour rentrer à Paris le iuiidi malin, jin' le piemier Irain. 11 e>l faux (luoii n .lii pas vérifié l'exactitude dos raisons ind quées par lui pour ce déplacement heb -
Rapport.
« Dans le même ordre d'idées, il a pu aussi, sans être vu de personne! pénétrer dans d'autres bureaux que le sien pour des motifs analogues.
« n a été aussi remarqué par son chef de section que, pendant son stage au 4" bureau, le capitaine Dreyfus s'était surtout attaché à l'étude des dossiers de mobilisation, et cela...
Au détriment du service courant.
... A ce point qu'en quittant^ oe bureau il possédait tout le mystère de la concentration sur le réseau de l'Est en temps de guerre.
« § 10. — L'examen aussi bien que les conclusions à formuler au sujet de la lettre missive incriminée appartiennent évidemment plus particulièrement
aux experts en écritures. Cependant, à première vue d'abord et à la loupe ensuite, il nous est permis de dire que
Observations.
domadaire. Du Paty de Clam l'a vérifié personnellement.
Quel style! Et quelle précision? Il a pu!... Sans doule, il a pu. Mais il s'agirait d'établir qu'il a usé de cette possibilité. Et, au surplus, qu'aurait-il fait dans ces bureaux, devant des armoires fermées de barres de fer et de cadenas à secret?
En admettant que le capitaine Dreyfus, officier savant, élève de l'Ecole de guerre, attaché à l'Etat-Major, ait pris un intérêt spécial aux questions de mobilisation, 011 est le crime ? N'est-ce pas son métier, sa fonction, sa raison d'être? N'est-il pas attaché à l'Etat-Major précisément pour approfondir ce genre d'études ? Il est monstrueux de le lui reprocher, monstrueux que son application au travail soit signalée par son ^hef de section comme criminelle.
Ajoutons que ce chef de section est le commandant Berlin, jésvite avéré, qui, dès son arrivée au 4* bureau, manifesta sa haine pour le capitaine Israélite.
Il n'y avait rien à faire au 4° bureau, où l'on était obligé, pour occuper les stagiaires, de leur donner des travaux fictifs de concentration, véritables devoirs d'écolier.
Un de ces devoirs fictifs avait pour sujet le réseau de l'Est. Voilà comment le capitaine Dreyfus en co?maissmt le mystère L,.
10. Pour tout œil non prévenu, la similitude n'a rien de frappant. Il y a une certaine similitude^ c'est tout ce qu'on peut admettre.
A la loupe, cette similitude disparaît au contraire, ainsi que chacun peut le vérifier.
I/AFFAIHK DREYFUS
i.?^:\itsL ' ./.'. ■ /••■Vf'//- v/ ' - -,'
A.ficJ r-i-eyrii^ alLinl ù Tinslru Jli'^u ./;.•;,(); Je COUTUfllER).
Rapport.
l'écrilure de ce document présente une très grande similitude avec diverses pièces ou lettres écrites par le capitaine Dreyfus et qui se trouvent au dossier.
L'inclinaison de récriture, son graphisme, le manque de date et de coupure des mots en deux à la fin des lignes, qui sont le propre des lettres écrites par le capitaine Dreyfus (voir sa lettre au procureur de la République de Versailles et les lettres ou cartes à sa fiancée, qui sont au dossier), s'y trouvent
« En ce qui concerne la signature, elle manque parce qu'elle devait manquer.
« Dans sa déposition, M. le colonel Fabro, chef du 4' bureau de l'Etat-Major de Tarmée, dit qu'il a été frappé de la similitude d'écriture qui existe entre la lettre-missive incriminée et les documents écrits par le capitaine Dreyfus pendant son stage au 4' bureau.
« M. le lieulenant-colonel d'Aboville, sous-chef du même bureau, dit, dans sa déposition, que la ressemblance de l'écriture de la lettre incriminée avec les documents de comparaison était frappante.
« § 11. En ce qui concerne messieurs les experts, en nous reportant à la première phase de l'enquête, c'est-à-dire au commencement du mois d'octobre dernier, nous trouvons d'abord la lettre de M, Gobi'rt précité, dont la teneur est très vague, dubitative.
