CHAPITRE V
*T^<3LGTr^SfVL
On peut définir l'affaire Dreyfus : une anecdote de police militaire, graduellemenl arrivée aux proportions d'un cyclone.
Depuis un an, le Genre humain se penche, stupéfait et navré, sur cet imbroglio français^ né dans une loge de portier et resté digne de son berceau symbolique. Qu'y avait-il au début ?
Rien qui ne fût de tout point banal : l'escroquerie d'un espion tzigane, entré dans l'armée française par la porte de la Légion étrangère, après avoir servi dans l'armée papale, passé plus tard aux gages de l'ambassade allemande et se faisant payer le plus cher possible des renseignements à peu près sans valeur.
La preuve matérielle de quelques-uns de ces envois tombe aux mains de l'Elat-Major, sous la forme d'une lettre non signée, qui en énumère la liste. De vagues analogies d'écriture inspirent à quelques monomanes d'antisémitisme l'idée géniale que l'auteur de la lettre, et par conséquent le traître, est, ou peut être, doit être un officier juif — le seul officier juif qui ait jamais obtenu l'accès de cet Etat-Major général, dont les papistes militants ont su faire leur fief.
Aussitôt, la « passion partisane » ac-
complit son œuvre et transforme l'hypothèse en affirmation positive. L'officier juif est appréhendé sans bruit, à l'insu de tous, à l'insu du gouverneur de Paris lui-même, seul compétent pour signer l'ordre d'écrou. Comme tant d'autres juifs le furent avant lui, en des temps réputés moins civilisés que le nôtre, il se voit jeté au fond d'un m pace, sans avoir pu obtenir de ses chefs qu'ils lui disent son crime. Et là, il est soumis, pendant deux mois, à la question ordinaire et extraordinaire.
Cependant, le général Mercier, délégué à la guerre, n'a pas encore découvert la loi bureaucratique qui subordonne les ministres d'un jour à l'Etat- Major éternel, omnipotent et infaillible. Le pauvre homme se permet d'émettre un avis personnel et de laisser percer l'opinion, déjà hérétique et subversive, que peut-être il nY a pas, contre l'officier incriminé, de charges bien certaines, . .
Mercier, vous avez tort ! Et vos maîtres vont vous le montrer !
Rompant soudain avec le profond silence de la procédure secrète, l'Etat- Major communique directement aux journaux des informations sensationnelles. Un officier^ attaché aux bureaux
de la Guerre, fait-il dire, est sous le coup d'une accusation de haute trahison. Le scélérat est arrêté. Son crime
n'est malheureusement pas douteux, carzV i' avoue... Us' a gitdu«plande mobilisation »
de l'armée, livré à l'Allemagne ; du « signalement et du nom de tous nos ^"^De Boisdeffre. agents mili-
taires au dehors », vendus à la Triplice. C'est la patrie menacée, réduite à l'impuissance. Jamais forfait plus atroce ne fut perpétré par un officier. . . Cet officier est juif, c'est toutdire !. . . Aussi les « influences juives » sont-elles déjà à l'œuvre pour le sauver. Le ministre de la guerre subit manifestement ces « infiuences ». Il est en train d'y céder et parle déjà de soustraire le traître à la vindicte publique ! . . .
Ce fut l'affaire de trois jours et de cinq ou six articles furieux, soulignés au crayon bleu, déposés sur le bureau ministériel.
Entre le devoir que lui trace l'inanité de l'accusation et la terreur de se voir arracher son portefeuille, sous la tempête d'outrages qui gronde autour de lui, Mercier a déjà fait son choix. Il met bas les armes. Il livre la victime expiatoire et laisse le procès suivre son cours, dans le secret absolu des débats, succédant au secret de l'instruction. Le voilà pris dans l'engrenage, voué sans retour à poursuivre une condamnation; car l'acquittement, après un tel scandale, serait sa chute personnelle, celle du cabinet Dupuy tout entier...
El comme les juges militaires, à la clôture des débats secrets, hésitent, eux aussi, estiment la preuve insuffisante,
ou, pour mieux dire, « se trouvent devent le néant », selon la parole expresse du préfet Lépine, quittant le prétoire au moment où ils entrent en délibération, à cette heure suprême, le misérable Mercier laisse exercer sur ces hommes simples, que la consigne tacite des grands chefs est encore impuissante à aveugler, la plus révoltante et la plus frauduleuse des pressions morales.
