CHAPITRE XIV
■a, déf^rxs^ dxi- Gsijp±'tsk,±xi.e
►reyfaxs.
La défense, au procès Dreyfus, n'a point laissé l'impression d'une défense héroïque. Non que l'avocat Démange paraisse avoir en aucune façon manqué à son devoir. Mais, au contraire du personnage de Molière, il avait accou-
tumé de parler à des visages et non point à des plastrons boulonnés jusqu'au col. Si obtus et si abjects qu'il eût souvent trouvé les juges civils, il n'avait aucune idée du degré d'insondable ignorance et de morgue surhu-
maine d'une commission militaire. Avocat notable et bien rente, un des premiers de sa profession, qui n'a peut-être pas aux yeux de la foule l'extraordinaire prestige dont ses membres se plaisent à la revêtir, mais qui est à tout prendre une profession respectable comme les autres, quand elle est honorablement pratiquée, — Démange ne s'était pas attendu à se voir traité dans un prétoire de conseil de guerre comme un record dans l'exercice de ses basses fonctions. La petite audience publique du début avait pu lui donner un avantgoût de ce qui allait suivre à buis clos. Mais selon toute apparence, il se croyait déjà parvenu au fond du puits d'humiliation et ne pensait pas qu'au-dessous de ce fond, il pût y avoir encore plusieurs étages à descendre.
Il fut bientôt détrompé, comme les délégués de la presse, apostés aux abords du tribunal militaire, purent bientôt le deviner, en le voyant, pendant les suspensions d'audience, apparaître, rouge, nerveux, frémissant de colère mal contenue. Au premier mot, ou même au premier geste, tandis que les témoins défilaient, il se voyait brutalement arrêté par le président. Toute question, toute demande d'éclaircissement lui étaient imputées à crime. S'il insistait, et prétendait exercer son droit d'examen et de contrôle sur une déposition, le colonel Maurel lui coupait la parole, comme il eût fait sous les armes à un caporal se permettant d'élever la voix.
Il alla plus loin, en vint à le menacer d'arrestation, s'il persistait à « troubler le cours des dépositions ».
Un défenseur menacé d'arrestation, à la barre du tribunal, parce qu'il essaye d'élucider la valeur d'un témoignage!
Démange n'était pas préparé pour ce martyre. La menace le laissa stupéfait et navré. Puis il se ressaisit, protesta et menaça à son tour — de s'en aller.
Le pi-r-sident comprit, cette fois, que
la menace n'était pas vaine. Il faudrait suspendre les débats, désigner d'office un défenseur militaire qui ne connaîtrait pas le premier mot du dossier, non pKis que du Code, et ne manquerait pas d'entasser les causes de nullité sur les motifs de re vision.
Tout bien pesé, il préféra se calmer et mettre une sourdine à ses objurgations soldatesques. De son côté, Démange se montra moins curieux avec les témoiî\s. Cahin-caha, on atteignit ainsi l'heure du plaidoyer.
Ici encore, le défenseur se trouvait dans une condition peu favorable aux grands ellorts. Non seulement il se senlait dans un milieu hostile à la robe, hostile à la raison et surtout hostile à l'accusé; non seulement il n'avait point, pour servir de charpente et de colonne vertébrale à sa thèse, la haine vigoureuse qu'un avocat républicain porte naturellement à ce qui Heure l'arbitraire et la brutalité, mais, par ses attaches personnelles et par ses habitudes d'esprit. Démange inclinait plutôt à la vénération des livrées militaires ou civiles; et certes, il devait être confus, i7i petto, de se trouver, pour la première fois de la vie, non pas du côté de l'autorité armée, mais en opposition directe avec elle. On|a le sentiment très net qu'il se sentait dépaysé dans ce rôle nouveau pour lui. Et cela même donne plus de poids à son témoignage, à la conviction profonde qu'il a toujours affirmée de l'in nocence de son client et qui n'était pas, ne pouvait pas être, chez lui, une opinion de surface ou d'attitude professionnelle : car l'avocat, de sa nature, est plutôt sceptique à l'endroit des accusés et toujours disposé à penser, s'il obtient un acquittement, que cet acquittement est le fruit au son irrésistible dialectique.
Il eût fallu à Alfred Dreyfus un défenseur d'autre envergure : un orateur enflammé de la passion de la justice et
puisant daus cette passion même la force de s'élever au-dessus de la misère du huis clos, au-dessus de la tyrannie des juges, pour entrer de vive force au fond de ces âmes obscures et y allumer une étincelle d'humanité. Il eût fallu un Jaurès ou un Labori, et non point un Démange.
Tel quel, il fit son devoir, autant qu'il était en lui. Mais, sans doute, au moment où il se leva pour discuter point par point le pitoyable rapport, il ne le voyait plus lui-même qu'à travers le monstrueux réquisitoire d'Henry et les accusations sans preuves, mais si précises, que le faussaire était venu proférer A LA. FACE DU Christ coutre l'accusé.
Enfin, ni lui ni personne ne pouvait supçonncr alors la trame infernale ourdie autour d'Alfred Dreyfus.
Quel ennemi systématique du sabre, des polices et des fonds secrets, si clairvoyant qu'il fût, eût pu, à ce moment, deviner la moindre parcelle do la réalité?
