‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 28 sur 39 · Ils sont nuls ou se retournent contre l'accusation · texte numérisé non relu

Ils sont nuls ou se retournent contre l'accusation

Une fois de plus, l'accusation constate qu'il n'y a pas contre le capitaine Dreyfus d'autre élément matériel que le bordereau ou lettre missive.

Cette lettre n'est pas de son écriture. Elle présente avec son écriture cer-

Rapport.

examens par la majorité des experts, aussi bien que par nous et par les témoins qui l'ont vue — présente, sauf des dissemblances volontaires, une similitude complète avec Técriture authentique du capitaine Dreyfus.

u § 38. — En dehors de ce qui précède,, nous pouvons dire que le capitaine Dreyfus avait des connaissances très étendues,

. . . une mémoire remarquable,

. . . qu'il parle plusieurs langues,

. . . notamment l'allemand qu'il sait à fond,

... et ritalien, dont il prétend n'avoir plus que de vagues notions ;

... Qu'il est, de plus, doué d'un caractère très souple, voire même obséquieux.

. . . qui convient beaucoup dans les relations d'espionnage avec les ag-ents étiangers.

Le capitaine Dreyfus était donc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu'il avait provoquée ou acceptée, et à laquelle, fort heureusement peut-être pour la France, la découverte de ses menées a mis fin.

(' §39. — En conséquence, nous sommes d'avis que M. Dreyfus (Alfred), ca-

Observations.

taines analogies générales, mais, loin que les dissemblances soient volontaires et exceptionnelles, elles dominent.

Au surplus, la lettre est de l'écriture d'Esterhazy et xox de l'écriture d'Alfred Dreyfus, quoi qu'en ait dit la majorité des experts, c'est-à-dire Bertillon et les deux experts qui ont admis sa thèse insensée.

38. Il n'en aurait pas fait preuve au bordereau, s'il eût été de lui.

Sing-ulière présomption de culpabilité.

Mauvaise note à T Etat-Major.

En roule pour les lies du Salut !

Il y a une chose plus dangereuse encore à l'Etat-Major que de savoir une langue, c'est de l'avoir sue et de l'avoir un peu oubliée, faute de pratique; alors c'est qu'on cache son jeu, et il n'y a plus à espérer de circonstances atténuantes.

Ailleurs on lui reprochera d'être d'un caractère hautain et orgueilleux.

Ceci est de la haute psychologie, du philosophe du Paty de (Uam.

Nullement, hélas ! car elles ont continué après son arrestation et jusqu'en 1896.

Rapport.

pi taille breveté au 1 4"^ régiment d'artillerie, stagiaire à TEtat-Major de Tarmce, soit mis en jugement sous accusation d'avoir, en 1894, à Paris, livré à une puissance étrangère un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale et d'avoir ainsi entretenu des intelligences avec celle puissance ou avec ses agents pour procurer à cette puissance les moyens de commettre des hostilités ou d'entreprendre la guerre contre la France.

Crime prévu et réprimé par les articles 76 du Code pénal, 7 de la loi du 8 octobre 1830, o de la Constitution du 4 novembre 1848, P" de la loi du 8 iuin 1850, 189 et 2()7 du Gode de justice militaire.

Fait à Paris, le 3 décembre 1894.

Le Rapporteur , Signé : u'Ohmescheville.

IJertillon.

Il est aisé de comprendre, quand on a lu et étudié avec soin un pareil acte d'accusation, la confiance que l'accusé devait nécessairement y avoir puisé.

Au début de Tinstruction, alors qu'il était plongé dans les ténèbres absolues et ne savait même pas sous quelle inculpation il était écroué (sauf Tinculpation générale de haute trahison), il avait nécessairement cherché à le deviner. Mais aucun indice ne lui en donnait la moindre idée, excepté la dictée dans le cabinet de Boisdelfre.

Cet indice et les bizarres expériences de l'inquisiteur du Paty de Clam; les mots de son écriture qu'on lui présentait juxtaposés ou superposés à d'autres mots dune écriture inconnue ; les mélanges de petits papiers dans un chapeau, d'où il devait les tirer au sort, l'un après l'autre, pour dire s'ils étaient de lui, ou non ; — tous ces rites infâmes

ou grotesques d'un dément antisémite jouant à huis clos avec sa victime, comme un tigre avec un agneau, avaient lini par faire naitre en son cerveau celte hypothèse qu'il s'agissait probablement de quelque inepte machination dirigée contre lui par une drùlesse jadis côtoyée et congédiée.