Observations.
Ce sont là des caractères généraux qui se retrouvent dans un grand nombre d'écritures et qui ne prouvent rien. La similitude en découle, non l'identité.
Le héros d'Henri Monnier, qui était justement expert en écritures, n'aurait pas mieux dit.
Le colonel Fabre, dominé par le commandant Berlin, est le seul chef hiérarchique du capitaine Dreyfus qui lui ait jamais donné des notes peu favorables, au cours de quinze ans de services.
C'est lui qui le premier a trouvé des analogies entre l'écritare de Dreyfus et celle du bordereau et plongé la France dans cette crise lamentable,
Le lieutenant-colonel d'Aboville, jésuite avéré, se montra un des plus acharnés contre le capitaine Dreyfus au cours de l'enquête. C'est lui qui apporta d'avance, au commandant de la prison militaire , les instructions concernant l'officier qui ne devait y être amené que le lendemain, après l'épreuve prétendue de la dictée.
11. — « Pourquoi cette phraséologie alambiquée, sur « le commencement d'octobre»? M. Gobert a eu les documents en mains du 9 octobre, soir, au 13 octobre, matin; ce n'est pas le commencement, mais presque le milieu d'octobre.
L'AFFAIRE DREYFTJS
Rapport.
« Le libellé des conclusions de cet expert signifie que la lettre anonyme qu'il a examinée peut parfaitement être ou n'être pas de la personne incriminée.
« Il est à remarquer que M. Gobert a reçu, parmi les documents de comparaison écrits de la main du capitaine Dreyfus, un travail intitulé : Etudes sur les piesures à prendre en temps de guerre pour faire face aux dépenses. Ce document, qui comporte un exposé détaillé de la Banque de France en temps de guerre, attira forcément l'attention de M. Gobert, en raison de ce qu'il a été employé à la Banque de France et qu'il en est aujourd'hui l'expert en écritures. Le capitaine Dreyfus ayant dû, pour faire son travail, consulter le haut personnel de la Banque de France, sa présence dans cet établissement a forcément été connue d'un certain nombre d'employés. C'est même, sans doute, ce fait qui a amené M. Gobert à nous répondre, dans son interrogatoire, qu'il avait pressenti le nom de la personne incriminée, à titre de curiosité personnelle, mais que nul n'en a eu connaissance.
« Toujours est-il que M. Gobert, ainsi que nous l'avons déjà dit, pour un motif ignoré encore, a demandé à M. le général Gonse, sous-chef d'État-Major, le nom de le personne incriminée.
A quel motif a-t-il obéi en cette circonstance? On peut faire à ce sujet bien des hypothèses.
Nous pouvons dire toutefois que cette demande, contraire au devoir d'un expert en écritures, permet de supposer que la lettre compte rendu de M. Gobert au ministre, établie d'ailleurs sans pres-
ObservatioDS.
Oui, si Gobert avait écrit « pourrait être d'une autre personne ». Le malheur est qu'il a écrit « paraît être d'une autre personne ». Il n'y a rien là de dubitatif. C'est une affirmation, atténuée par le respect que tout expert du ministère public porte à l'accusation.
Mensonge pur et simple. Le capitaine Dreyfus n'est jamais allé a la Banque de France et n'a pas consulté le personnel DE CET établissement. Pas un témoignapo n'est invoqué à l'appui de ce dire du rapporteur. C'est une affirmation sans preuve, nécessaire à sa thèse; rien de plu s.
Est- il vraî que M. Gobert ait demandé ce nom? Comment et dans quels termes l'a-t-il demandé? Voilà ce qu'il faudrait savoir. C'est apparemment une liberté que prennent souvent les experte dans leurs rapports courants avec les juges d'instruction.
Le mensonge du rapporteur se double ici d'un outrage inqualifiable adressé à un expert, à huis clos, et sans que cet expert en ait connaissance. L'opinion de cet expert n'est pas favorable à l'accusa-
Rapport.
talion de serment et à titre de simple renseignement, a été rédigée sous Tempire de présomptions contraires à la règle suivie en la matière par les praticiens. Par suite de ce qui précède, celte lettre compte rendu nous semble entachée sinon de nullité, au moins de suspicion.
