‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 29 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

tesrtxlloix ^t soxr systèxxro.

Berlillon a donné sur lui-même des renseignements autobiographiques qui ont leur importance documentaire.

« Après avoir fait un an de chimie médicale, moitié à Paris moitié à Ciermont-Ferrand^ dit-il, la loi militaire de Tépoque me contraignit à passer plusieurs années dans un corps d'armée, où je fus employé, pour la plus grande part, comme ouvrier imprimeur et autographiste. La ronde, la bâtarde, l'anglaisé poncive, la sténographie, le décalquage et les reports n'eurent plus de secrets pour moi, à cette époque déjà lointaine. Libéré du service militaire, j'entrai à vingt-sept ans à la préfecture de police, oij pendant près de deux ans mes chefs ne trouvèrent pas pour )noi d occupation plus utile que de me consacrer à recopier les rapports et missives autographes des agents secrets d'alors, fonctions qui étaient d'ailleurs considérées avec raison comme un poste de conliance. »

(Vest donc d'abord comme copiste de corps d'armée, puis comme expéditionnaire du service des agents secrets à la préfecture de police que Berlillon débute dans la vie ; et ces fonctions successives le marquent d'un double caractère indélébile ; famulus militaire et policier.

Photographe amateur, il imagine de prendre par la photographie, associée aux mensurations locales, le signalement des individus amenés comme accusés ou prévenus au Dépôt de la Préfecture ; il se créa graduellement dans celte fonction mécanique un domaine mitoyen entre la Police et le Parquet.

Si l'on ajoute l'excellenle opinion qu'il a de lui-même, opinion marquée par l'amertume du mol sur ses chefs, qui « pendant deux ans ne trouvèrent point pour lui d'occupation plus ulile que de l'employer à recopier... ». — on a l'homme tout entier : respectueux du galon, servile, autoritaire et secret, avec la pointe de monomanie que montrent presque tous les petits inventeurs enfermés dans le cercle d'un métier fructueux.

La nature même de ce métier et la direction d'un atelior photographique dans', les combles du Palais, le conduisent à être chargé de reproduire par report héliographique les documents judiciaires ou politiques dont l'authenticité peut donner matière à discussion Et c'est à ce litre qu'il est appelé, ou s'appelle luimême, au commencement de 1894, à rechercher avec le juge d'instruction Meyer la véritable identité de Pauwels, l'anarchiste qui se mitrailla de sa propre main, sous le porche de la Madeleine,

•en tentant de faire sauter cet immeuble national.

Bertillon prétendit établir pardes comparaisons d'autographes (il parait que tPauwels avait eu soin d'en garder sur lui), son identité avec un certaiji RaiLardy, qui s'était inscrit récemment dans un holol borgne de la rue Saint-Jacques.

Il y avait pour la Préfecture et pour le Parquet un gros intérêt d'amour-propre professionnel à faire aboutir l'enquête, et Rabardy n'ayant eu garde de réclamer contre la personnalité qui lui était attribuée (si tant il y a que Rabardy ne fù. pas un mythe), son inventeur fui désormais sacré profès en matière d'écritures.

Monomanie raisonnante {Dessin de H. -G. IDELS).

Il était encore dans tout l'éclat de sa

gloire récente, quand le préfet Lépine

le désigna, le 12 octobre 18ÎI4, au choix

de BoisdelTre et de Gonse, comme un

homme unique en fait d'identifications

■et que sa fiche anthropométrique por-

•soiinelle prédestinait visiblement au ser-

■vice d'l']lat-M ijor. Le deuxième bureau |

l'adopta d'enthousiasme et du coup lui subordonna les autres experts, en les invitant à se mettre en rapport avec lui et ses lumières solaires.

