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CHAPITRE III

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Qui était le capitaine Alfred Dreyfus? Voici sa biographie, d'après les éléments fournis par le parquet militaire.

La famille du capitaine Dreyfus est Alsacienne; elle habite Mulhouse.

Son père et sa mère sont décédés. Il lui reste trois frères et trois sœurs.

Les sœurs sont mari-ées et résident, l'une à Bar-le-Duc, l'autre à Carpentras, la troisième à Paris. Les frères dirigent une filature à Mulhouse.

Raphaël Dreyfus, père du capitaine Alfred Dreyfus, a opté pour la nationalité française, le 13 mai 1872, à la mairie de Garpentras (Vaucluse). Cette option a entraîné celle de ses enfants, alors mineurs, ainsi qu'il appert de l'acte.

Un de ces enfants mineurs était le futur capitaine, Alfred, né à Mulhouse en 18:)9. Il avait onze ans au moment de la guerre franco-allemande et bientôt douze quand elle prit fin.

C'est-à-dire qu'il arrivait à l'âge d'ho:i.me juste à temps pour connaître et savourer les amertumes de l'occupation, puis les déchirements de l'annexion.

On dit et ou répète, depuis dix ou quinze ans, dans les feuilles jésuiliques. que les juifs n'ont « pas de patrie ».

Bien plus justement, à coup sûr, cetle parole peul s'appliquer aux ullramontains catholiques, dont le chef infaillibliî et suprême est à Rome et qui placent nécessairement les intérêts de leur J'^g-lise au-dessus des intérêts nationaux, les croyant d'ailleurs identiques. Quant aux juifs français, comment ne seraient-ils pas, au contraire, profondément, exclusivement dévoués à la bonne mère qui les a recueillis, sanglants et meurlris par huit siècles de torture, qui les a protégés, arrachés à l'injuste opprobre où les tenait TEurope chrétienne et appelés sans retour au banquet des droits civiques?

Nulle part plus qu'en Alsace-Lorraine ce sentiment nest resté chez eux vivant ( t tendre. Les Dreyfus, de Mulhouse, v\\ particulier, furent toujours notoires pour leur attachement irréductible à la France et l'ont toujours prouvé parleurs actes.

Quant à lui, leur enfant, il lui parut dès lors quil n'y avait plus pour un fils de l'Alsace annexée d'autre carrière que celle du soldat : et cette carrière, il voulut l'abordc! par la grande }iurk' des fortes études. A ([uinze ans, en octobre I87i, il se faisait envoyer à Paris pour se préparer au concours de l'Ecole polytechnique.

Successivement élève au collège Chaptal et à Sainte-Barbe, il est reçu h l'Ecole polytechnique en 1878, avec le numéro 178, il en sort sous-lieutenant d'artillerie en 1880, avec le numéro 128. Il va ensuite à l'Ecole d'application de Fontainebleau, où il entre avec le numéro ^{8 et d'où il sort avec le numéro 32. Classé comme lieutenant en second au 31" régiment d'artillerie, en garnison au Mans; il y fait le service du !"' octobre 1882 à la fin de 1883, puis il est classé à la i* batterie à cheval détachée à Paris. Le 12 septembre 188!J il est nommé capi-

taine au 21" régiment d'artillerie et adjoint à l'Ecole centrale de pyrotechnie militaire de Bourges. Le 21 avril 189(1, il est admis à l'Ecole de guerre avec le numéro ()7. Il en sort en 1892 avec le numéro 9 et la mention très bien. Capita'ne-commandant au 14' d'arlillerie, il est détaché en 1893 à l'î^tat-Major de l'armée, ronnn»! stagiaire, d'aboi'd au 3" bureau, })uis au 4".

Tel est le cwricidum vitœ qui parle de lui-même, et témoigne d'un ell'ort et d'un progrès continus, d'une ascension constante des rangs moyens de la promotion de 1878 jusqu'aux premieis rangs en 18î)2.

Partout SOS notes sont bonnes, où pour mieux dire excellentes. Le capitaine Dreyfus est considéré comme un oflicier modèle, très attaché à sa profession, laborieux pres<]ueà l'excès, sévère pour les autres couniie pour lui-même, savant et ponctuel.