Certes, l'accusé et son défenseur entrevoyaient vaguement une machination , des haines implacables, des falsifications d'écritures. Mais comment imaginer, comment oser admettre ce que l'etfort soutenu de toute une élite intellectuelle est à peine parvenu, après quatre ans, à faire toucher du doigt au peuple le plus épris de vérité que le genre humain ait jamais connu? Gomment supposer que des soldats préposés à la défense du pays et qui parlaient d'honneur, de salut public, de parricide perpétré sur la patrie, fussent eux-mêmes les traîtres, les stipendiés do l'étranger, les égorgeurs patentés de la nation confiée à leur garde ?
Ni Démange, ni Alfred Dreyfus n'en pouvaient avoir le soupçon. Ils se sentaient aux prises avec un elï'royable problème, mais n'en connaissaient même pas les éléments premiers. Ils croyaient que des trahisons certaines avaient été
commises et qu'on les eu chargeait, mais n'avaient aucun moyen d'en discuter l'attribution.
Que pouvaient-ils penser, par exemple, devant le bordereau ou lettre-missive qui restait, en dernière analyse, V unique pièce opposée à Alfred Dreyfus? Ce bordereau, dont il ne connaissait pas l'écriture, mais où se trouvaient ga et là au milieu de trente lignes d'une main étrangère, des demi-mots, des syllabes ou des lettres qui semblaient être de la sienne et qui fulguraient aux tableaux de Bertillon, parfaitement adaptés à des mots, syllabes ou lettres écrits par luimême, fournis par lui-même?...
C'était absurde et inepte, et le système de Bertillon n'avait même pas le mérite de la vraisemblance. Quelle probabilité qu'un Iraitre, voulant masquer son écriture en empruntant celle d'un autre par décalque, y eut laissé ça et là, systématiquement, des traces — non légères et fugitives — mais répétées et formelles, de sa personnalité? Il aurait choisi toutes les ruses avant celle-là, toutes les préméditations avant Timbécile conception de pouvoir plaider (s'il était pris) qu'on avait calqué ces fragments et ces fragments seulement, de son écriture!
Mais, d'autre part, pourquoi le faussaire s'était-il, de son côté, limité à ces calques partiels et isolés de l'écriture de Dreyfus, si son but avait été de l'incriminer?
Voilà ce qui restait inexplicable. C'est désormais tout expliqué par les aveux de Cavaignac et le suicide d'Henry, par les fausses photographies de Lauth, par l'infâme querelle intentée au lieutenantcolonel Picquart, par tous les actes de linquisiteur du Taty de Clam, par les lettres d'Esterhazy, par la fausse lettre de l'empeur allemand, par les menées du Gesù, par les mille détails accumulés, concordants, lumineux, que la libre discussion et la volonté d'arriver à
la vérité ont fait successivement jaillir des entrailles du sujet.
Le processus est visible et s'enchaîne comme les termes d'un syllogisme.
Esterhazy est le traître [aux gages de •Schwarzkoppcn. Simple officier de
troupes, il n'a pas de documents secrets à vendre et doit se les procurer.
Henry les lui livre, de 1893 à 189(i, au nombre de 162, payés en une seule année, jusqu'à 200,000 francs et, par conséquent,, ayant une réelle valeur
'U'r^^ frC-
i*»^pHWw
<^^er»^^
C'Crpt^ .
y^ ;fîU* JV»^.-/^
àiv ou^'^
Calque du bordereau, avec des blancs laissés pour les refouclies.
pour celui qui les achète. Pour le dire *n passant, ce"^ne peut être qu'avec la complicité complémentaire d'un des officiers de l'Etat-Major les plus élevés en ^'rade,^car luijnon plus, Henry, simple attachéau'^bureau de la police militaire, il n'avait pas accès aux documents d'im-
portance enfermés sous double serrure dans les coiïres-forts des bureaux techniques.
Un agent du Deuxième bureau, aposté dans la maison qui fait face à l'ambassade allemande et qu'habite Schwarzkoppen, subtilise le bordereau d'Ester-
hazy et l'apporte, en l'absence d'Henry, au colonel Cordier, qui fait aussitôt photographier le document par Lauth.
Quand Henry arrive , il reconnaît l'écriture d'Esterhazy et se voit perdu, car Esterhazy parlera, il n'en doute pas,
ou même s'il ne dit rien on pourra remonter jusqu'à ses complices.
A tout prix, il faut donc détourner la meute, en la lançant sur une fausse piste.
Refaire lebordereaud'un bouta l'autre,
K^'Ce^Kjt^
fA^yc/^Ê^K^^
g^ /?U^€£^Ui4^
Calque du liOrdereau avec les retouches ajoutées.
ce n'est pas possible ; mais ayant la plaque photographique et l'épreuve à sa disposition , avec ou sans l'aveu de Lauth, son subordonné, il peut encore, à cette première phase de l'affaire, opérer sur la pièce accusatrice quelques falsifications presque insensibles à première vue.
Il faut qu'elles soient telles pour ne pas trahir la retouche, et cependant suffisantes pour dénoncer deux écritures artificiellement agglutinées.
Henry commence par mettre Sandherr, Fabre, du Paty de Clam, puis Boisdefîre et Gonse aux trousses d'Alfred Dreyfus, dont l'écriture n'est pas sans
L'AFFAIRE DREYFUb
de vagues analogies ataviques avec celle de l'espion austro-hongrois. Puis, sans perdre de temps, il s'attèle au travail, avec Esterhazy et du Paty de Clam, par les procédés mêmes chers à Bertillon.