Avec ses lumières surtout; car R«rtillon n'avait pas caché son dédain des experts qui ne sont pas photographes — comme (iobert, ancien commis de

banque et chimiste ; ou Belhomme, universitaire retraité ; ou Pelletier, calligraphe au ministère des beaux-arts; ou Yarinard, graphologue [sic] ; ou Teyssonnières, ancien piqueur des ponts et chaussées ; ou même Charavay, archiviste paléographe et commerçant en autographes.

Non seulement, en effet, Bertillon avait par lui-même les meilleures raisons du monde de croire à la toutepuissance de l'objectif et de la plaque sensible ; mais son triomphe dans l'affaire Pauwels-Rabardy l'ayant mis en goût de succès du même ordre, il s'était déjà nanti d'un système photographique en fait d'expertises d'écritures (principalement basé sur le traité récent de l'Américain Fraser, Exa?nination of documents^ 1894), et ce système, il ne demandait qu'à l'appliquer in anima vili.

Teyssonnières et Charavay , qui se rendirent à son appel et qui avaient toujours pratiqué l'expertise par la bonne vieille méthode de l'analyse à l'œil nu ou à la loupe, — ni meilleure ni pire qu'une autre — devaient nécessairement être hypnotisés à première vue par les plaques et les pelmvs de Bertillon; tels deux enfants pénétrant dans un cabinet de physique. Habitués par une longue expérience judiciaire à l'incertitude des textes et à l'infirmité des jugements humains, ils se trouvaient subitement jetés en présence d'un homme qui se faisait fort de tout régler par des comparaisons mécaniques, sa is jamais laisser aucune })Iace à Terreur.

Kt d'abord il leur rappelait des choses qu'ils savaient trop vraies, pour la paix de leur conscience, sur la vanité des expertise» courantes et sur le scepticisme des juges de droit commun :

« Q.iaud on interroge nos criminalistos qui font autorité sur la façon dont les expartises sont conduites habiluelemant en Fra'.icj, disait-ll, ou ils évi-

tent de se prononcer, ou ils se réfugient en quelques généralités. « Si vous « saviez, finissent-ils par répondre , « comme c'est matière peu importante, « et le peu de croyance que nous avons i< dans la prétendue science des experts « en écritures ! » Du côté du barreau, ce manque de croyance devient de l'athéisme : il n'y a pas de plaisanteries et de légendes qu'on ne débite au Palais sur le compte des experts qui, s'il faut en croire les avocats d'assises, en connaîtraient sur leur spécialité moins que le premier venu. Et il faut bien avouer que l'art de l'expert écrivain ne semble pas chez nous avoir fait un pas, un seul pas, depuis Raveneau, lexpert-faussaire du temps de Louis XIV. Rien d'étonnant, en conséquence, si l'opinion publique, si portée cependant à s'en laisser imposer par les spécialistes de tout genre, partage l'incrédulité consacrée par les siècles! ... ((

Et après leur avoir ainsi démontré l'humilité de leur déplorable condition, Bertillon reprenait en sourdine :

« Heureusement la photographie et surtout le microscopie, sont venus apporter à l'art de l'expert-écrivain une aide puissante » (ce que vous n'êtes pas tenus de soupçonner, n'étant ni photographes, ni micrographes). « Laissez- moi, chers confrères, vous en exposer la théorie, en vous demandant d'admettre avec moi que les mêmes idées générales et les mêmes principes doivent présider à l'établissement de l'identité individuelle, que l'on prenne pour base de comparaison, le signalement ou l'écriture... »

u A première vue, ces deux genres d'opération aboutissent à la recherche et à la comparaison des caractères qui présentent à la fois le plus de variabilité d'un individu à un autre et le plus de fixité chez le même individu. H est évident qu'il serait à désirer que toute enquête graphique reposât sur des obser-

L'AFFAIRE DRFA'FUS

valions suffisantes ert nombre et qualité, pour calculer les éléments de celte lixilé et de celle variabilité graphique, d après la même méthode que celle qui a été suivie avec tantdc succès, depuis quinze ans, pour te cJioix des mesures à adopter dans le signalement antln'opotttétrique. L'expertise judiciaire en écritures ne sera réellement constituée eu science que du jour où il aura élé dressé des tables de probabilité pour les divers tracés de lettres examinées séparément et dans leur ensemble, de manière qu'il soit possible de dire par exemple :

« Cette écriture, caractérisée jjar f ensemble de telles et telles particularités que nous venons cVénumérer, n'a chance d'être rencontrée qu une fois sur cen-t, ou sur mille, ou dix mille, ou un million de sujets de même catégorie sociale.