Son sens dubitatif ne lui donne d'ailleurs, au point de vue juridique, aucune valeur propre.
... Elle ne comporte, enfin, aucune discussion technique permettant de comprendre sur quelles données M. Gobert a pu baser son appréciation.
§ 12. — Nous ajouterons que M. Gobert invité k nous fournir des explications techniques sur son examen, s'est dérobé ;
. . . Qu'en outre, avant de prêter serment, il nous a déclaré que, si nous l'avions convoqué pour lui confier une seconde expertise, régulière cette fois, dans l'affaire Dreyfus, il s'y refusait...
. . . Nous avons dressé procès-verbal de ce dire à toutes fins utiles ou de droit.
Observations.
tion, voilà son véritable crime. Il n'en faut pas plus pour que son témoignage soit « entaché de suspicion. »
Ge sens dubitatif est un mythe. Le point de vue juridique est quelque peu inattendu, souslaplume de Boxon d'Orniescheville, dans ce procès où toutes les règles de la procédure sont foulées aux pieds.
Il faut à M. le rapporteur des discussions techniques sur les écritures (Bertillon va lui en donner); il faut aussi, pour qu'une opinion d'expert ait quelque valeur à ses yeux, que celte opinion soit conforme à la thèse de l'accusation.
12. Voilà un aveu de nature à éclairer le lecteur sur la psychologie des tribunaux militaires jugeant à huis clos. Se refuser à entrer en des explications techniques sur une identité d'écritures qui n'existe pas, c'est « se dérober »!...
Singulière façon de se dérober. Il n'est pas possible d'être plus franc que l'expert Gobert : Il déclare tout net au rapporteur, faisant fonction de juge d'instruction, qu'il ne lui convient pas de se prêter à la forfaiture qu'on attend de lui. En style de caserne, cela s'appelle « se dérober ».
L'expert Gobert peut s'estimer heureux de n'avoir pas été impliqué dans l'affaire comme complice du capitaine Dreyfus. C'est qu'il aurait fallu aller devant la juridiction civile.
Et, aux yeux des juges militaires, cette protestation tacite de l'expert con-
Rapport.
« § 13. — Ainsi que nous l'avons dit précédemment, parallèlement au travail d'examen confié à M. Gobert par le ministre de la guerre, M. Bertillon, chef
du service de l'identité judiciaire, chargé aussi d'un premier examen, avait formulé, le 13 octobre 1894 ses conclusions comme suit : « Si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin, il appert manifestement que c'est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces incriminées. »
« Dans son rapport du 23 du même mois, établi après un examen plus approfondi et portant sur un plus grand nombre de pièces, M. Bertillon a formulé les conclusions suivantes, qui sont beaucoup plus affirmatives :
« La preuve est faite, péreaiptoire.
Vous savez quelle était mon opinion le premier jour. Elle est maintenant absolue, COMPLÈTE, SANS RÉSERVE AUCUiNE...
« g 14. — Le rapport de M. Charavay, expert en écritures près le tribunal de la Seine, commis après prestation de serment, comporte comme le précédent une discussion technique détaillée, et
Observations.
tre rinfamie qui se prépare, au lieu d'être un avertissement salutaire, se transforme en insubordination coupable, par le seul fait qu'elle est couchée sur un procès-verbal !
13. Ce n'est pas 'parallèlement , mais postérieurement, que le rapporteur devrait dire.
Ce service consiste à mesurer des nez, des oreilles, des avant-bras et des cuisses; à prendre des photographies de face et de profil. Il n'a point à s'occuper des écritures. Mais ce nom de « service de Videntité judiciaire » sonne bien, et sans doute donnera à penser aux juges militaires qu'il s'agit d'une identité d'écritures, puisque le chef dudit service la proclame.
Ce qu'il y a de véritablement admirable, dans l'opinion de Bertillon, c'est qu'elle évoque d'abord l'idée d'un « document forgé avec le plus grand soin », pour aboutir à la communauté d'origine entre les écritures.
Or, 1° le document n'était pas forgé, mais écrit de la meilleure écriture d'Esterhazy, sans aucune espèce de supercherie; 2° il n'était pas de Dreyfus.