Mais, sou'Iain, les choses vont changer. A l'E'at-M ijor de l'armée, le colonel Fabre et le, commandant Bertin, du 4* bureau, lui Icmoigfu^nt une malveillance qui se traduit par des notes pru favorables. Il semble pourtant difficile d'admetlre (jUi> du j'Uir au lendemain, à trenle-qualrc ans, le capitaine Alfred Dreyfus eut perdu subitement ses qualités militaires.

La besogne était peu compliquée au 4" bureau. A vrai dire, il n'y avait rien à faire. Quand il y arriva, dans l'hiver de 1893-94. les stagiaires ne savaient à quoi s'employer. Ou dut leur dotiner nu travail fictif de transports et de concentrations de troupes, véritable exercice d'écolier. Le capitaine Dreyfus fut appelé comme les autres à ])articiper à ce travail. C'est le seul plan de mobilisation qu'il ait jamais pu connaître à r Étal-Major. Or, ce plan répondait à une hypothèse purement imaginaire.

L<à, non plus qu'au^3" bureau, le capitaine Dreyfus n'avait accès à aucun

document confidenliel ou secret. Toutes les pièces réputées importantes, et beaucoup d'autres qui ne le sont à aucun titre, étaient, selon l'usage, enfermées dans des armoires fermant à clef et renforcées d'une barre de fer maintenue

La pTOineuade 'les Jésuites {Dessin de GAVARNI)

par un cadenas à secret. Pour ouvrir une de ces armoires, il faut : I " le mot du cadenas ; 2" la clef de l'armoire. Ces clefs restent aux mains du colonel chef de section.

Pendant son séjour au 4" bureau, le capitaine Dreyfus n'eut jamais ces clefs. Au 3* bureau, il avait celles de l'armoire de sa section, alfectée aux étapes.

Il faut noter d'ailleurs que les officiers de chaque section travaillent ensemble dans une salle commune. Le capitaine

Souriot, qui occupait la même table qu'Alfred Dreyfus, et le capitaine Hirschauer, son collègue, ont pu affirmer qu'ils ne l'avaient jamais vu qu'occupé de son travail habituel et toujours méthodique dans ses habitudes.

■ Le capitaine Alfred \: ' Dreyfus est marié et

père de deux jeunes enfants. Ses ressources personnelles sont largement au-dessus de ses besoins. Eu dehors de sa solde, il dispose d'un revenu de vingtcinq à trente mille francs, provenant pour une part de l' héritage paternel, pour l'autre part de la dot de sa femme, née II ad a mard, fille d'un opulent marchand de diamants.

Sa vie est sim})le et paisible. On ne lui connaît pas de vices.

il n'est pas joueur, il habite au n" (» de l'avenue du Trocadéro, près la place de l'Aima, un appartement modeste, sort le malin pour se rendre au ministère de la guerre, lontre après ciiuj heures pour dîner en famille et passe habituellement la soirée avec les siens.

Tout cela ne constitue pas, assurémeul , le cadre d'une existence catilinaire, et ce n'est pas celui où Ton peut s'attendre à trouver un traître. Mais du Paly de rdam n'est pas homme à se fier aux apparences ! En bon jésuite, il n'y croit pas. A ses yeux, l'hypocrisie est la règle et la vertu l'exception. N'a-t-il pas trois ou quatre motifs pour un de penser et de dire que le correspondant de Schwarz-

koppen est le capitaine Alfred Dreyfus?

Primo, le capitaine Alfred Dreyfus est artilleur.

Secundo, le capitaine Alfred Dreyfus est breveté de l'Ecole de Guerre et attaché à 1 "État-Major général de l'armée.

Tertio, son écriture présente « une certaine ressemblance » [sic] avec celle du bordereau.

Quarto, le capitaine Alfred Dreyfus est juif; c'est le seul officier juif qui soit jamais entré à l'Etat-Major de l'armée.