On dicte à l'inculpé, dans le cahinet de Boisdeffre, un certain nombre de mots caractéristiques du bordereau , qu'on n'a pas pu trouver dans les lettres ou mémoires de sa main qu'on possède, et qu'on fera d'ailleurs disparaître, en alléguant, au rapport, qu'on n'a rien trouvé chez lui.
Une fois en possession de ces mots, on va les incorporer partiellement au bordereau, à la place de ceux qu'avait tracés Estherhazy.
C'est chose relativement aisée, le papier étant transparent. Esterhazy en possède toute une provision « de la même cuvée ».
Il calque lui-même son propre bordereau, en laissent des blancs aux endroits choisis pour les retoucher.
Puis, dans ces blancs, il calque les parties de mots obtenues de Dreyfus.
On aainsi un bordereau nouveau, semblable d'aspect à l'original, sauf en ce qu'il décèlera désormais l'opération du calquage et permettra ainsi aux experts d'afhrmer qu'il y a fraude voulue dans l'écriture. D'autre part, les superpositions photomicrographiques donneront ça et là des syllabes ou fins de mots d'Alfred Dreyfus.
Il ne reste plus qu'à prendre de nouvelles épreuves du document falsilié et à les donner comme épreuves primitives.
La photographie offre des ressources infinies à ces substitutions. C'est là-dessus que les experts vont travailler désormais.
Ceux qui ont l'esprit droit, comme (lobert et Pelletier, mis en éveil par les traces de décalquage, se méfieront.
Ceux qui sont d'avance avec l'accusation ou qui se laissent prendre au charlatanisme pseudo-scientifique de Herlil-
lon admettront avec lui ce raffinement insensé d'un faussaire décalquant volontairement, jnais seulement par places, sa propre écriture.
Et l'affaire suivra son cours ténébreux...
Tout cela est évident aujourd'hui non seulement par des motifs extrinsèques, mais parce que dans la falsification même la main d'Esterhazy se trahit à plusieurs indices. On en citera deux.
D'abord, les lettres ou syllabes intercalées, de l'écriture de Dreyfus, se superposent exactement aux mêmes lettres ou syllabes provenant soit de la fameuse dictée, soit de lettres de lui qu'on possé- a
(lait à ce inomeiit^ et ne se superposent que vaguement aux motsd'ori- ^^ gine ultérieure. v
Or, on sait par les graphologues eux-mêmes que cette superposition parfaite est une présomption de décalquage, por- "fX, sonne n'écrivant deux fois dans sa vie un même
ïc-*-"
mot rigoureusement de
crti^t^Ut
<UU/lg^
la même façon.
En second lieu, ces lettres ou mots se superposent à des lettres ou dictées qui sont aux mains de l'accusation, et qui n'étaient plus aux mains de Dreyfus ou n'existaient pas encore au moment où le bordereau original a été écrit.
En troisième lieu, tout le bordereau officiel (falsifié), y compris les mots de l'écriture de Dreyfus, présentent les caractères généraux du décalquage.
Enfin, certains mots typiques d'Esterhazy reproduisent si fidèlement ses tics scripturaux qu'ils le dénoncent lui-même comme Fauteur du décalquage.
Ainsi, sa manière de barrer les doubles (f, dans Cfttr pièce.
Ua faussaire, décalquant ces mots d'Esterhazy, ne prendra pas garde qu'il écrit cette en barrant le premier t^ puis superposant le second ^ à la barre. (Pas un individu sur cent millions d'hommes ne procède ainsi). Ls faussaire écrira, selon l'habitude courante, les deux t avant de les barrer ensemble. Il aura ainsi d'abord celle ^ puis cette..
Esterhazy , même en s'autodécalquant (dans le but exprès de créer le décalquage comme moyen utile de défense pour lui-même) ne peut s'empêcher de suivre son habitude propre et caractéristique. Il fait ce qu'aucun autre décalqueur ne ferait sur le papier transparent. Il écrit cet, puis ajoute
le^ ce qui donne cette , ■ ^ avec le second / sur la u^/^^"^ barre.
Autre indice : le mot ^^J{^ tenir dans «tenir à
votre disposition », C«;f La Esterhazy, seul dans
l'univers, écrit texir '^ par déformation de Yn.
^ ~ « Un imitateur, en cal-
quant n y prendra pas garde et écrira tenir.
Esterhazy écrit coul'amment texir sur sa propre écriture.
On conçoit de reste que de telles observations n'ont été possibles que du jour où l'écriture d'Esterhazy a été connue comme étant celle du bordereau.
Devant le premier conseil de guerre, la défense, comme les juges et l'accusé lui-même, en étaient réJuils à constater les SEPT identités résultant des superpositions entre les chillres 2 (cinquième ligne du bordereau); 2" (septième ligne), les syllabes cier dans officier (dix-huitième ligne), la lettre z dans vouliez (vingt-septième ligne), les syllabes in exte dans in extenso (vingthuitième ligne) et la syllabe œuvres dans ïnan.œuvres (vingt-quatrième et il-entième lignes), identités résultant.
disons-nous, des superpositions de ces chiffres, lettres ou syllabes avec des chiffres, lettres ou syllabes des pièces de comparaison (lettres intimes ou dictée du cabinet de Boisdeffre).
Cette circonstance même était de nature à éveiller la pensée d'une falsification du bordereau opérée depuis l'arrestation du capitaine Dreyfus et en reste la preuve évidente. Mais il va de soi qu'à ce moment de l'affaire, ni l'accusé ni le défenseur n'eussent pu invoquer une telle hypothèse, sans faire le plus grand tort à leur cause, et sans être honnis, si tant il y a que la pensée même leur en soit venue.