Comme tant d'autres officiers laborieux et dignes de tout respect, Alfred Dreyfus ne jouait pas, n'espionnait pas, ne vendait pas les secrets de la Nation, mais il écrivait beaucoup, faisait force plans et projets de réformes, et jetait d'innombrables papiers au panier. ( >n pouvait avoir recueilli de ces papiers, calqué des mots dans ses lettres, formé de feuillets épars quelque ensemble monstrueux qui l'accusait en apparence et donnait de lui l'idée qu'il était un traître. C'est la seule théorie qu'il put se faire de ce qu'on lui imputait. Et tout la

ET SES iiiEt^&QBTS DECHETS

Le Préfet ue police : C'est un acquittement ! [Dessin de COUTURIER).

Liv. li : L'Affaire Dreyfus illustrée.

confirmait au cours de l'enquête : ces mots qu'on lui faisait écrire dans vingt attitudes diverses, ces bouts de ligne photsgraphiés, qu'on lui présentait et qui lui faisaient dire : On m'a volé mon écriture l...

Enfin, après deux mois d'attente, d'anxiétés, de cauchemars, il tient le bordereau — ou du moins une photographie (lu bordereau, — et peut se convaincre (ce sont SCS propres paroles) que r ensemble de la lettre incriminée ne ressemble pas à son écriture, qu'on n'a même pas cherché à ri?7iiter, comme il l'avait supposé! Puis il a, par son défenseur, communication de l'acte d'accusation et n'y trouve rien, pas un mot, pas un fait (hors les mensonges du rapporteur) qui repose sur un témoignage positif ou qui puisse soutenir l'examen.

Dès lors, il est bien tranquille... Que le procès soit public ou qu'il se déroule à huis clos, la partie est gagnée, à ses yeux. Il n'aura même pas à se défendre contre une machination savante et bien ourdie. Toute l'affaire se réduit à une erreur — une simple erreur — causée par une vague ressemblance d'écriture.

Il lui lui sera facile de la démontrer. Gela ne fait pas doute, à son sens.

A la vérité, trois, exports, avec l'Etat- Major, admettent l'identité des écritures et, au total, après deux mois de détention, il est traduit en jugement. Mais il n'est pas possible que la méprise résiste à un débat contradictoire. Le capitaine Dreyfus se sent sur du triomphe ; il marche à l'audience comme à un assaut final, d'où il sortira libre et réhabilité.

Le capitaine Dreyfus oubliait deux éléments essentiels de ralTaire : la prévention créée contre lui par six semaines de déchaînement furieux dans toute la presse et les désavantages résultant de son tempérament personnel. D'une part, il arrivait devant des juges convaincus d'avance, avec le pays entier, qu'il était nécessairement coupable, puisqu'il était

traduit en jugement; et, d'autre part, il appartenait à cette classe d'hommes qui ont la fibre sèche, si l'on peut ainsi dire, qui, par pudeur et réserve naturelles, ne livrent rien d'eux-mêmes au dehors, qui ne font pas de grands gestes, manquent de chaleur oratoire et de cette dose de charlatanisme que la foule attend toujours de l'acteur en vedette et dont l'absence la déconcerte. Rossel, pour ne citer que lui, fut tel, et peutêtre il en mourut. D'autres, avant et après lui, ont pâti de la même idiosynchrasie. Ces natures rebelles au cabotinage, puritaines d'allure et de ton, rebutent les auditoires, qui ne sauraient les comprendre. Combien de fois ne vit-on pas, dans les comptes rendus d'assises, un annaliste naïf reprocher à l'accusé d'être resté l'œil sec devant les reliques de sa victime supposée ? Il est vrai que, s'il pleure, on lui reproche de jouer la comédie. Mais c'est, néanmoins, la plus sûre des tactiques pour ceux qui se sentent capables de l'adopter. Si vis me flere... est un précepte toujours vrai chez les Latins. Il en va tout autrement dans les races du Nord, où le moindre symptôme d'émotion choquerait chez un homme. Mais, là aussi, un cri « parti du cœur », une protestation virulente a son effet immanquable. Le capitaine Dreyfus, officier rigide, mathématicien précis, n'était pas l'homme des efl'ets voulus, des « cris du cœur » longuement préparés devant la glace, qui manque, d'ailleurs, dans les chambres de sûreté. On l'a bien vu dans ses lettres d'exil, si émouvantes en leur note monotone et continue d'innocence, et qui trouvent, néanmoins, tant de lecteurs réfractaires, parce qu'elles sont pondérées comme une équation, ne rellétant qu'une pensée droite, en toute simplicité.