Ce dernier motif de conviction suffirait largement à du Paty de Clam, à défaut des trois autres. Mais étant donné qu'ils se trouvent superposés, comment douterait-il ? Il T\e lui reste plus qu'à établir, pour le commun des juges militaires, ce qui ne saurait faire doute pour un antisémite, fermement persuadé qu'un juif est toujours, nécessairement, fatalement, par destination originelle, un scélérat et un traître.

Il s'agit donc à la fois de former un dossier de lettres et mémoires techniques écrits par Alfred Dreyfus, afin de les identifier de gré ou de force avec récriture du bordereau, et de surveiller tous les actes du Juif pour obtenir la preuve directe de ses relations avec l'ambassade allemande. Ce sera sans doute chose aisée, étant donné l'imprudence dont le correspondant do Schwarzkoppen a fait preuve en écrivant sa lettre missive.

Or, du Paty de Clam dispose de moyens d'investigation peu ordinaires, en sa qualité de commissaire du grand Etat- Major. II peut notamment faire saisir à la poste, pour les ouvrir, toutes les lettres et dépèches envoyées ou reçues par Alfred Dreyfus. Il peut faire épier ses moindres démarches par une nuée d'agents secrets, faire fouiller ses armoires et tiroirs par de prétendus « cambrioleurs » qui seront aussitôt relâchés, s'ils ont la maladresse de se laisser sur-

prendre. Ce sont là menues libertés que l'Etat-Major prend avec tous ses membres, dont la fonction habituelle parait être de s'espionner les uns les autres, conformément aux meilleures traditions de toutes les maisons de Jésuites et de toutes les polices civiles ou militaires.

Donc, le capitaine Dreyfus estmis « en observation » : c'est-à-dire étroitement surveillé, filé, décacheté, déshabillé, trois ou quatre mois durant.

On peut tenir pour certain que pendant cette longue épreuve, dont il ne saurait avoir le moindre soupçon, il ne fait pas un geste, n'écrit pas une ligne, ne reçoit pas une lettre, n'ouvre pas un journal, ne monte pas un escalier, ne tire pas une sonnette, sans que la chose soit ponctuellement notée. Celte surveillance le suit de jour et de nuit, au logis et dans la rue, au ministère et partout. Où qu'il se trouve, quoi qu'il fa^se, un œil le guette, un œil l'observe, un œil le photographie.

Sur quoi, rapports quotidiens, montagne do rapports pour du Paty de Clam et connaissance minutieuse de toutes les habitudes du sujet.

Habitudes interprétées, il est vrai, par des agents qui ne sont pas tous aussi subtils que le voudrait du Paty de Clam. Et c'est pourquoi, sans nul doute, il ne reste pas de tout ce fatras le moindre indice de nature à incriminer l'officier soupçonné. On y voit bien qu'il est monté à cheval à huit heures, suivi de près par l'agent B., ex-sous officier de cavalerie, également monté ; qu'il a gravi l'avenue du Trocadéro, s'est dirigé vers le Bois de Boulogne où il a gagné et suivi l'allée des Poteaux ; qu'il a salué une femme à cheval et s'est arrêté dix minutes au coin de la route des Lacs à Madrid avec une autre femme en costume de bicyclette, qu'un rapport subséquent démontrera triomphalement être la demoiselle Z., chanteuse légère à la Scala. Toutes choses très répréhensibles

liT SES RESSORTS SECRETS

Lautl

assurément, et profondément opposées aux habitudes courantes des officiers de toute arme et de tout grade, et même des laïcs non gradés, mais qui n'impliquent pas nécessairement des relations criminelles avec la Triplice.

Pense-t-on que cette disette absolue de faits probants soit pour diminuer la belle confiance de l'Inquisiteur? Ce serait mal le connaître.

Le capitaine Alfred Dreyfus est Israélite, vous diton ! Il joue serré et cache son jeu ! . . . Voilà tout ce que du Paty du Clam conclut des rapports de police.

Mais il faudra bien qu'il se découvre, le Juif!

Le premier besoin d'un espion militaire en temps de paix étant de livrer à l'ennemi des pièces et documents, on en laisse tous les jours traîner dans les bureaux à la portée du capitaine Dreyfus, et des plus alléchants et des plus secrets... Il n'y touche point ; à peine il les regarde.

Preuve évidente de son extraordinaire duplicité.