« Une pareille enquête ne devra pas être limitée aux seuls détails morphologiques de chaque lettre, mais s'étendre à l'aspect général de récriture, en prenant pour base la réalité des faits, c'est-à-dire l'observation el non l'idéal esthétique des modèles d'écriture. C'est ainsi qu'il faudrait savoir, mesurée en deg-rés, l'inclinaison moyenne des lettres, avec une boucle (ou jambage), comme

^' A 'Ji Vi ^' ^'^'' ^^ ^^^ lettres sans boucle, comme i, a, e, etc.; quelle est la hauteur moyenne des lettres à boucle on à jambage : I" en nombre absolu (millimètres et dixièmes de millimètre), èl 2" par rapport aUxX lettres sans boucle, c'est-à-dire en prenant ces dernières comme unité démesure, etc. II faudrait pouvoir apprécier d'une façon exacte, et même traduire en expression chill'rée, l'opposition des pleins et des déliés, Talignement des lettres par rapport les unes aux autres, dans un même mot, par rapport à la ligne, etc., et enliu la corrélation de ces ditlérents caractères entre eux : autrement dit, jusqu'à quel point telle forme de lettre a-l-elle une tendance à entraîner telle autre forme ou

tel autre caractère? Aucun point n'est plus important à étudier que ces corrélations... -■

Puis, voyant ses auditeurs littéralemenl terrifiés d'un tel programme, Bertillon disait négligemment :

— Ce qui vous semble irréalisable par les méthodes ordinaires est chose relativement facile grâce au secours combiné delà photographie et du microscope...

b^coutez, mes chers collègues, el supposons, par exemple, que le service de l'identité ail à rechercher mi à rapprocher les analogies graphiques entre une lettre anonyme de menaces et un document de comparaison émanant de telle ou telle individualité désignée [ar d'autres présomptions.

« Les deux ordres de documents (authentiques el anonymes), sont d'abord photographiés par contact ou décalqués, c'est-à-dire sans l'aide d'un objectif.

Rien de plus simple que celle opération. Le document à reproduire, préalablement étendu et tiplali contre une plaque sèche au gélatino-bromure, est exposé ainsi pendant quelques secondes à la lumière d'un bec de gaz. Les rayons lumineux qui arrivent à traverser le papier, décalquent sur la plaque, en grandeur rigoureusement égale, non seulement l'écriture du recto el du versa, mais aussi (el c'est là rinléressant) tout le grain, la vergure et les filigranes du papier. Les variations les j)lus minimes dans l'épaisseur du papier, oceassionnées par quelques graltagesdissimulés, sont susceptibles d'êlre mécaniquement dévoilés, au moyen de la photographie, par transparence. La seule difficulté pratique que soulève celte opération, cl qui lui est commune avec toute espèce de photographie, est celle de bien proportionner le temps de pose à l'efTet qu'on veut obtenir. De là l'obligation fréquente de décalquer plusieurs clichés de la même pièce, selon le genre de faits qu'on cherche à faire ressortir.

« Chaque pièce est ensuite reprise et repholog'raphiée par les procédés ordinaires (c'est-à-dire par réflexion et au moyen d'un objectif) rigoureusement (m double de la dimension.

« Les documents anonymes (et quelquefois même les documents de comparaison) sont alors découpés eii autant de petits morceaux de papier quil y a de mots.