Au tribunal militaire, comme à la sortie de l'Ecole de guerre, c'est « la cote d'amour » qui manqua au capitaine

Drevfiis, cette fameuse cote d'amour que le général Bonnefond lui avait refusée, pour la donner sans nul doute à d'autres qui ne le valaient pas, mais qui avaient appris chez les Révérends Pères l'art de se faire fête à eux-mêmes et de s'applaudir d'avance, de peur que les autres l'oublient.

Existe-t-il un procès-verbal détaillé de ces débats à huis clos du premier conseil de guerre, qui durèrent quatre jours ? 11 faut l'espérer pour l'histoire, sans leur attribuer un caractère d'exactitude rigoureux^ ni même d'authenticité positive. Tant de choses et de documents ont été u truqués », après coup, en cette alïaire, qu'il ne faudrait pas s'étonner outre mesure de voir sortir à point nommé, des archives, un compte rendu sténographique ou prétendu tel.

A ce jour, il n'en est point dans le domaine public ; force est de s'en remettre à la tradition orale, pour le squelette du procès.

On le voit assez nettement se dessiner, d'après l'ordonnance même du rapport, toujours suivie par les tribunaux militaires pour l'audition des témoins. (^es témoins eux-mêmes n'apportèrent rien au prétoire qui ne se trouvât au rapport, par la raison péremptoire qu'ils n'avaient rien à apporter. Ce n'étaient pas des témoins de fait, mais dcg témoins « d'impressions » ; les uns, ofhciers de l'Etat-Major, exposant les opinions défavorables qu'ils s'étaient récemment découvertes sur le compte du capitaine Dreyfus : les autres venant un peu à contre-cœur, en véritables héros, dire à la requête de la défense qu'ils n'avaient sur l'accusé que des notes excellentes à donner : bon père, bon oflicier et bon Français. Ce n'est pas rien en pareille occurrence; mais ce n'est guère. De pari et d'autre on se battait sur ce qu'il y a au monde de plus trompeur et de plus fugitif, des jugements de surface portés sur un homme que l'univers accuse et

couvre d'opprobre, sans l'ombre d'un fait matériel à sa charge.

Gonse, Fabre et d'Aboville ouvrirent la marche, puis Gribelin, puis Cochefert, pour conter les origines de l'Affaire, comme il les voyaient, comme ils les savaient. Puis, vint Henry, qui fut brutal et violent ainsi qu'on l'a vu plus lar aux assises de la Seine, et qui charge Dreyfus à fond, comme il devait faire à Picquart: — l'invectivant, l'accablant de démentis et d'outrages, affirmant avec des hurlements de fauve la certitude absolue qu'il avait de la culpabilité. K s'agissait de sauver sa propre peau. Il y mit du soin et des cris d'Apache en délire. On savait depuis longtemps (Henry le savait mieux que personne) qu'un traître vendait les secrets de l'Etat- Major. Ce traître, on le recherchait depuis deux ans. Ah I combien Henry l'avait recherché! que de marches, de ruses et d'etforts pour le trouver!... Mais enfin, on le tenait, on le tenait bien!... On l'avait pris sur le fait. Son écriture était là, elles autres preuves irréfutables. Qui donc, sinon Dreyfus, aurait pu savoir ceci, et cela, et cela encore ?... La note sur Madagascar surtout, prise dans le carton du caporal Bernollin, à moins que ce ne fùl dans le carton de la section anglaise... Il ne l'avait pas manquée celle-là... Qu'est-ce à dire? Vous osez protester, ici, de van I vos frères d'armes que vous avez lâchement trahis!... Taisez-vous, misérable ! Ne vous permettez pas de regarder un honnête homme en face, je vous le défends !... Et quand je pense que ce bandit va échapper au feu de peloton, parce qu'il a plu à des civils de supprimer la peine de mort en matière politique !... Matière poU tique!... Je t'en aurais donné, si j'avais pu le savoir, quand je te tenais dans un fiacre, en roule pourle Cherche Midi!... Ah! certes, si je regrette une chose au monde, c eot de ne pas l'avoir étranglé de ma main, quand j'en avais une si belle occasion!

i; AFFAIRE DREYFUS

Au moins le monde n'aurait pas su, qu'il se trouvait dans rÉtal-Major un pareil misérable et l'honneur île l'uniforme serait resté sauf!... Non pas que cela puisse nous atteindre!... Cet homme n'est même pas un Français ; je le renie comme compatriole et officier... Mais enfin, c'est un vilain monsieur, qui se serait fait justice à lui-même, s'il avait eu un reste de cœur!...