On lui tend des pièges, en causant devant lui, sans affectation, des projets militaires les plus nuageux, ahn de vérifier par les agents de contre-espionnage si l'écho de ces causeries arrive à leur destination prévue^ et quelle en sera la fortune. Hélas! le Ciipitaine Dreyfus se refuse obstinément à leur faire un un sort. Il les garde pour lui et n'en dit rien à personne.

Ce traître est décidément un habile homme ! Quoi !... Des renseignements de premier ordre et qui lui feraient tant d'honneur auprès de Schwarzkoppen !...

à qui il n'avait à livrer, en mai dernier, que des billevesées comme « le 120 »!...

On lui donne des indications de premier choix, et il n'en a cure? Et il les laisse inutilisées? C'est scandaleux.

Mais non, l'hypolhèse même est absurde. Le traître ne laisse rien perdre. Mais il a trouvé auelque procédé nouveau de correspon.. i ice avec l'ennemi. Sans doute, il emplo ^ un intermédiaire sur, un autre agent qui le masque. Car il n'est pas possible à du Paly de Clam d'admettre que Boisdeffre, Gonse et luimême se trompent et qu'un Juif puisse être un honnête homme, un soldat fidèle et sincère, même s'il a choisi par goût la carrière des armes^ parce qu'il est Alsacien, parce qu'il a au cœur le deuil de la patrie mutilée, et parce qu'il a, comme tant d'autres, fait ce rêve de voir l'Alsace redevenir française. Non.

Du Paty de Clam se refuse formellement à prêter de tels sentiments à un Juif. Ce serait la banqueroute de toutes ses théories personnelles sur la race. Il ne s'agit que de tomber sur la Ijonne piste, à force de la chercher. Où prendre le complice du capitaine Dreyfus, l'intermédiaire qu'il met nécessairement en œuvre, puisqu'on n'a rien relevé contre lui?

Dans son milieu familial, très évidemment, et parmi les membres de son entourage immédiat, car il n'en sort guère. Ce sont, il est vrai, eux aussi, des Alsaciens, des Alsaciens qui ont opté pour la nationalité française et qui sont restés Français de cœur. Qu'importe? Si l'on s'arrêtait à de pareilles considérations, on ne trouverait jamais de traîtres... Surveillons les proches, liions, décachetons, déshabillons les poches !...

Précisément, le beau-père, Hadamard, celui qui vend des diamants et fait tous les ans plusieurs millions d'affaires (sans doute pour mieux cacher qu'il est à la solde de Schwarzkoppen), le beau-père va partir pour Rome, sous le vain prétexte que son commerce Ty appelle. Plus-

L'AFFAIRE DREYFlT^

Je doule!... cesl pour livrer quelque document à la Triplice.

Quel document?... Il n'en est point sorti des carions de l'Etat-Major... Mais de Faty de Clam n'est pas homme à se laisser arrêter par une pareille objection. Avant tout, s'agit pour lui de faii'e suivre liada ard.

Cochefert en personne, le chef do la Sûreté, se charge de la mission. 11 franchit la frontière dans le même train qu'lladamard , l'accompagne à Rome, ne le lâche pas un instant. . . Va là, il constate de ses yeux que le beau-père du capitaine Dreyfus, quoique juif, se rend chaque jour au Vatican...

Hélas ! c'est pour conférer avec les marbres du Musée ou pour avoir de longues entrevues, dans les Stanze, avec ses peintures de prédilection!...

Voici le mois d'août 1894. M"^ Alfred Dreyfus est allée, avec ses enfants, s'établir au bord de la mer, àHouIgate. Elle y restera jusqu'au 22 septembre. Autant

que le permet le service de l'Elat-Major,

son mari vient la voir de temps à autre,

passer quelques heures auprès délie.

Pour ces occasions, il est autorisé par son chef direct, le lieutenant-colonel Boucher, à n'arriver au ministère qu'à midi. . . Peut-être est-ce à Iloulgate que s'établit celte insaisissable correspondance avec l'ambassadi^ allemande?...