A cela près, Bertillon avait touché juste, grâce aux « considérations techques » si chères au rapporteur.
A la bonne heure ! Voilà un expert qui entend son métier et qui ne (( se dérobe » point. Quelle leçon pour Gobert!... Et quelle noble épitaphe pour le tombeau que la reconnaissance nationale réserve sans nul doute à Bertillon!
14. Bertillon n'avait donc pas prête serment? C'est à déplorer, par plus d'un motif. Mais la formalité ne semblait pas nécessaire au sens juridique de M. le rapporteur, pour le « chef du service de
Rapport.
les conclusions qui en résultent sont ainsi formulées :
« Etant donné les constatations notées dans le présent rapport, je, expert soussigné, conclus que la pièce incriminée n° 1 est de la même main que les pièces de comparaison de 2 à 30. »
« Le rapport de M. Teyssonnières, expert en écritures près le tribunal, commis après prestation de serment, comporte comme le précédent une discussion technique détaillée des pièces à examiner; les conclusions sont ainsi fornmlées :
« En conséquence de ce qui précède, nous déclarons, sur notre honneur et conscience, que l'écriture de la pièce incriminée n° 1, émane de la même main qui a tracé l'écriture des pièces de 2 à 30. »
(( § 15. — Le rapport de M. Pelletier, expert en écritures près le tribunal civil de première instance de la Seine et de la Cour d'appel de Paris, commis après prestation de serment, qui portait sur la comparaison de l'écriture des documents incriminés avec celle de deux personnes, comporte comme les précédents une discussion technique relativement restreinte des pièces à examiner.
Ses conclusions sont ainsi formulées :
« En résumé, nous ne nous croyons pas autorisés à attribuer à l'une ou à l'autre des personnes soupçonnées le document incriminé. »
« Il est à remarquer que MM. les experts en écritures, Gharavay, Teyssonnières, et Pelletier ont été mis en rapport le jour de leur prestation de serment à la Préfecture de police avec M. Bertillon, qui les prévint qu'il se tenait à leur disposition pour la remise
Observations.
l'identité judiciaire». Peut-être croyait-il que ce titre auguste met le photographe amateur au-dessus des lois. Il ne se trompait qu'à demi,
L'expert Gharavay avait accepté le rendez-vous de Bertillon et aussi ses conclusions, appuyées de « pelures » de son crû superposées aux épreuves photographiques du capitaine Lauth.
Même observation pour l'expert Teyssonnières.
lo. L'expert Pelletier avait décliné le rendez-vous de Bertillon et ses « pelures » photographiques. Il jugeait par luimême, comme l'expert Gobert, et arrivait à la même conclusion. On est surpris de ne pas le voir outragé par le rapporteur. G'élait sans doute pour mieux faire ressortir l'indignité de Gobert par le contraste. Aussi, peut-être, parce qu'il avait la circonstance atténuante d'une « discussion technique » et n'opposait point la question préalable aux prétentions de l'officier instructeur. Celui-ci, néanmoins, constate que la discussion technique de M. Pelletier est «relativement restreinte», et cela lafflligc, au point de vue esthétique. Son idéal est très nettement Bertillon, avec ses trois heures de démonstration, son plan de forteresse et surtout son opinion ABSOLUE, COMPLÈTE, SANS RÉSERVE
AUCUNE. On ne peut pas avoir deux Ber-
— Rapport.
de certaines pelures dont les photographies n'étaient pas encore terminées et qui avaient une grande importance au point de vue des comparaisons à faire entre les écritures. Des trois experts précités, deux seulement sont revenus voir M. Bertillon pour recevoir communication de ces pelures, ce sont MM. Charavay et Teyssonnières ; le troisième, M. Pelletier, ne s'est pas présenté et a fait son travail, qui portait cependant sur la comparaison de deux écritures au lieu d'une avec la lettre incriminée, sans s'aider des documents que devait lui remettre M. Bertillon et qui offraient cependant autant d'intérêt pour lui que pour ses collègues.
« § 16. — Le capitaine Dreyfus a subi un long interrogatoire devant M. l'officier de police judiciaire ; ses réponses comportent bon nombre de contradictions, pour ne pas dire plus.