(c Ces mots, rangés par ordre alphabéticjue^ sont disposés par coloines verticales., sur un grand carton de 40 centimètres de côté et collés sur le carton à côté d'un double chiffre indiquant le numéro du document et de la ligne d'où chacun provient.

« Comme conséquence du classement alphabétique, tous les mots commençant par la même lettre sont groupés verticalement les uns au-dessous des autres à une distance d'autant plus voisine que l'analogie s'étend à plus de lettres (en avant, de gauche à droite) dans le corps du mot. Les mots répétés plusieurs fois sont réunis en un groupe unique et représentés autant de fois qu'ils sont répétés.

« Ce rapprochement mécanique des graphiques plus ou moins similaires facilite grandement la tâche de l'expert, qui n'a presque plus aucun effort à faire pour coordonner les règles et les tics d'écriture que tout écrivain possède et observe inconsciemment.

u Les épreuves des deux ordres, de documents (authentiques et anonymes) sont ensuite redécoupées à nouveau., mot par mot, en se servant soit des épreuves du texte original agrandi, soit des reproductions du vocabulaire en tableau, ce qui facilite l'opération du découpage. Chaque bout de papier ainsi obtenu est alors recollé isolément sur une fiche mobile de nuance dillérente suivant l'origine du mot reproduit : les mots extraits des documents anonymes sur cartons à fond rouge et

ceux extraits des documents authentiques sur cartons à fond bleu, par exemple.

(( Les deux vocabulaires ainsi distingués sont alors reclassés alphabétiquemenl, mais en un répertoire unique.

Tons les mots communs aux deux ordres de documents (et il s'en trouve toujours quelqui's-uns, quand ce ne seraient que les explétifs) sont ainsi mécaniquement juxtaposés et leur comparaison intégrale en est à la fois assurée et facilitée. Le mélange des deux répertoires étend les possibilités de rapprochement jusqu'aux mots qui n'ont de commun que la première syllabe ou simplement la première lettre. Pour tous, les faits parlent d' eux-^nètnes sans choix pour ou contre l'hypothèse initiale. Grâce aux deux nuances de carton employées, l'expert peut alternativement concentrer son attention sur l'un ou l'autre des documents, en vue de s'assurer si le^ règles graphiques caractéristiques établies précédemment pour chacun de* j vocabulaires pris séparément trouvent leur vérification dans la même proportion, surlesfiches de l'autre nuance.

« Ces observations une fois faites et dûment consignées par écrit, les fiches ; de ce répertoire bicolore sont brouillées , et battues comme vm gigantesque jeu de , cartes pour être reclassées par ordre alphabétique inverse o\\ par rimes. XVencontre des répertoires alphabétiques ordinaires dont il vient d'être parlé, ce genre de classement rapproche les mots qui finissent de même, et les rapproche d'autant plus que la communauté des finales porte sur plus de lettres de droite à gauche vers l'intérieur du mot.

« Le répertoire alphabétique direct nous avait permis de mettre en œuvre tous les documents sans exception dont disposait l'enquête en. vue d'établir la. façon dont le ou les scripteurs attu" quaient leurs mots; le répertoire par ordre alphabétique inverse va nous don-

lier avec le même ensemble et la même impartialité la façon bien plus importante dont ils les /inissent. Je dis plus importante, car il est d'observation courante que, dans les imitations d'écriture comme dans les simples déguisements, c'est le commencement du mot qui réalise avec le plus de perfection le plan visé par le scripteur, tandis que la fin est généralement moins bien imitéi^ou moins bien déguisée. « Chassez le naturel, il revient au galop », a dit Destouches. Tel un acteur, peu expert en son art, « fera un sort » aux premiers mots de chaque phrase qu'il finira en bredouillant.

« Après l'étude des initiales, après celle des finales, on passera à la comparaison des lettres médiales. Pour ce, on commencera par retirer du répertoire tous les mots d'une syllabe, explétifs et autres, suffisamment étudiés précédemment et qui, sous le rapport numérique, forment près de la moitié des mots d'un texte ordinaire.