En tout cas. Démange n'en dit l'ien.
Il plaide de son mieux la falsification préméditée du bordereau, considéré comme authentique, critique la thèse de Bertillon comme insoutenable, puis s'attache à montrer l'absurdité générale de l'accusation, la faiblesse des mobiles invoqués pour la prétendue trahison, enfin les excellents témoignages que donnaient d'Alfred Dreyfus tous ses anciens chefs et des personnes honorables appartenant à toutes les classes sociales.
L'impression générale qui se dégagea de ce plaidoyer, était plutôt favorable à l'accusé. Non que le Conseil parut convaincu de son innocence — le poids de l'opinion ambiante , spécialement à l'Elat-Major, pesait sur lui; — mais il ne semblait pas non plus convaincu de sa cidpabilité. Des conversations, des propos de la table commune se dégageait une indécision marquée. Et cette iïMlécision se trahit si visiblement qu'une intervention finale, en chambre du ('onseil, fut jugée nécessaire, par l' Etat-Major et le minisire de la guerre, pour obtenir la condamnation si impatiemment attendue, si universellement considérée comme indispensable à la politique propre de la haute armée et à la politique générale du cabinet Dupuy.
Avant d'arriver à cet interveiilion illégale et frauduleuse qui constitue le crime de forfaiture^ aux termes de Tarticle 101 du Code de justice militaire, il faut donner la physionomie extérieure des choses au cours des deux dernières journées du procès
Le 22 décembre, après l'interminable déposition de Berlillon et le ridicule réquisitoire de Brisset, Taccusé avait paru abattu et fatigué à ceux qui l'avaient vu quitter l'audience. On l'eût été à moins. Il passa, au dire des reporters, une nuit sans sommeil, marchant de long en large dans sa cbambre, sous l'œil de ses geôliers qui le gardaient à vue et ne se coucha pour un instant qu'au petit jour. A onze heures, il recevait la visite de son défenseur ; à une heure s'ouvrait la dernière audience, remplie tout entière par la plaidoirie, et qui prit fin à cinq heures et demie.
Au dehors, la foule est houleuse et beaucoup plus nombreuse que les jours précédents. Elle résiste aux agents qui veulent à tout prix l'éloigner du trottoir, devant la porte de l'hôtel des Conseils de guerre. Elle veut savoir.
La nuit est tombée depuis longtemps, quand arrive un ordre du colonel Maurel, autorisant les chroniqueurs judiciaires, qui attendent dans la rue, à pénétrer dans la cour de l'hôtel. Aussitôt une petite bousculade a lieu : quelques curieux veulent essayer de se glisser parmi les privilégiés qui entrent. Ils en sont empêchés par les agents et par les soldats, qui ont reçu une consigne excessivement sévère et qui la font respecter avec ténacité.
(^eux qui ont été reçus ont libre accès jusqu'au premier étage.
A 5 heures 3/4, un mouvement se produit, la porle du premier étage s'ouvre et le lieutenant commandant le piquet de garde invite les assistants à évacuer le vestibule. L'audience vient d'être suspendue. Le Conseil s'est retiré pour
délibérer et le capitaine Dreyfus va descendre pour se rendre au greffe, dont la porte donne au pied même de l'escalier.
En se penchant un peu, on le voit passer. Il est pâle et las. Il s'éloigne rapidement, escorté de deux gardes el précédé du sergent faisant fonctions d'huissier.
Le vestibule est alors évacué, les portes en sont fermées, mais elles ne tardent pas à se rouvrir et les journalistes peuvent alors pénétrer dans la salle du Conseil, qu'ils n'ont pas revue depuis le 19 décembre. Il est six heures quarante-cinq.
A six heures cinquante, le conseil rentre en séance. Sa délibération a duré une heure im quart. Or, le texte même du jugement va le montrer tout à l'heure, une seule question a été posée aux juges. Normalement, vingt minutes auraient suffi pour recueillir les sept voix du conseil sur cette question unique, pour les compter et pour libeller le jugement. Que s'est-il donc passé pendant cette longue délibération?
Il s'est produit un événement, constaté pour la première fois par la déclaration d'un avocat nommé Salles, au sujet de la confidence à lui faite par un des membres du conseil de guerre; constaté depuis par des aveux directs ou indirects : au nom du ministre de la guerre, et en violation formelle de la loi, un dossier secret, inconnu de l'accusé et de la défense, qui n'en ont pas eu connaissance, 'a été communiqué sous plis cachetés, en chambre du conseil, aux juges militaires appelés à prononcer leur verdict sur le capitaine Dreyfus.
Y a-t-il eu communication positive de pièces secrètes en chambre du conseil? On l'a souvent affirmé et l'on sail même par la lettre du colonel Picquart au garde des sceaux Sarrien [Rapport du conseiller Bard à la Cour de cassa-
tioii) quels sont ceux des documents communiqués que le colonel Picquart a Irouvés plus tard au dossier et dont il a eu ainsi connaissance personnelle.
Le colonel Picquart dit, dans cette lettre, que la partie du dossier secret qui fut communiquée aux juges en chambre du conseil se composait de <( quatre pièces, accompagnées d'un commentaire explicatif rédigé, à ce qu'a assuré le colonel Sandherr, par du Paty de Clam ».
La première pièce, ajoute le colonel, est déchirée en morceaux et reconstituée; c'est une lettre avec une note écrite par un individu désigné par l'initiale A, probablement à ses supérieurs.