Au mépris de toute justice cl de toute légalité, au mépris du droit fondamen tal de tout citoyen français, il leur fait communiquer, en chambre du Conseil, un prétendu dossier secret, que l'accusé ni son défenseur n'ont pu voir et discuter, mais qui semble accablant, qui doit paraître décisif à ces juristes improvisés, ignorants de leur forfaiture même — et qui enlève leur verdict.
L'officier juif est condamné, dégradé, transporté ?.-^i delà des océans, isolé, réduit au silence, avec des raffinements de barbarie, non saus qu'on répète encore quil a avoué, ce qui est toujours faux.
En dépit de tant de soins, la vérité se fait jour. Le mystère de cet étouffement inquiète les consciences. Une enquête pieuse se poursuit. Quelques hommes résolus placent les faits devant l'opinion souveraine et font naître d'abord le doute sur la culpabilité du condamné, puis la conviction grandissante d'une effroyable erreur. Et dès lors, l'État - Major n'a plus qu'une idée , n'a plus qu'un emploi : justifier à tout prix son œuvre néfaste, dissimuler son crime, en le renouvelant s'il est nécessaire; en faisant de ses bu-
Mercier.
reaux une officine de faux papiers ; en jetant aux prisons militaires les honnêtes gens qui Taverlissent de l'orage imminent ; en couvrant de sa faveur et de sa protection l'auteur véritable, le hideux auteur de la trahison; en acculant ses propres complices au suicide, s'ils ont la faiblesse d'avouer!...
Celte histoire, on va la dire sans haine et sans crainte. Certains pensent encore, ou allèguent, qu'il vaudrait mieux la taire, pour ne pas aiïaiblir dans
la nation armée sa confiance en des chefs appelés un jour à la mener au combat.
Hélas! d'une confiance si nécessaire, que peut-il rester aujourd'hui? Et qui ne voit, sous le transparent prétexte de l'intérêt national, le squelette grimaçant des intérêts privés? Le premier devoir d'un fils dévoué de la Mère commune est de l'éclairer à fond sur l'indignité de ceux qui ont failli à son service. Désormais, ce n'est plus assez qu'ils dispa-
BiireauK de la Cuicirc
raissent. Il faut qu'avec eux s'effondre sans retour le système paradoxal que l'affaire Dreyfus a dévoilé au pays, en lui montrant une oligarchie « catholique et royale » enkystée comme un corps étranger au faite de l'armée la plus démocratique de l'histoire. L'arbre a porté ses fruits empoisonnés : hâtonsnous (le l'abattre et de le brûler. A l'institution militaire si tôt vermoulue qui naquit, il y a vingt ans, de nos défaites, et qui en abrite encore le personnel décrépit, il faut substituer un établisse-
ment nouveau, où la virilité républicaine et savante du pays reprenne enfin la fonction directrice qui lui appartient.
Ce sera l'œuvre de demain. Préparons-la en contant le drame d'hier et ses ressorts secrets.
Dans les derniers iours de mai 1894.
la police de l'Etat- Major général, officiellement désignée à l'Annuaire comme « Deuxième bureau (armées étrangères^ missions à l'étranger) », recevait d'un de
ses agents parisiens un document soustrait à l'ambassade allemande.
Ce document, leLlre-missive devenue célèbre sous le nom de bordereau^ était le relevé, non daté et non signé, d'un certain nombre de pièces et notes sur l'armée française. Il était adressé au major (depuis lieutenant-colonel) von Schwarzkoppen, attaché militaire allemand, qui venait de quitter Paris et de se rendre pour quelques semaines à Berlin.
Un valet de chambre alsacien de l'ambassade allemande et le portier (alsacien, lui aussi) de la maison sise en face de l'ambassade, tous deux agents dévoués du service français de contre espionnage, avaient détourné cette lettre et la transmettaient au colonel Sandherr, chef du service des renseignements. Non sans l'avoir préalablement déchirée en plusieurs morceaux , conformément aux règles du protocole spécial qui attribuait alors comme provenance uniforme, à tous les papiers de cette nature, une trouvaille accidentelle dans les paniers à rebuts et balayures de l'ambassade allemande, soigneusement surveillés à cet effet.
On connaît aujourd'hui l'origine réelle et la teneur du document, longtemps restées mystérieuses. On sait qu'il se réfère à des communications peu importantes en elles-mêmes, faites par l'espion Walsin-Esterhazy à l'attaché étranger qui payait ses services,
La plupart des renseignements énumérés au bordereau, ou se trouvaient tout au long dans les journaux et revues militaires, ou n'avaient point de base réelle. Un, au moins, était à la fois suranné et inexact, celui qui se rapporte au « frein hydraulique du 120 ». Il eût fallu dire « le frein hydro-pneumatiquedu 120 court ». Si le major von Schwarzkoppen achetait de pareilles informalions au prix de deux mille francs par mois, comme l'assure un professeur
d'Oxford, M. Conybeare, dans la National Revieio, c'est qu'il faut bien qu'un attaché militaire justifie ses fonds secrets par des transactions quelconques.