« Parmi elles, il y en a qui sont particulièrement intéressantes à relever ici, notamment celle qu'il fit au moment de son arrestation, le 15 octobre dernier, lorsqu'on le fouilla et qu'il dit : « Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien. »
« La perquisition, qui a été pratiquée à son domicile, a amené où, à peu de choses près , le résultat indiqué par lui. i»
Observations.
tiKon dans un procès : ce serait trop beau.
Il est vrai qu'on a eu le seul et unique Bertillon dans deux procès, celui du capitaine Dreyfus et celui dl^slerhazy.
Et, dans le second cas comme dans le jireniier, il a exercé sa bienfaisante influence sur les experts du ministère public.
Pourquoi deux écritures de comparaison différentes ont-elles été fournies à l'expert Teyssonnières et point aux autres? Mvstère insondable. Mais la fin du fin est de faire de cette circonstance même une sorte de reproche à l'expL-rt Teyssonnières, pour infirmer sa conclusion, qui en est d'autant plus probante. Non seulement il ne juge pas le bordereau écrit de la main de Dreyfus, mais il ne le juge pas davantage écrit de l'autre main anonyme (ou imaginaire) offerte à son choix. C'est ce qu'on peut appeler chez un expert de l'accusation, le comble de la perversité.
16. Si le rapporteur avait j^lus à dire, il a perdu là une belle occasion de le faire.
Le capitaine Dreyfus annonce qu'on ne trouvera rien (à ce qu'avoue le rapporteur lui-même). On ne trouve rien.
C'est ce qu'il appelle une co.NXRADiCTiOiV. Comprenne qui pourra.
Mensonge abominable. Un très grand nombre de lettres, toutes les notes de fournisseurs depuis le mariage (1890), tous les titres et comptes de ménage ont été trouvés et saisis par du Paty de Clam et Cochefert, dans le tiroir du capitaine Dreyfus. Et ces comjttes, de l'aveu même de du Paty de Clam, montrent sa fortune intacte, les dépenses audessous du revenu.
Rapport.
« Mais il est permis de penser que si aucune lettre, même de famille, sauf celles des fiançailles adressées à M'"* Dreyfus, aucune note, même de fournisseurs, n'ont été trouvées dans cette perquisition. C'est que tout ce qui aurait pu être, en quelque façon compromettant, avait été ou caché, ou détruit de tout temps,
« § 17. — Tout l'interrogatoire subi devant M. l'officier de police judiciaire est émaillé de dénégations persistantes et aussi de protestations du capitaine Dreyfus contre le crime qui lui est reproché.
§ 18. Au début de cet interrogatoire, le capitaine Dreyfus avait d'abord di^^ qu'il lui semblait reconnaître dans le document ^incriminé l'écriture d'un officier employé dans les bureaux de l'Etat- Major de Tannée ; puis, il a déclaré retirer cette allégation, qui, d'ailleurs, devait tomber d'elle-même en présence de la dissemblance complète et évidente du type graphique de l'écriture de l'officier visé avec celle du document incriminé.
Observations.
Hypothèse odieuse, sans preuve aucune et, par conséquent, négligt'able.
L'absence de tout papier compromettant chez un officier laborieux considéré comme nn élément de suspicion et de culpabilité!... Un Laubardemont ou un Jefîeries n'eussent pas trouvé mieux.
17. Une trouvaille de style, cet « ',\\terrogatoire émaillé de dénégations persistantes et de protestations ». Voit-on ce mécréant d'accusé qui se permet de nier et de protester? Gela paraît si inconvenant à l'Etat-Major, que bientôt il fabriquera des aveux de Dreyfus, pour le mettre à Talignement et conformer son attitude à lïdéal des conseils de guerre. Mais, en attendant le gendarme Lebrun- Renault, il n'y a pas d'erreur : l'accusé nie, l'accusé proteste; c'est un état d'âme que le rapporteur, avec du Paty de Clam, le psychologue, trouve inexplicable et scandaleux. Il leur faudrait un accusé pleurnichant, confessant une culpabilité au moins partielle, par respect pour ses chefs hiérarchiques, et plaidant les circonstances atténuantes. Un accusé qui nie tout paraît à ces jésuites un révolté et un blasphémateur.