Cette lettre, écrite en langue étrangère, est de fin 1893 ou fin 1894.
La deuxième pièce, continue le colonel Pic'quart, est une lettre authentique de B... à A... Elle date du commencement de 1894; elle a été déchirée puis reconstituée. Elle est à peu près ainsi conçue : « Je voudrais bien avoir tel renseignement sur une question de recrutement. »
La troisième pièce est une lettre authentique de B... à A... de 1894. Elle a été déchirée puis reconstituée. B... y dit à peu près : « J'ai vu ce canaille de D.... Il m'a donné pour vous douze plans directeurs. »
La quatrème pièce est un rapj>ort étranger à l'affaire.
Mais d'autres pièces constituant le dossier diplomatique ou « ultra-secret » et qui n'ont jamais été à la disposition du colonel Picquart, furent apportées au conseil de guerre; et, circonstance curieuse, en partie par lui-même, car il fut le porteur d'un des plis en question, sans en connaître le contenu.
Yoici ce qui se passa d'après le témoignage confidentiel de deux membres du conseil de guerre, venu à l'auteur de celte étude de deux sources dilférentes et parfaitement sûres toutes deux.
Au moment où la délibération commençait, on frappa à la porte extérieure de la chambre du conseil. Deux plis cachetés furent successivement remis, de la part du ministre de la guerre, au colonel Maurel.
Celui-ci prit les larges enveloppes scellées au timbre du ministère et les déposa devant lui, sur la table.
Puis, il fit à ses six collègues ou, pour mieux dire, à ses six subordonnés, des déclarations qui se résument comme suit :
« Messieurs, je sais ce que contien- (( nent ces plis cachetés. M. le ministre « de la guerre m'en a averti. L'un ren- 0 ferme la photographie d'une lettre « autographe , signée du souverain « étranger pour qui Dreyfus trahissait « la France. Le nom du traître s'y « trouve écrit en toutes lettres, avec les « motifs qui l'ont amené à trahir. J'en u ai l'assurance formelle du chef de (( l'armée. A ce premier document sont (' jointes sept lettres de Dreyfus lui- ^< même , adressées au souverain qui <<. allait accepter ses offres de services. u Ce dossier provient du ministère des << affaires étrangères, qui l'a transmis à « M. le ministre de la guerre.
« L'autre pli scellé renferme : 1° Un « billet familier, qu'un attaché militaire « de la Triple-Alliance écrivait à un de « ses collègues, absent de Paris, et qui « a été intercepté, il y a plusieurs mois « déjà. Après divers détails sur la vie « mondaine du signataire, on y trouve « une allusion directe à Dreyfus, en « ces termes : « Ce canaille de D. devient par trop exigeant (1). » Comme les précédentes, cette pièce provient du ministère des affaires étrangères»
« 2° Deux rapports secrets d'un agent « de la France à l'étranger, oîi il oc-
(1) Il est établi que ce document ne s'appliquait pas à Drejfus, mais à un espion dont l'initiale D. dissimulait, par convention, le nom véritable.
<( cupe une huule situation officielle, « qui le met en mesure d'être parfaite- <( ment renseigné. Le chef de TEtat- « Major général connaît seul le nom de « cet agent, qu'il importe à tout prix « de ne pas compromettre, en raison de « l'importance même de ses informa- « lions.
« Les deux rapports secrets concor- « dent de tout point avec les autres « preuves » directes et indirectes , et K nomment le capitaine Dreyfus comme « Tauteur des communications crimi- « nelles sur la défense nationale, faites « depuis deux ans à la puissance étran- « gère dont il s'agit, communications que <( le commandant Henry nous a énumé- « rées au cours des débats. Un de ces « rapports mentionne que le souverain i( étranger servi par le traître a été <( averti de son arrestation dès le 23 oc- « tobre dernier, par un journal déposé « sur son bureau de travail et portant (( les mots au crayon bleu : Dreyfus est « arrêté,
« Voilà, messieurs, ce que contiennent « ces plis scellés. Si votre conviction «n'est pas faite, je suis autorisé à u rompre les cachets devant vous et à u vous communiquer les pièces. Car une « nécessité prime tout, pour des juges « militaires, c'est de frapper quiconque « a manqué au premier des devoirs, en « trahissant son pays. Je le répète donc, « je suis autorisé à ouvrir ces scellés...
u Mais je ne dois pas vous laisser « ignorer qu'à la suite d'un accord di- « plomatique secret, le document prin- (( cipal a été officiellement supprimé, « déclaré non avenu. En outre, il a été « entendu que le nom de la puissance « étrangère intéressée dans l'alfaire ne « serait pas prononcée au procès. C'est « pourquoi ces divers documents n'y « ont pas été versés, même à huis clos...
« Vous apercevez les conséquences « possibles et probables d'un manque- « ment à la promesse échangée. A vous
(' de les peser dans vos consciences... « Selon ce que vous déciderez, à la ma- « jorité des voix, j'ouvrirai les scellés, « ou je les rendrai intacts à M. le minis- M tre de la guerre...
u Messieurs, nous allons voler sur la « question préjudicielle :
« — Oui ou non\ voulez-vous rom- H pre les scellés et voir de vos yeux les " dossiers secrets que la raison d'Etat M a empêché de verser aux débals ? »
A l'unanimité, les sept juges votèrent no7i. Sur quoi, on passa au vote sur la duestion de culpabilité.
A l'unanimité, le verdict fut af/irt natif.
Poincaré.