« Les mots restants, tous polysyllabiques par conséquent, sont alors reclassées par ordre alphabétique direct, mais sans tenir compte de leur première syllabe. D'oi^i une nouvelle source de rapprochement et de comparaison que seul ce procédé de dissection pouvait révéler en son intégralité.

« Supposons, par exemple, que le ré pertoire anonyme contienne le mot numérique et le répertoire de comparaison le mot immérité, ces deux mots amputés de leur première syllabe, viendront dans ce troisième classement se placer l'un derrière l'autre et oilriront à l'expert la comparaison des deux syllabes méri qui leur sont communes, etc.

« C'est surtout en cas de forgerie plus ou moins soupçonnée que ces multiples décompositions de mot sont susceptibles d'ouvrir à l'expertise des horizons nouveaux.

« La comparaison des graphiques est,

en effet, une opération que tout le monde connaît, que le faussaire le plus naïf prévoit et à laquelle il s'efforce d'obvier par Fimilation la plus scrupuleuse. Pour y arriver^ les plus habiles n'ont encore rien de mieux trouvé que de composer leur écrit au moyen de mots ou de fractions de mot pmj)runtés par calquage aux écrits véritables de la personne dont ils veulent simuler l'écriture. C'est ce qu'un auteur de 1650 appelait « un faux par conlretirements ».

u C'est ainsi, pour s'en tenir à l'exemple précédent, que les deux mots numérique et immérité pourraient très bien dériver l'un et l'autre (en ce qui regarde leurs syllabes communes), d'une même matrice graphique, du mot américain, par exemple.

« Ainsi il peut arriver que l'experl soit ému non par la dissemblance, mais par l'excès d'analogie des deux syllabes tnéri que le classement par médiales va faire défiler sous ses yeux l'une derrière l'autre. Son œil, une fois attiré sur ce point précis, découvrira alors presque immanquablement (s'il y a réellement contretirement et s'il a quelque jieu d'expérience professionnelle) bien des détails minuscules complémentaires qui^ sans la constatation initiale préalable, lui auraient certainement échappé, ou lui auraient semblé, avec raison, sans valeur : ce sera, par exemple, quelques légères hésitations (point d'arrêt, crochet, levé de plume) dans les liaisons de la svllabe méri : d'un côté avec la finale té (d'immérité), de l'autre avec l'initiale nu (de /i^nnérique), etc. Lancé sur cette voie, tous les autres joints lui apparaîtront successivement et d'eux-mêmes d'autant plus nombreux qu'il sera plus familiarisé avec le modus operandi de son scripteur et tout l'édifice graphique si laborieusement construit croulera ; la forgerie de la pièce deviendra manifeste : il restera à en trouver l'auteur. »

Tel était, dans ses lignes principales, le système que Bertillon développait aux yeux éblouis de Teyssonnières et (iharavay. Il omettait de leur faire toucher du doigt les causes d'erreurs spé-ciales à un tel procédé d'examen, et qui découlent précisément de la photographie en même temps que du grandissement artificiel des images. Nulle part le « coup de pouce » de l'opérateur (coup de pouce volontaire ou involontaire) n'a plus de part au résultat. Selon qu'il s'attachera à mettre en valeur tel caractère ou tel autre, qu'il appliquera tel grandissement aune pièce ou groupe de lettres et tel autre grandissement, différent d'un dixième ou d'un centième de millimètre, aux pièces de comparaison, il pourra obtenir des trompel'œil qui l'induiront lui-même en erreur. Enfin , même en admettant que les superpositions obtenues par cette méthode présentent un caractère de rigueur apparente 1res supérieur à l'ineertitude des supei'positions obtenues k la main, qui ne voit les ressources supérieures aussi que les procédés photographiques offrent au faussaire ? On peut dire de la comparaison microphotographique qu'elle augmente l'insécurité de l'attribution de l'écriture à un auteur déterminé, en raison directe des facilités qu'elle ajoute à la comparaison, par la raison que toutes ces facilités sont au service de l'imitation frauduleuse.