18. Nouveau mensonge. Au début de l'interrogatoire, le document incriminé
NE FUT PAS MONTRÉ A l'aCCUSÉ. Il ne pOU-
vait donc dire qu'il lui semblait vaguement reconnaître, etc. . . . Voici ce qui se passa. Un soir, du Paty de Clam entra dans la chambre du capitaine Dreyfus avec Gribelin et lui montra une « pelure » photographique portant cette ligne d'écriture : Je vais partir eii manœuvres. — Connaissez-vous cet'e écriture? demanda-t-il d'un ton menaçant.
Le capitaine Dreyfus examina 1 é-
Livr. 12 : L'Affaire Dreyfus illustrée.
Rapport.
Observations.
preuve photographique et, comme résultat de cet examen, dit qu'il lui semblait VAGUEMENT reconnaître l'écriture du capitaine Brault.
Du Paty emporta ce renseignement, en se promettant sans nul doute de l'envenimer.
fr^
Ca^ Mj^ ovt'r~ J
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Ecriture du bordereau {rcclo).
De son côté, le capitaine Dreyfus, qui s'était ainsi prononcé dans un moment de surprise et d'irréflexion, se dit qu'il avait, trop légèrement et sans certitude suffisante, répondu à une question dont il ignorait le but et la portée. Aussitôt que du Paty de Clam se présenta de nouveau dans sa cellule, le capitaine Dreyfus lui déclara qu'il retirait sa dé-
Rapport
Observations
claration hypothétique et ne savait véritablement pas à qui pouvaient être attribués les mots de l'épreuve photographique.
Ecriture d'Alfred Dreyfus (icr/o).
— En ce cas, de qui est récriture?...
avouez donc que c'est la vôtre ! s'écria du Paty de Clam.
— Ce n'est pas la mienne.
— Dites-nous alors de qui elle est?
Rapport.
§ 19. Une autre réponse extraordinaire faite au cours du premier interrogatoire, et maintenue devant nous, est celle relative à l'insécurité des documents secrets et confidentiels, qui, d'après le capitaine Dreyfus , n'auraient pas été en parfaite sûreté au 4* bureau de l'Etat-Major, à l'époque oii il y faisait sou stage. Celle allégation d'insécurité n'a été confirmée par aucun témoin entendu à ce sujet; elle devait cependant avoir un but dans l'esprit de son auteur.
I 20. — 11 existe enfin, dans le premier
Observations.
— Je l'ig-nore... conduisez-moi au ministère, laissez-moi chercher, peut-être trouverai-je...
Du Paty de Clam haussa les épaules et s'en alla.
Le capitaine Dreyfus savait si peu, à cette phase de l'instruction, de quoi il était accusé, qu'il se croyait impliqué dans une affaire de vol de documents émanant de plusieurs officiers.
19. Croyez-vous donc qu'il ne trahie jamais des documents prétendus secrets, sur les tables du 4^ bureau? s'était écrié le capitaine Dreyfus au cours d'un interrogatoire. Et le rapporteur, qui n'a jamais appartenu à lEtat-Major, trouve cette « réponse » extraordinaire. Il suffit, pour la comprendre, de savoir ce qui se passe dans tous les bureaux de la guerre. Les documents, secrets ou non, quand ils sont à la copie, traînent nécessairement sur les tables. L'employé chargé de la copie n'a pas le fétichisme du secret; il va, vient, se lève, sort du bureau, y rentre, en laissant Foriginal sur sa table, avec finsouciance que la familiarité donne pour les objets du culte à tous ceux qui les manient.
En constatant le fait, le capitaine Dreyfus alléguait donc une vérité incontestable et n'avait d'autre but, se croyant accusé de vol de documents, que d'expliquer l'insécurité occasionnelle de beaucoup de documents. Ce dire était tout naturel et n'avait rien d'extraordinaire. Mais, d'une part, il plaisait à Taccusalion de vouloir que le capitaine Dreyfus eût avec la plus grande facilité détourné des papiers secrets et confidentiels ; de l'autre, elle ne voulait pas admettre et contestait positivement, comme une hérésie, l'insécurité relative et accidentelle de quelques-uns des papiers de rÉtat-iMajor.