Pour un homme avisé et vraiment au courant du progrès technique dans les armées européennes, ces prétendues révélations n'auraient pas valu cinquante centimes, La remarque a sa portée, étant donné qu'elles furent abusivement imputées à un officier breveté de
If
l'Ecole de guerre, appartenant à une arme savante et à coup sûr en mesure d'être infiniment mieux renseigné.
Voici le texte du « bordereau », écrit sur une feuille de papier transparent, dit papier photographique ;
Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cepejidant, monsieur, quelques renseignements intéressants :
1° U7ie ?iote sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s'est conduite cette pièce ;
2° Une note sur les troupes de couverture [quelaues modificatons seront appointées par le nouveau plan) ;
3° Une note sur une modification auv formations de l artillerie ;
4° Une note relative à Madagascar ;
5° Le projet de Manuel de tir de Vartillerie de campagiie (24 mars 1894).
Ce der?iier docimient est excessive?nent difficile à se procurer, et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie.
Je vais partir en manœuvres.
Au reçu de la pièce interceptée, l'émotion fut grande à l'État-Major :
moins à raison de la valeur propre du document, ou des divulgations sans portée réelle auxquelles il se référait, qu'à raison du caractère tout à fait exceptionnel du flagrant délit et de la trahison qu'il mettait hors de doute.
Les espions sont ordinairement trop prudents pour fournir d'eux-mêmes, et en clair, la table des matières de leur méfait. Ici la désinvolture du traître anonyme accusait manifestement des rapports déjà anciens avec l'ambassade allemande. Or, la police militaire de Paris avait eu fréquemment l'occasion, dans les dernières années, de constater des « fuites », selon le mot consacré ; elle le disait, au moins, pour expliquer à sa manière ses propres négligences et ses propres erreurs. Même il lui était arrivé de donner tête baissée dans le [liège tendu à sa crédulité par un mystificateur resté inconnu et qui avait dénoncé à l'Italie tout un prétendu plan d'organisation secrète des Arabes d'Algérie ; ces Arabes devaient venir, en cas de guerre, porter subitement à 360,000 hommes les effectifs français sur la ligne des Alpes. D'où, panique soudaine à l'Etat-Major italien, armements précipités, renforcement des garnisons à la frontière ; et par une prompte contrepartie de ces mesures mêmes, aussitôt signalées à Paris, développement correspondant des armements français entre Nice et la Savoie. Si bien, que le mensonge d'un espion, à court de renseignements véridiques, s'était chiffré de part et d'autre, par des millions de dépenses supplémentaires.
Cette mésaventure, ajoutée à plusieurs autres, avait mis le Deuxième Bureau en grand appétit de découvertes sur leur auteur possible. Mais jusqu'à se jour cet appétit restait inassouvi.
Or, voici qu'un coup de fortune jetait la police militaire sur une piste en-
core fraîche et plaçait en ses mains la lettre d'un espion habitué; — lettre très probablement autographe, puisque l'écriture seule tenait lieu de signature. Il s'agissait de remonter jusqu'à l'espion, grâce à ce fil conducteur.
Successivement ou simultanément, le général Gonse, sous-chef de l'Etat-Major général, le colonel Sandherr, chef de la police militaire, et le commandant Henry, son auxiliaire principal, s'attelèrent à cette tâche, sans la conduire à bien.
Plusieurs semaines s'étaient déjà écoulées, et personne n'était plus avancé qu'au premier jour, quand le chef de l'état-major en personne (général de Boisdeffre) donna tout à coup l'ordre de remettre l'enquête sur le bordereau au commandant du Paty de Clam, étranger jusqu'alors aux services de contre-espionnage — il appartenait au Troisième Bureau [opérations militaires; instruction générale de l'armée) — mais qui passait pour un profès en graphologie, chiromancie, tables tournantes et autres arts divinatoires.
A ces talents spéciaux, le commandant d'infanterie du Paty de Clam joignait une imagination romanesque, des prétentions de policier psychologue à la manière de Gaboriau et cette particularité caractéristique de croire à l'innocence de l'abbé Bruneau, récemment guillotiné à Laval pour assassinat ; il attribuait cette injuste condamnation d'un saint prêtre, comme à peu près tous les événements qui n'avaient pas son approbation personnelle, à Tintluence combinée des juifs, des huguenots et des francs-maçons.