Ainsi pendant un quart d'heure, dans la langue des halles, avec des soubresauts et des redoublements de colère.

Les juges- étaient médusés par ces rudes accents. C'est qu'Henry ne s'arrêlait pas aux faits de la cause, considérés- à son dire comme surabondamment établis par le bordereau. Il parlait d'un tas de pièces de première importance, livrées par Dreyfus depuis des mois, et qui ne pouvaient l'avoir été que par lui. Et des plans de mobilisation, et des plans de places fortes et des horaires. Il citait les noftis, les numéros, les armoires, le mot âes cadenas, la place des clés de sûreté. Il jurait DEVANT le CifRisT que Dreyfus était coupable, qu'il le soupçonnait personnellement depuis un an et qu'il en avait maintenant la preuve absolue.

Ot homme savait! tout, criant -comme à l'exercice, remplissani! la salle du conseil des rauques échos de son réquisitoire, (l'-ar c'élail le véritable réquisitoire. Les j-uges savaient Henry désigné par le ministre pour représenter le deuxième bureau dans le procès.

Quand il eut fini, rouge, frémissant, en sueur, au lieu de sortir comme les autres témoins, il alla s'asseoir et seponger dans le prétoire, prèi de du l*aly de Clam qui, lui aussi, avait miJiidat de suivre les débats pour le ministre de la guerre. Et les juges, l'avocat, l'accusé restèrent pétrifiés de cette explosion prolongée, pareille à une décharge de nutrailleuse subitement dé-

masquée au flanc d'une colonne en marche.

Il y eut un morne n.t de silence et de stupeur. Puis le président se ressaisit, et le défilé des témoins à charge suivit son cours.

Après Henry, les autres dépositions paraissaient fades. C'étaient Bertin- Mouret, Bretaud, Bresse, Mercier-Milon, Boullenger, répondant bien ou mal sur des points sans importance ; des histoires de rond de cuir, des propos de corridor, des impressions d'escalier. Le capitaine Dreyfus passait pour fureteur et indiscret. On le soupçonnait de longue date. Tout le monde le soupçonnait. Il n'y avait qu'une voix à cet égard dans les bureaux.

— « Des faits? Non. Je n'en ai point. Le Conseil m'excusera. A FÉtat-Major, personne ne sait jamais rien. Chacun s'enferme dans sa spécialité et ne voit que des coins, de^s lambeaux de l'œuvre commune...

Une phrase émue sur l'honneur de l'armée, Tamer regret de voir l'uni forme' souillé. Demi- tour, et le témoin s'en allait. Il y en avait ainsi une douzaine encore : CoUard, (Tendron, Martin, Sibille, Tocauni, Brault, très amer, parce que l'accusé avait cru vauuement reconnaître son écriture dans la ligne Je pars en mcmœuvres, détachée par du Paty de Clam de l'autographe d'Eslerhazy ; puis Dervieu, Koy, Chaton, Cuny. Tout cela prit une séance et demie et parut long aux juges-, qui commençaient à somnoler.

L'entrée en scène des experts les réveilla, vers 4 heures, le second jour^ Successivement, Gobert, Pelletier, Teyssonnières et Charavay déballèrent leur paijuet. (jobert, violemment pris àparlie par Brisset, qui n'était pas éloigné de le prendre pour un traître, parce qu'il n'admettait pas l'identité des écritures, et qui partit furieux ; puis Pelletier, très digne, et détachant des mots aigre-doux

à ses confrères qui avaient sacrilié aux dieux barbares de la préfecture de police, et pour Brisset qui tentait de le bousculer.

Puis Tèyssonnières, solennel, et Charavay d'une élégante précision dans leur sophisme commun, qui leur faisait attribuer à Dreyfus Fécriture propre d"Es-

terhazy et développer des motifs de conviction purement chimériques.

A srix heures trois quarts, le second jour, tous les témoins à charge avaient défilé. Il -ne restait plus à entendre que Berlillon. C'était la pièce de résistance. Elle fut réservée pour l'audience du lendemain.

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