Un n'ajoutera pas un mol à ce récit, sinon pour rappeler que les documents officiellement « supprimés » étaient des faux, des faux imbéciles, connus pour tels par ceux qui en avaient conservé copie photographique.
S'ils ne les montraient pas, même à huis clos et dans le secret de la chambre du conseil, cétait moins encore pour échapper à la forfaiture matérielle, par une restriction de conscience éminemment caractéristique, que pour soustraire les pièces elles-mêmes à l'examen des juges. Dans le nombre, il pouvait s'en trouver un assez avisé et assez in-
lï<l
dépendant pour concevoir des doutes sur l'authenticité des documents et réclamer une vérification.
Quant aux prétendus rapports secrets d'un agent à l'extérieur, restés la base fondamentale du dossier confié au général Gonse, il faut qu'ils aient bien peu de valeur réelle et aussi peu d'authenticité pour que Gavaignac ne les aient même pas exhibés à ses deux collègues Brisson et Sarrien, au moment de leur
visite au ministère de la guerre, trois semaines avant l'aveu du colonel Henry.
A cette occasion, le dessus du panier des prétendues «preuves » (cinquante à soixante pièces de l'usine spéciale du faussaire) étaient étalées sur une grande table dans le cabinet ministériel.
— Parmi ces pièces, a déclaré Brisson à la tribune de la Ghambre, se trouvaient les trois pièces que M. Cavairpiac a lues à la tribune. (Mouvement.)
^ït*-^ *
«•-•Jxit.-" --■'
-^,..À^^v-^>--,..Av«--^>'"*f--
Ce Rochefort !... quel esprit !... (Dessin de H.-G. IBELS)
Ce sont ces trois pièces seules, à mon estime et à celles, je crois, de M. Sarrien, qui pourraient être coiisidérées €omme appartenant réellement au dossier de l'araire Dreyfus.
Les autres les encadraient, en ce sens qu'elles se présentaient avec ces pièces dont la plus importante était naturellement, aux yeux de M. le yarde des
sceaux et aux miens, celle où Dreyfus était nommé.
De toutes ■ ces pièces, aucune, à mon avis, ne pouvait intéresser, par sa coînmunication, la sûreté de fEtat.
Et quelques instants après ces importantes déclarations, revenu à son banc, Brisson a ajouté, parlant, à Fauteur de la présente élude, personnellement :
Livr. 1 6 : L'Affaire Dreyfus illustrée.
— S' il y avait eu quelque chose de sérieux à 710US montrer^ dans cette circo?istance décisive^ on l'aurait fait, puisque nous venions, le garde des sceaux et moi, précisément pour nous éclairer sur les résolutions à prendre au sujet de la revision. (Séance du 19 décembre 1898, à six heures et demie du soir, au moment où le scrutin s'ouvrait sur la priorité des ordres du jour.)
Est-il besoin de dire que l'aulhenticité des pièces communiquées au conseil ne fut pas même discutée? Elles venaient du ministère de la Guerre ; elles étaient l'expression d'une pensée et paraissaient l'expression d'un fait qu'on ne croyait pas pouvoir rendre publics. Il n'en fallait pas plus pour effacer toute autre considération. Ce sera l'excuse des juges, qui. certes, n'auraient pas dû ignorer la loi, mais l'ignoraient évidemment.
Mais de quelle flétrissure frapper les hommes qui connaissant la fausseté des documents ainsi jetés dans la balance de ia justice et qui, sachant l'engagement pris, de part et d'autre, de supprimer ces misérables fabrications, ne craignaient pas de recourir, pous frapper un innocent, à une démarche aussi honteusement criminelle? Et comment douter que ce fût là, contre le Juif abhorré, ad MAJOREM DEi GLORiAM, l'œuvre propre de l'Eg'érie attitrée de l'Ëtat-Major, la Com- 'iagiiie de Jésus ! Elle seule, elle seule <tu monde, croit que tous les moyens sont bons contre l'ennemi désigné à ses coups et dont elle considère la perte comme nécessaire à sa politique scélérate.
Quant à la constatation officielle de la forfaiture perpétrée, le 23 décembre 1894 , dans la chambre des délibérations, par le 1" conseil de guerre de Paris — elle résulte de la déposition faite par Démange, sous la foi du serment, à la Cour d'assises de la Seine (procès Zola). Yoici cette déposition ;
« Dans les derniers jours du mois
d'octobre, j'ai appris, comme tout le monde, par la voie des journaux, que M. Scheurer-Kestner avait la conviction de l'innocence de M. Dreyfus, et qu'il entendait poursuivre sa réhabilitation.
« J'ai été, on le comprendra, plus angoissé que tous les autres lecteurs des journaux.
« Je me suis même permis, parce que je trouvais le temps un peu long, d'écrire à M. Scheurer-Kestner pour lui demander de faire connaître publiquement, à la tribune ou ailleurs, les raisons pour lesquelles il affirmait l'innocence de M. Dreyfus.
(( M. Scheurer-Kestner ne m'a pas répondu.
« Il était, je l'ai su plus tard, dans la période de quinze jours pendant laquelle il avait promis à M. le général Billot de garder le silence.
« Je suis donc resté dans cet état d'esprit jusqu'à la veille du jour où M. Mathieu Dreyfus a dénoncé à M. le ministre de la guerre M. le commandant Esterhazy comme l'auteur du bordereau.