C'est assez dire de quels journaux du Paty de Clam faisait sa pâture habituelle Même il passait pour avoir collaboré à la Libre Parole, sous des pseudonymes impénétrables, et s'en défendait mollement.
Etait-il. d'aventure, l'officier masqii<'\ ami de Mores, qui écrivait, en mai 1892,
les articles signés de Lamaze, où le patriotisme des officiers isiaéliles de Tarmée française se trouvait attaqué avec
tant de perfidie haineuse?
Divers indices de stylo et de mentalité générale semblent l'indiquer, mais le fait n'est point établi.
Il est à peine besoin de rap-
Du Paty de Clam. p^j^^ q,,^ ^^^
articles, après avoir motivé un premier duel entre Edouard Drumont et l'officier juif Crémieu-Foa, qui avait pour témoin le capitaine (depuis commandant) Walsin-Eslerhazy — puis un second duel entre Crémieu-Foa et de Lamaze, qui déclara alors n'avoir fait queprêtersa signature, amenèrent enfin la rencontre fatale où le marquis de .Mores lua le capitaine juif Mayer, inspecteur des éludes à l'Ecole polytechnique : ouvrant ainsi par la mort d'un officier alsacien la liste des victimes de ta folie antisémite.
Au procès, devant la cour d'assises de la Seine, que présidait le conseiller Delegorgue, Mores déclara sous serment que les articles signés de Lamaze étaient bien l'œuvre d'un officier de l'armée active, qui ne pouvait pas se nommer et qu'il avait représenté sur le terrain. Si cet officier n'était pas Du Paty de Clam, il lui ressemblait comme un frère.
C'est à la sorcellerie de cet homme étrange qu'était dévolu le soin d'établir l'identité du correspondant de Schwarzkoppen. Très visiblement, parce qu'il venait de signaler à Boisdefîre une piste et un programme qui avaient séduit le chef de l'Etat-Major : sans quoi l'enquête fût restée, comme devant, l'œuvre exclusive du Deuxième Bureau.
Ici, une remarque s'impose. Depuis plusieurs semaines qu'ils étaient en possession d'une pièce soustraite à l'ambassade d'Allemagne, comment le colonel Sandherr et ses chefs avaient-ils pu négliger de restituer cette pièce à sa destination première, en apparence tout au moins, et sous la forme d'un décalque exact sur papier identique ? On a su depuis, par Schwarzkoppen lui-même, qu'il n'avait pas remarqué l'absence du bordereau et qu'il en apprit seulement l'existence par la publication autographiée du document, en 1896. Mais la police de l'Etat-Major français ne pou- Nait pas et ne devait pas compter sur une telle occurrence ! Selon le cours naturel des choses, Schwarzkoppen et son correspondant, en reprenant contact et constatant cette « fuite », allaient faire peser leurs soupçons sur la domesticité de l'ambassade et, en tout cas, changer leur procédure épistolaire. Soit pour conjurer ces soupçons, soit pour surprendre de nouvelles communications, il semble donc qu'il fût élémentaire de reconstituer l'anneau qui manquait à la chaîne.
Rien de tel ne fut fait. Schwarzkoppen revint de voyage à la fin de juin, trouva les notes et imprimés déposés à son adresse, en reconnut l'origine par l'écriture et ne s'inquiéta pas du bordereau absent. De son côté, l'auteur du bordereau, s'il revit l'attaché allemand, ne songea point à lui parler d'une lettre qu'il croyait bien et dûment reçue.
L'imprudence de la police militaire française, en cette occasion, a suscité des commentaires variés. On a voulu y voir soit l'indice de complicités positives avec le correspondant de Schwarzkoppen, soit la volonté de faire éclater le scandale. Il semble que l'explication est plus simple et se réduit à l'inadvertance de l'un des deux agents secrets, qui avait détruit l'enveloppe après lavoir ouverie, pour les bôioins de la
Clonst
fiction habiluelle sur les rebuis de l'ambassade ; l'enveloppe manquant, il devenait impossible de la reconstituer ou de la contrefaire.
Les comparaisons d'écritures restaient donc la seule ressource de la police militaire pour déterminer la personnalité du traître. A cet effet, le bordereau avait été photographié par le capitaine Lauth, attaché au deuxième bureau. Du Paly
de Clam en promenait une épreuve dans les divers services du ministère, et la montrait sous le manteau aux camarades bien
pensants; car, G livrant ses opérations par une erreur de jugement fondamentale, il avait décidé que le document devait émaner « d'un officier d'état-mcijor appartenant à Tartillerie ». Cela, par la raison puérile qu'il y était question, à trois reprises, de choses particulières à cette arme (canon de 120, formation et tii- de l'artillerie) en même temps que de matières relatives aux services généraux de l'armée.