En ce qui touchait directement le bordereau d'Esterhazy, comparé à une trentaine de lettres du capitaine Dreyfus, il n'est pas douteux qu'au moment où il recevait à son atelier la visite de ses deux collègues, dans la journée du 13 octobre, Bertillon n'avait pu encore se livrer à une analyse bien sérieuse des documents reçus le 12 au plus tôt et qui n'étaient eux-mêmes (jue des épreuves photographiques prises par Lauth, et selon toute apparence

à des grandissements arbitrairement inégaux. Car ils eût été tout à fait surprenant que le hasard eût attribué, en des opérations successives, rigoureusement la même distance focale à toutes les pièces photographiées.

Or, c'est une expérience que chacun peut faire, rien n'atténue ou n'exagère la ressemblance apparente de deux écritures comme des grandissements variés des pièces de comparaison. La photographie fournit à cet égard, surtout quand il s'agit d'écritures ayant quelques analogies générales, des ressources presque infinies au « truquage ».

Il est donc certain que Teyssonnières et Gharavay virent beaucoup plus sur les cartons et pelures de Bertillon une méthode nouvelle pour eux et au premier aspect rassurante pour les experts de profession, qu'ils n'y virent les résultats d'une étude approfondie des pièces. C'est ce qui est indiqué par la prudence même et la réserve de la con- , aliNion formulée à ce moment par BerlinoQ ; « Si l'on écarte l'hypothèse d'un ' document forgé avec le plus grand soin, il appert — etc.. »

Mais, au moment où Bertillon arrivait devant le 1" conseil de guerre, il n'en était plus de même. Depuis deux mois, il avait eu le temps d'analyser à loisir toaies les pièces soumises à son examen, il avait eu le temps de se faire (inconsciemment, et par une sorte d'autosuggestion, comme il arrive à tout expert qui travaille au service du ministère public), un système complet sur le bordereau et sur l'attribution qu'il se croyait obligé d'en faire à Dreyfus. Or, ce svstème, chose curieuse, dérivait directement de la méthode générale adoptée et développée par Bertillon et, en même temps, était le plus éclatant des démentis à cette méthode, puisqu'il se résumait en ceci :

Les identités de telles lettres ou groii-

L'AFFAIRE ©iR'EYFUS

joes de lettres proiment l'onyine commune du bordereau et des pièces de comparaison; les différences prouvent l'intention frauduleuse et la volonté de dissimuler l'écriture .

Or^, les identités obtenues par superposition étant très peu nombreuses, — réduites à deux ou trois groupes de lettres — tandis que les dillérences étaient innombrables, il en tirait la conclusion que l'intention du capitaine Dreyfus, faussaire émérite, avait été, en décalquant une autre écriture que la sienne, 4'y introduire par places de-s 'fragments de sa propre écriture, afin de pouvoir plaider, en cas de surprise, qiion l'avait systématiquement calquée.

Démange.

On voit à quelles conséquences peut conduire un tel sophisme : c'est qu'uNi;

PIÈCE EST d'autant PLUS SUREMENT l'œUVP.I: d'un faussaire PARTICULIER Qu'eLLE OF- FRIRA PLUS OU MOINS DE SON ÉCRITURE'!..,

En d'autres termes, on peut faire dire tout ce qu'on veut à l'interprétation microphotographique.

Bertillon apportait donc au premier €onseil de guerre tout un musée de tableaux graphiques et de pellicules transparentes répondant au dispositif qu'il a décrit lui-même comme suit :

« Le procédé de dissociation graphique est bien la contrepartie exacte de celui qu'emploient les faussaires pour forger

eurs pièces. Du jour où il a été établi que des documents fabriqués par décalques avaient pu être déclarés valables par les experts, de ce jour l'examen graphique par dissociation et combinaison s'impose pour toute expertise sérieuse.