« M. Mathieu Dreyfus est arrivé chez moi, au jour que j'indique, extrêmement ému ; il m'apportait cette écriture qui, en effet, est d'une ressemblance frappante avec celle du bordereau, et il me dit :
« M. Scheurer-Kestner m'a dit que mon devoir était de dénoncer, comme l'auteur du bordereau, M. Esterhazy, dont voici l'écriture. «
<( Il est évident, je viens de le dire, que cette écri'ure était identique à celle du bordereau.
« J'ai — et je crois qu'en cela j'obéissais à un sentiment de prudence — j'ai dit à M. Mathieu Dreyfus :
<' Faites ce que vous a dit M. Scheurer-Kestner, mais je souhaiterais qu'auparavant, vous priiez M. Scheurer-Kestner de vouloir bien dire publiquement
qu'il a sig^nalé à M. le ministre de la guerre, comme Tauteur du bordereau, celui que vous allez dénoncer ; parce que, de cette façon-là, on ne pourra pas mettre en doute votre bonne foi ; et, puisque vous n'avez que l'écriture, bornez-vous à dénoncer M.Estarhazy comme l'auteur du bordereau, et n'allez pas plus loin. »
« Voilà le conseil que je lui ai donné.
« A ce moment-là, j'étais aussi très ému, cela se comprend, n'est-ce pas?
puisque j'entrevoyais un recours possible pour la revision du procès Dreyfus.
« J'étais déjà résolu, d'ailleurs, à m'adreçser à M. le ministre de la justice depuis que j'avais su, par M. Salles, qu'il y avait eu une violation de la loi.
« Mais je ne l'avais pas fait encore, pour une raison que je peux bien dire : c'est qu'avant d'employer le recours légal, et surtout celui qui m'appartenait, en vertu d'un article du Gode d'instruction criminelle, c^est-à-dire l'annulation du jugement pour violation de la loi, je voulais être appuyé auprès de M. le ministre de la justice, c'est-à-dire que je voulais avoir l'assistance de ceux qui, portant la robe comme moi, sont soucieux des droits de la défense, et je voulais avoir aussi l'appui d'hommes politiques épris du droit et de la justice, ayant de l'autorité près du gouvernement.
« En effet, que pouvais-je faire?
« Je pouvais dire à M. le ministre de la justice : j'ai la certitude morale qu'il V a eu violation de la loi.
« Mais une preuve juridique, je ne pouvais pas la lui apporter.
« Il fallait donc que je fisse ce que l'on fait dans les procès de revision, c'est-à-dire que je demandasse à M. le ministre de la justice une enquête ; je devais le prier de vérifier, de recher-
cher si l'assertion que je lui apportais était une assertion exacte.
« Donc, je ne voulais pas m'avancer tout seul ; et je dois dire qu'à ce moment-là, je n'ai pas trouvé l'assistance que je souhaitais, soit autour de moi au Palais, soit parmi les hommes politiques.
« On m'a dit : « Ah! prenez garde.
Ne réveillez pas en ce moment l'affaire Dreyfus ; c'est trop tôt, il faut attendre ! »
Félix Faure.
' J'attendais, lorsque se sont révélés les faits que M Scheurer-Kestner a portés à la connaissance du public.
a A ce moment-là, je me suis dit :
« Eh bien ! j'ai maintenant deux recours possibles : la revision et Tannulation. »
'< J'ai donc attendu l'issue du procès de M. Esterhazy.
« Il y avait deux cas de revision possibles.
^< Comme ces jours passés, M. l'avocat général vous le signalait dans l'exposé de faits que j'ai entendu, si M. Esterhazy avait été condamné, il y avait deux personnes condamnées pour un même fait et, par conséquent, la revision s'imposait.
(( Si M. Esterhazy était acquitté, ce qui a eu lieu, il restait le recours du fait nouveau.
« J'attendais donc très impatiemment les débats du procès Esterhazy.
« J'ai assisté à la partie publique ; j'avais même demandé une intervention pour qu'il y eût un contradicteur; elle a été repoussée.
« Mais enfin, ce qui m'intéressait surtout, c'était la déposition des experts, parce que c'était là que je comptais trouver le fait nouveau ; en effet, puisque Dreyfus n'avait été condamné que sur le bordereau et sur l'écriture, l'expertise dans l'atlaire de M. Esterhazy, en m'apportant des éléments, me permettait de dire à M. le ministre de la justice : « Eli bien ! voilà un fait nouveau ! »
« Il y avait là un élément sur lequel je n'avais pas de renseignements, par suite du huis clos; de telle sorte que la voie de la revision m'était fermée.
« Il me restait, messieurs, la voie de l'annulation.
ft Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, je ne pouvais m'adresser à M. le ministre de la justice que si j'étais certain, en frappant à cette porte, de la voir s'ouvrir.
« Or, les conditions dans lesquelles s'est déroulé le procès de M. Esterhazy et sur lesquelles, moi, je n'ai rien à vous (lire, m'avaient donné une conviction :
c'est que le gouvernement ne désirait pas en ce moment faire la lumière sur l'adaire Dreyfus.
« Il y a M. le ministre de la justice, me dira-t-on; c'est à lui seul que vous devez vous adresser.
« C'est entendu, mais enfin, n'est-ce pas? il est bien certain ([ue AI. le ministre de la justice n'aurait pas pris de résolution tout seul, sans le concours de ses collègues du cabinet ; c'était donc en déiinitive au gouvernement que je devais m'adresser.
« Et j'avais besoin du gouvernement, vous entendez bien, pour arriver à faire tdmellre ma minute tendant à établir qu'il y avait ou violation de la loi.