Or, la première impression qu'aurait dû laisser une lecture attentive du document était tout opposée. Il n'y a rien dans le bordereau qui dépasse la moyenne des connaissances accessibles à un oflicier quelconque, et très manifestement il émane d'un homme peu familiarisé avec la lang-ue de l'artillerie.
Ainsi, les u troupes de couverture »
sont indiquées par leurs garnisons mêmes.
La « modihcation aux formations »
vise les conséquences de la suppression des pontonniers, déjà prévue, imprimée et distribuée au Parlement comme projet de loi ; la <>. note relative à Madagascar »
se rapportait aux bruits d expédition prochaine courant et escomptés dans toute l'armée ; le u projet de manuel de tir de l'artillerie » ne pouvait être u extrêmement difficile à se procurer » que pour une officier étranger à l'arme.
Et, d'autre part, le correspondant de Schvvarzkoppen dit << frein hydraulique )) au lieu de « frein hydro-pneumatique » ; il dit " la manière dont la pièce se conduit » pour <.< se comporte » il parle du « 120 », quand le premier artilleur venu aurait nécessairement écrit le « 120 court >-. seul nouveau, seul intéressant.
Tous les spécialistes saisironf cette nuance subtile d'habitudes professionnelles. Elle échappait a un Du Paty, ou plutôt il se ruait déjà aveug-iément sur tout ce qui lui semblait s'ajuster aux conclusions préconçues de son cerveau fuligineux de jésuite et de dégénéré.
L'élément normal de ce type d'hommes est \à priori; ils sont foncièrement incapables de s'abstraire de l'hypothèse qui soutient tout l'échafaudage de leurs concepts, et l'habitude les condamne à ne raisonner que sur des pétitions de principe.
L'erreur initiale de l'enquêteur choisi par Boisdellro limitait donc singulièrement le champ de ses recherches et le jetait de prime-saut sur une fausse piste. On sait par lui-même (autant qu'on peut croire à ses afhrmations) qu'il dressa une liste de dix-neuf officiers compris dans les termes de la déhnilion qu'il s'était ainsi tracée du traître probable — « breveté d'état-major et artilleur >. L'écriture d'aucun de ces candidats ne présentait d'analogies avec celle du bordereau. Une seule s'en rapprochait vaguement par son caractère général, c'était celle d'un officier breveté, attaché comme stagiaire au quatrième bureau, — le capitaine Alfred Dreyfus, du 14' d'artillerie. Cet ofiicier, originaire de Mulhouse, appartenait au culte Israélite. . .
L'AFFAIRE DHEYFUS
En fallait-il davantage pour fixer sans retour l'opinion du commissaire-enquêteur et tout au moins pour lui inspirer l'impérieux désir de prouver que le correspondant de Schwartzkoppen était Tofficier incriminé?
Ciilholique ardent et pratiquant, affilié à la Compagnie de Jésus, adepte fanatique du sophisme antisémite, du Paty du Clam devait, aussi nécessairement que l'aiguille aimantée se tourne vers le pùle, aboutir au seul ofiicier Israélite qui eût jamais traversé les services de rÉtat-Major.
L'idée ne s'était pas plutôt otierte à son esprit, quelle y avait pris racine. A supposer que les écritures de compariiison et le bordereau eussent été profondément différents — il aurait conclu simplement que le juif savait dissimuler la sienne. Or, elle présentait réellement avec celle du correspondant de Schwarzkoppen une ressemblance superlicielle, qui s'explique de reste quand on sait
qu'elles sont toutes deux d'origine et d'allure germaniques : alsacienne chez l'un, autrichienne chez fautre. Cette ressemblance, il est vrai, ne résistait pas à un examen attentif et se trouvait contredite par ving-t détails spécifiques.
Mais pour du Paty la preuve n'en était pas moins faite désormais. Elle était l'aboutissant naturel de toutes ses haines, de tous ses préjugés. Il y voyait la revanche mystique des meurtres judiciaires perpétrés par les Juifs sur le Christ et sur l'abbé Bruneau. 11 y voyait et sans nul doute son confesseur, ses , conseillers attitrés les jésuites de la rue de Sèvres, et lîoisdeirre, leur hommelige, y virent dès lors l'occasion de frapper un coup décisif contre l'éternel ennemi de l'Eglise, le représentant du Démon, le déicide, le Juif abhorré.
Une telle semence devait d'ailleurs trouver dans les bureaux de l'Etal- Major le terrain propre à sa germination.