« La recherche des décalques, là est bien la ruse que l'expeil en écritures doit s'efforcer de déjouer, maintenant comme an temps du président Lamoignon.

" Quel est donc au juste le caractère du mot calque ? Les auteurs sur la matière professent qu'il y a eu calquage du moment qu'il y a superposition exacle.

C'est là, d'ailleurs, une exagération, car certaines écritures, certainement naturelles, offrent parfois des mots semblables superposables.

« Quoi qu'il en soit, on peut admettre qu'il est exceptionnel qu'un scripteur répète inconsciemment deux fois exactement le même grapbique, comme il est difficile à la nature de faire deux feuilles exactement semblables.

M Mais le calque le plus parfait n'arrivant jamais lui-même à reproduire exactement l'original, il faudrait également savoir jusqu'où la ressemblance peut s'étendre pour que l'admissibilité du calquage disparaisse.

« On peut dire que, du moment où l'analyse graphique dépasse la ressemblance morp/iologique pour approcher de Véqalitè (jéométrique (qui se démontre par la superposition), l'attention de 1 expert doit être éveillée.

« Antérieurement, pour s'aider dans ces comparaisons, les experts se servaient de petits cahjues exécutés à la main sur papier pelure, qu'ils transportaient de place en place sur les mois soupçonnés d'avoir la même origine. Le service de l'identité judiciaire a remplacé ces calques faits à la main au fur . et à mesure des besoins par des facsimilés photographiques agrandis, exé-

Kn (hamlirc ilu Conseil {Dessin de COUTURIEi:]

Livr. 1 5 : L'Affaire Dreyfus illustrée.

culés sur papier pelure sensibilisé, puis frotté avec un alcoolat résineux. On arrive ainsi à réaliser une espèce de verre souple d'une transparence absolue qui reproduit l'écriture, comme sur un vitrail, avec l'exactitude la plus grande.

.' Pour être absolument sur qu'aucun mot n'échappera à ce genre de vérification, les grands tableaux alphabétiques du vocabulaire des documents argués de faux sont reproduits en entier sur papier pelliculaire dès le début de l'enquête, de sorte que l'expert les a toujours sous la main pour essayer telle ou telle superposition qui paraîtrait lui présenter le moindre intérêt.

" La transparence de ces papiers est si grande, que deux mots non complètement identiques étant mis l'un sur l'autre, il devient quelquefois difficile de distinguer quel est celui des deux tracés, l'inférieur ou le supérieur, qui déborde sur l'autre. Pour y obvier, les mots dont la juxtaposition demande à être mise en pleine lumière sont teintés un nuances complémentaires (c'est-àdire dont le mélang-e donne le noir), savoir le mot matrice en roug-e et le mot argué de contretirement, en vert.

11 en résulte qu'une fois la superposition faite, partout oi^i la concordance du trait existera complète, le tracé apparaîtra d'un noir absolu, tandis que partout où il y aura un « manquement », le rouge ou le vert émergera suivant que ce sera le trait matrice qui restera découvert, ou le trait décalqué qui débordera. »

Ce dispositif expérimental, dont Bertillon commença par faire l'exposé devant le premier conseil de guerre, ne diflerait guère, sinon par le développement, de celui qu'il avait précédemment expliqué aux deux experts et sans doute aussi aux rapporteurs.

Mais devant le tribunal, il crut bon d'ajouter un raffinement approprié, pensait-il, aux habitudes d'esprit des juges

militaires et qui restera comme un de»

monuments les plus bizarres de monomanie judiciaire dont les annales criminelles aient gardé le souvenir. Après le « front bastionné » de Bertillon, qui osera médire, désormais, des « jugements de Dieu » de l'an 1200 ou de (( l'épreuve du feu » des peuplades africaines?