« J'avais besoin, permettez-moi de
l'ajouter aussi, du gouvernement, môme dans le cas où ma requête aurait été accueillie et où il y aurait eu annulation du jugement par la Cour de cassation.
« J'avais besoin d'un gouvernement désireux de faire la lumière complète sur l'allaire Dreyfus, parce que, qu'il me soit permis de le dire, si cette revision devait se faire, ou plutôt si le jugement devait avoir lieu à nouveau, il fallait le grand jour, il ne fallait plus le huis clos.
« Vous entendez bien que quand sept officiers, qui sont la loyauté même, ont condamné un homme — pour moi, je crois qu'ils se sont trompés, mais enfin — pour le faire admettre par l'opinion publique, il faut qu'elle puisse toucher l'erreur du doigt.
« Par conséquent, il m'était nécessaire d'être certain que, si ce jugement devait de nouveau avoir lieu, j'aurais le plus grand jour, et pour cela il fallait le concours du gouvernement voulant la knr.ière complète.
« Eh bien ! j'étais convaincu qu'on ne la voulait pas et, dans cet état d'esprit, je me demandais ce que j'allais faire.
(( Je me le demandais lorsque (c'est par cela que je vais tci'miner) se sont déchaînées les passions qui grondent encore aujoui'd'hui (au-dessus desquelles certainement vous êtes), qui font qu'on ne pense plus à mon malheureux client.
u Alaintenant, il ne s'agit plus de l'affaire Dreyfus; c'est l'honneur de l'aimée qu'on a mis en cause, c'est la lutte entre sémites et antisémites.
« Quant à moi, je ne me suis jamais l)réoccupé que des intérêts de M. Dreyfus, que j'ai défendu ; il n'y a que lui qui me préoccupe.
u Par conséquent, je me suis dit :
« Il faut attendre encore, il faut de « rai)aisement. »
« Voilà pourquoi j'ai dit à M. Mathieu Dreyfus et à M'"" Dreyfus : « Attendons
i< un autre moment, attendons des « temps plus calmes ! »
« Et je suis heureux d'avoir une occasion de Faflirmer ici, car il y a dans votre exposé, monsieur l'Avocat général, permettez-moi de vous le dire, un passage qui m'a beaucoup touché.
« Vous avez dit à MM. les jurés qu'on n'avait pas voulu employer les voies légales et qu'on avait eu recours aux voies révolutionnaires.
« Mais, ce reproche-là, vous ne pouvez l'adresser à M. Zola parce que lui n'avait aucune qualité pour recourir aux voies légales^ n'est-ce pas?
« Il n'y avait absolument que la famille Dreyfus qui pût y recourir; par conséquent, c'est à elle que s'adressait le reproche, et à moi, indirectement.
(( Et je pourrais même vous dire à tous que, depuis longtemps, et surtout depuis que M. l'Avocat général vous a fait cet exposé, moi je reçois tous les matins des lettres, les unes qui sont signées, les autres qui ne le sont pas — les premières sont polies, les secondes ne le sont pas du tout — lettres dans lesquelles on me reproche d'avoir manqué à mon devoir.
« Eh bien ! moi j'estime que je n'y ai pas manqué.
« J'ai toujours mon devoir devant les yeux, et vous pouvez être certains que ma conscience ne me fera jamais reculer devant l'accomplissement d'un devoir !
« Mais je crois avoir été très prudent en conseillant à M. Mathieu Dreyfus d'attendre.
« Et ce qu'il faut que vous reteniez, c'est que certainement on ne peutpas reprocher à M. Zola de n'avoir pas recouru aux voies légales, puisque cela lui était impossible.
« Voilà ce que je tenais à du-e en dégageant M. Zola.
« Et voilà comment l'atTaire Esterhazy, qui m'avait fait espérer — puis-
que je reviens à elle — que je pouvais recourir aux voies légales pour obtenir la revision légale, me l'a en même temps fermée, cette voie, parce qu'elle m'a fait comprendre que le gouvernement ne voulait pas la lumière.
Voilà tout ce que j'ai à dire.
Labori. — M" Démange voudrait-il dire ce qu'il pense de ce passage du rapport de M. le commandant Ravary, relatif à l'affaire Esterhazy :
« En résumé, que reste-t-il? Une impression pénible qui aura un écho dans tous les cœurs vraiment français. Des acteurs mis en scène, les uns ont marché à découvert, les autres sont restés dans la coulisse; mais tous les moyens employés avaient le même but : la revision d'un jugement légalement et justement rendu. »
« Qu'est-ce que M^ Démange pense de cela? Cela lui parait-il exact?
« N'a-t-il pas une observation de fait à présenter sur ce point?
« Démange. — Mais, puisque je voulais m'adresser au ministère de la justice pour faire annuler le jugement, c'er que je ne le considérais pas comme léçf lement rendu.
Labori. — Pourquoi?
Le Président. — La question ne sera pas posée.
Larori. — H s'agit de l'affaire Esterhazy.
Démange. — Je l'ai dit tout à l'heure.
Labori. — Dites-le encore.
Démange. — J'avais su par M. Salles
qu'il y avait eu violation de la loi : c'est
pour cela que je voulais m'adresser au
ministre.
Labori. — Quelle violation?
Le Président. — Non, non. Maître Démange, ne répondez pas!
Clemenceau. — Permettez-moi de poser une question?
« Monsieur le président, je vous fais d'abord remarquer qu'un incident, qui a occupé un long moment de cette au-
I/AFFAIHE DKKYFUS