ClIAPITjRE II
.lise, l^s Jixlfs et l£^
a-ixt^ .A-x-xxxée
« Les jésuites, a écrit Edouard J)ru- « mont, se sont toujours déliés des « Juifs, comme de la peste. Les règles « de rillustre Société sont formelles à « cet égard. Elles défendent de rece- « voir dans la Compagnie, quelqu'un « qui descend de race juive ou sarra- « zine, enremonlantjusquau cinquième « degré. »
En quoi les jésuites se montrent les vrais dépositaires de la pure doctrine catholique et romaine. Celle doctrine condamne toute hérésie, mais place l'hérésie juive hors cadre et déclare sans ambages que tous les moyens sont bous pour l'anéantir, y compris le fer
elle feu et les pires supplices, indis tinctement appli(jués ù tout individu convaincu de persister dans cette funeste erreur.
Beaucoup de contemporains, jugeant autrui par leurs propres sentiments, croient vivre dans un siècle de tolé- Henry
rance mutuelle, et se bercent de l'illusion que l'Eglise elle-même s'est définitive-
ment ralliée aux mœurs modernes, en répudiant à jamais toute action violente sur la conscience humaine. Combien profonde est l'illusion ! Contre Thérésie, TEglisc de Rome n'a jamais désarmé.
Le pourrait-elle sans manquer à son principe essentiel? EWe subit, en gé-
Un Jésuite de robe courte (Dessin de GAVARNI)
missant, la loi commune ; mais, toujours prête à se redresser, comme un ressort échappant à la compression, elle reprendrait demain, s'il no tenait qu'à elle, le cours de ses exploits historiques, en rallumant les bûchers.
Par définition, le Juif est sa victime élue. Elle ne lui pardonne pas d'avoir survécu à huit siècles de torture; elle ne pardonne pas à la France républicaine de l'avoir admis aux droits de ci-
toyen et considère comme un atfront toujours sanglant l'assimilation légale des trois cultes entretenus par l'État.
Il faut songer qu'à Rome, jusqu'en 1870, les Juifs étaient encore séquestrés dans un quartier à part, le Ghetto, dont on fermait de nuit avec des chaînes toutes les issues. Les moines volaient les enfants israélites pour les baptiser. Défense était faite aux Juifs d'approcher des couvents et des églises, d'entrer en familiarité avec des chrétiens, sous peine d'une amende de cinq écus. Aussi récemment qu'en 1865, une ordonnance du vicaire général de Velletri rappelait ces interdictions aux sujets du Pape.
Instinctive et traditionnelle jusqu'à ces dernières années, la haine aveugle que le Moyen- Age portait aux juifs, l'exécralion dont le monde chrétien accablait les descendants ou prétendus descendants des bourreaux du Christ, s'est sublimée sous la forme pseudoscientifique et pseudo-sociologique de Y antisémitisme ^ pour redevenir le mot d'ordre du parti catholique.
Jamais elle n'a été plus ar dente et plus sauvage que de nos jours. On l'a vue se traduire en Allemagne, en Russie, en Autriche-Hongrie, plus récemment en Algérie età Paris même, par des excitations au massacre et au pillage ; excitations qui ne sont pas toujours restées sans effet. Dans les collèges de Jésuites, la haine systématique du Juif est cultivée avec un soin particulier. L^s élèves affiliés à 'Ordre, s'engagent pour leur carrière ultérieure à ne jamais adresser la parole à un israélite, sauf pour les besoins du service : cette règle est notoirement observée par eux à
l'École Polytechnique, à Saint-Cyr, à l'Lcole Centrale et plus tard dans l'armée.
En fait, qui dit jésuite, dit adversaire acharné, implacable de tout ce qui est juif; — conviction absolue de l'indignité, de l'abjection, de la scélératesse de tout individu marqué de cette tare originelle ; — parti pris de l'écraser sans merci en toute occasion propice et, par là, d'accomplir œuvre pie, figréable an Dieu d'amour et de paix, utile à sa gloire, conforme à ses lois et aux intérêts do son peuple.
Or, la Compagnie de Jésus, il importe de ne pas loublier, est, depuis près d'un siècle, la reine absolue de l'Eglise romaine et depuis dix à douze ans en passe de devenir la reine masquée de la République française, par la Haute Aimée quelle a patiemment modelée à son image et qu'elle dirige à son gré. Les circonstances Font singulièrement bien servie dans l'accomplissement d'un rêve qui pouvait au premier abord sembler chimérique : tout parliculièremenl, le service militaire universel a puissamment aidé à le transformer en réalité.