Ce chef-d'œuvre n'était rien moins qu'un graphique spécial destiné à parler comme une leçon de choses à des yeux de soldats et symbolisant sous la forme de schéma — le schéma d'un siège ! — la phsychologie supposée de l'accusé Alfred Dreyfus, en train de perpétrer le bordereau.

Officier savant et frais émoulu de l'Ecole de guerre, s'était dit ingénument Bertillon, avec l'audace inconsciente dans l'hypothèse qui caractérise tous les graphologues sans exception, Dreyfus a dû procéder en homme obsédé par les idées familières à son esprit et qui devaient nécessairement se rattacher aux aventures obsidionales. Il se supposait enfermé dans une place investie et qu'il s'agit de défendre. La place investie, c'est le bordereau, la lettre accusatrice, dont un espion prévoit toujours la saisie. Etablissons-le, se disait-il, de manière à défier toute surprise, pour avoir réponse à tout...

Voilà le point de départ, la donnée hypothétique. Sur quoi, Bertillon se supposait à son tour à la place de l'assiégé, c'est-à-dire écrivant le bordereau ; et, dès lors^ il trouvait dans toutes les différences et dans toutes les ressemblances d'écriture accusées par ses pellicules transparentes autant de ruses de guerre savamment agglutinées pour dé-pister l'expertise.

Les écritures de comparaison et celle (lu bordereau clifféraient-elles du tout au tout, comme c'était le cas à peu près constant, l'explication était simple: A'fred Dreyfus avait emprunté et décal-

que la première écriture venue, pour la substituer à la sienne.

Au contraire, une analogie, une parenté entre deux ou trois lettres, ou peut-être entre deux ou trois parties de mots, semblait-elle résulter des superpositions d'images, le machiavélisme du faussaire éclatait aux yeux, s'il fallait en croire Bertillon. Alfred Dreyfus avait systématiquement calqué ces groupes de lettres ou parties de mots sur sa propre écriture, afin de dépister les recherches et de plaider que ces transpositions exactes dans le graphisme d'un homme sont aussi rares que l'identité rigoureuse de deux feuilles d'arbre dans le domaine végétal.

On aurait peine à croire à une conception pareille, si son existence résultait seulement de la tradition orale. Mais le graphique est là, il fait partie du dossier, on peut le voir reproduit dans le texte de ce récit. Bertillon le croyait si bien irréfutable, qu'il l'avait tiré luimême à un certain nombre d'exemplaires, par report héliographique, et distribué aux juges comme un programme de spectacle.

Le dessin est de sa façon, l'écriture est la sienne. Cette chose sans nom rappelle, point par point, les élucubrations autographes des maniaques de Sainte- Anne.

Par malheur, ce n'est point une- cu-

riosité clinique : c'est une monstruosité judiciaire, un champignon atavique surgi des vieilles caves de torture de la Conciergerie, un chevalet sur lequel il reste possible de lier un accusé quelconque, après Alfred Dreyfus. Car, pour l'opprobre de ce pays, le scélérat qui a osé présenter à un tribunal français ce rébus d'assassin dirige encore le service de l'identité judiciaire et peut demain faire tomber des têtes par un raisonnement de même force, quitte à plaider, après coup, qu'il a été entraîné par sa brillante imagination !...

Il faut dire, pour être juste, que son graphique humilia le tribunal militaire et lui parut stupide. L'exposé de Bertillon dura près de quatre heures d'horloge. Tout le monde baillait, juges, accusé, défenseur, commissaire et gendarmes. L'un d'eux fit même entendre un ronflement sonore et dut être secoué. Si l'on fût allé aux voix sur le moment, le capitaine Dreyfus était acquitté. Peut-être le tribunal aurait-il ordonné que Bertillon prit sa place, tant il était excédé.

Le préfet de police lui-même, qui avait de grandes illusions sur son photographe ordinaire et qui était imprudemment venu l'écouter, saisit la première occasion pour s'évader. Sur la porte, il dit aux reporters, avidement groupés autour de lui :

— C'est un acquittement!,..

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