Condamnés depuis la guerre francoallemande à passer par l'armée^ comme tous les autres citoyens, les pelits-fils de chouans et d'émigrés ont bientôt apprécié l'avantage d'y prendre rang en «jualité d'officiers. La profession militaire, longtemps dédaignée par eux, est redevenue aristocratique. Les Jésuites ont systématiquement poussé leurs élèves vers les pépinières de gradés, par tous les moyens propres à les faire admettre en ces écoles spéciales, — y compris la communication préalable des sujets de concours et la sollicitation assidue chez les juges. Il est notoire qu'à la sortie, les élèves affiliés à la Compagnie de Jésus seront protégés, suivis, mariés par elle. Bientôt il n'y a plus eu d'avancement que pour eux seuls. Une
sélection discrète, servie par la continuité d'une action occulte, a conduit peu à peu aux grades supérieurs, d'abord, puis aux comités de classement, aux jurys de concours pour l'Ecole de guerre, au commandement des Etals- Majors et des armées de l'intérieur, tous ceux qui peuvent servir la politique de l'Ordre. Lentement, mais sûrement, ce système a porté ses fruits. Et c'esl ainsi qu'en peu d'années, par un etl'ct d'autant plus désastreux qu'il est en a\parence plus normal et basé sur le corcours, sur les règlements, sur la prrpriôté du grade — tous les hauts postes inamovibles, tous les pouvoirs etTeclifs de l'armée française sont échus ù des suppôts de la Société de Jésus
D'autre part, avec Léon XIII, c'est la politique même de la Compagnie qui est arrivée au trône pontifical. Jésuite, le pape Pecci l'est de naissance, d'hérédité, de choix et d'habitudes. Entré dès l'âge de dix ans au collège de Vilerbc, que dirigeaient les Pères de la Compagnie, Joachim- Vincent, comte Pecci, no quitta leur écolo que pour le Collège Romain, également gouverné par les jésuites; il y fut professeur de philosophie avant de devenir archevêque de Pérouse, nonce à Bruxelles et camerlingue. Il lui serait aussi impossible de ne pas penser et agir en adepte fidèle d'Ignace de Loyola qu'il peut l'être à un oiseau de respirer dans le vide de la cloche pneumatique. C'est parce qu'il est jésuite ingénu et toujours docile qu'il fut élu pape en 4878, après trentesix heures de ballottage.
Aussi ne faut-il jamais voir dans ses décisions une pensée propre. Il ] n'est que le porte-parole, l'acteur, la forme vivante d'une politique d'ailleurs très savante et très haute qui l'imprègne jusqu'aux moelles. Et, comme il a toutes les qualités extérieures du rôle, l'illusion est parfaite. L'erreur serait donc grande de voir dans l'attitude actuelle de la Cour
romaine à l'égard de ia Képubliqiic française l'œuvre personnelle de Léon XlII.
comme on le fait communément. L'évolution catholique du jour est simplement le ( dernier cri » de la politique g-énérale incarnée par les jésuites dans le plus lettré et le plus enveloppant de leurs dignitaires. Chez ce parfait opportuniste, elle est à proprement parler inconsciente et naturelle, tandis qu'elle est voulue chez eux.
La Société de Jésus, personne ne s;turait le méconnaître, est l'àme vérilable de l'Eglise romaine. Elle seule a un plan, une tradition, une méthode. Elle seule marche imperturbablement à son but. La première elle a compris, il y a bientôt quatre siècles, que le grand efibrt (lu christianisme primitif, pour changer la nature humaine, a fait banqueroute et que TEglise doit ;iller au monde, s'adapter à ses besoins, à ses habitudes, à ses vhces, pour en garder la direction. Et jamais cette idée de génie ne fut appliquée avec un parti-pris plus éclatant et plus heureux que de nos jours. L'Eglise romaine, délinitivement reconquise au Gcsù vers 1814, marche depuis trente ans à raccomplisseraent de son jirdgramme avec une surprenante résolution. Elle sait que la figure de l'humanité est chose changeante, que les lois, les institutions et les dynasties sont éphémères, que les trônes sont pou solides, mais que les principes restent, survivant à tous les naufrages. Aussi a J-elle commencé par implanter profondément dans les esprits l'idée d'un vice-roi divin, d'une grande autorité morale émanant de Dieu même, ayant reçu de lui la haute main dans le gouvernement du monde sublunaire et mise en état, par les qualités surhumaines qui lui sont départies, de porter un aussi lourd fardeau. D'où la promulgation du Syliahus et de 1'//*faillibilité papale : le Syliabus, code définitif de la loi religigieuse, qu'il faut croire sous peine d'être damné; l'infail-
libilité, prodigieux instrument de lègne, qui étouffe en germe tous les ferments de révolte, annule tous les dioits, asservit la conscience et humilie la raison.
Quand on a forgé des armes pareilles, ce n'est point pour ne pas s'en servir. Il s'agit d'écraser la Révolution française, de se substituer à elle et sur les ruines du monde moderne tel qu'elle l'a esquissé sans savoir encore l'organiser, d'instaurer l'Etat chrétien : un Etat où le prêtre sera tout, où l'individu ne sera rien.
Conception fantastique en apparence, irréalisable dans l'opinion de qui croit l'humanité atlranchie sans retour par la lettre imprimée, par la science, par les habitudes du libre examen et le souci de plus en plus marqué des lois naturelles. Mais quoi ! si ces outils d'indépiMidanco, si ces habitudes et ces formes, l'Eglise les emprunte à son usage? Le jour où elle est montée dans le train et a cessé de dire : «. Mon royaume n'est pas de ce monde », elle a centuplé sa force.
(Test là, non ailleurs, qu'il faut cliercher le secret et le mot d'ordre de sa politique contemporaine, si souvent à contresens apparent des intérêts catholiques, tour à tour en Prusse, on Autriche, en Pologne, en Irlande et mai.itenarit en France. Ces comjiromis singuliers avec les adversaires traditionnels de l'Eglise, qui affligent les âmes chrétiennes comme autant de défis à la morale et au bon sens, sont l'œuvre raisonnée et logique de la Compagnie de Jésus. Partout, il s'agit de capituler en apparence, de mettre bas les armes et d'entrer dans la place aux flancs du cheval de Troie. Laissez faire, })euples inconscients : un matin vous vous éveillerez soldats du pape, non point au figuré, mais au sens propre! Car tel est le but, ne vous y trompez pas. Il s'agit tout uniment de ressusciter l'Empire Romain au profit de l'évoque de Rome.
LAFFAIRE DREYFUS
Dans ce plan giMiidiose, le piemier rôle marqué est assigné h la République française, redevenue la fille ainée de rÉglise, Grsta Dei per Francos Et c'est pourquoi cette République doit avant tout, de gré ou de force, redevenir papiste comme l'I^^spagne, sans mélange impur de huguenots, d Israélites et de francs-maçons. C'est pourquoi il a fallu, avant tout, la doter d'une armée « catholique et royale »
en son Elal-Mijor.
Catholique surtout. Royale, peu importe, au fond. De longue date, la Compagnie do Jésus a cessé de s'attacher aux étiquettes. Peu lui chaut, à elle, qu'un roi, un empereur ou un président signe les décrets : l'essentiel est qu'elle les inspire. Elle n'eut jamais de patrie et n"a plus de roi légitime. Son général est son vrai souverain. Son intérêt propre est sa loi.
Donnez-lui seulement de bonnes troupes, celles que la France s'est refaites à grands frais !
Peu à peu, elle s'en saisit, par les chefs, avec tant de succès qu'on peut le dire en toute vérité, depuis l'accession de Miribel au commandement du grand Étal-Major, l'épée de la France est aux mains du Gesii.
Boisdeifre a continué la tradition, aujourd'hui représentée par Renouard.
Jamont a été désigné par l'Eglise au poste de généralissime. Gcrvais, Cuverville, la Jaillo tiennent la marine de son investiture. Par Rcille et de Mun, le Père du Lac siège à la Commission de l'armée. Autour d'eux, l'Ètat-Major presque entier, généraux, colonels brevetés ou simples attachés, relève de l'Ordre et porte un cierge en quelque confrérie.
Pour ces jésuites avérés, tout officier non affilié, si par impossible il a conquis admission dans les cadres de la Haute Armée, est un intrus qu'il faut éliminer.
ClI intrus est-il juif? Sa perte est certaine, quelle qu'en puisse devenir la
Du Paty de Clam dicta au capitaine Dreyfus une lettr*
procédure. Un juif ne peut être que Fennemi mortel de TEglise militante et par
conséquent de la France, sa fille aînée, vouée au Sacré-Cœur de Jésus et destinée à le faire triompher. Tout juif est un traître. Tout juif doit être écrasé comme une bête venimeuse. Telle est la pure doctrine catholique et royale.
Le cas s'est présenté une fois en vingt-cinq ans. C'est celui d'Alfred Dreyfus, Alsacien de naissance, Français par option et capitaine breveté, qui est au bagne.
ait préparée {Dessin de COUTURIER)