M"" Dreyfus, ses amies ou voisines, la nourrice de son dernier-né sont à leur tour « mises en observation »... sans aucun résultat.

r/est trop de malechance ! Du Paty de <Uam ne croit plus à la police. Car s'il n'obtient rien d'intéressant sur le compte du Juif, la faute en est évidemment à la police ! Désormais, du Paty de r.lam n'aura plus foi qu'en lui-même. Il va opérer en personne, A quels expédients romanesques, à quels déguisements variés n'aura- t-il pas recours pour suivre le capitaine Dreyfus, Tépier et le

surveiller de ses propres yeux? Lui seul pouriait le dire.

Un jour, le rapport dun agent plus ingénieux, ou j)lus facétieux que les autres^ donne à penser au commissaire enquêteur que le capitaine Alfred Dreyrus se rend souvent à Bruxelles, sous le aux nom de Cliraud, et descend dans certain hôtel, voisin de la gare du Nord. Du l*aly de Clam imagine aussitôt de « jouer les Dreyfus », se grime comme il convient et se rend à lîruxelles, où il descend sous le nom de Ciraud à l'hôtel signalé. 11 y passe ving't-quatre heures, déjeune et dine à table d'hôte, se promène ostensiblement d ins les galeries Saiat-llubei'l, accomplit en un mot tous les rites ])ri'sii'its. mais ne voit pas arriver l'ombre du complice annoncé.

Finalement, il rentre à l*aris sans rapporter de son expédition la plus lég"ère contirmatioji du conte (jui l'a déterminée.

Entre temps, il prépare les bureaux de l'Elat-Major à la clôture de sa campagne. S'il n'a rien trouvé pour, incriminer le capitaine Dreyfus, il a savamment formé et ameuté contre lui une opinion factice. Dans ce milieu tout imprégné de préjugés cléricaux et de passions antisémites, où le soupçon est à l'ordre du jour, oii l'on grossit toutes choses, où Ion exagère les précautions inutiles jusqu'à enfermer les papiers d'élapes sous des cadenas à secret, il n'est que trop aisé de provoquer et de déchaîner les méhances contre un oflicier quelcon(jue, et spécialement contre un oflicier juif. Il sufhl d'un mot, d'un reg^ard, d'un geste — moins encore^ d'un silence soudain, d'une phrase interrompue — pour semer une giaine <]ui bientôt aura germé.

Les nombreux jésuites du service évitaient déjà, selon l'engagement pris chez les Révérends Pères, d'adresser la parole au camarade juif. On commence à chuchoter qu'il est suspect, qu'il faut ouvrir Tœil, que des ^ fuites » ont été

signalées et qu'il passe pour en être responsable.

Cette rumeur grandit et se renforce.

Elle prend corps, entourant le malheureux d'une atmosphère de haine et de soupçon. Il se sent surveillé, épié par les trous de serrure, entouré de visages de bronze ; des mains qui naguère se tendaient vers lui s'écartent ou se retirent. Les causeries familières ont cessé. S'il parait, les conversations s'arrêtent.

S'il requiert un renseignement, on paraît s'en étonner. S'il arrive cinq minutes trop tôt, s'il pari cinq minutes trop tard, on se demande dans quel but. Avide de s'instruire, passionné pour tout ce qui touche à son métier, il passe désormais pour « fureteur » et indiscret.

Les moindres choses, les questions les plus naturelles se tournent contre lui. Rentrant de voyage commandé, et rencontrant le capitaine Boullenger dans un couloir, il lui demande : « Quoi de nouveau au 4* bureau ? » Demain on lui fera un crime de cette question banale comme d'une tentative de viol sur le secret professionnel. Une autre fois, le 8 septembre , il travaille tranquillement à sa table, sur une carte topographique de papier spécial, qui lui a été remise par le commandant Mercier-Milon. Le capitaine Besse s'approche et lui demande d'un ton tragique : « Pourquoi ce papier particulierau lieu dupapier ordinaire?. . . » Ou encore, il emprunte à un de ses collègues, le capitaine Maistre, un travail d'étude sur le Jeu de la guerre, après lui avoir, de son côté, prêté plusieurs de ses mémoires personnels. Aussitôt le

capitaine Maistre répond qu'il communiquera son étude, mais sicr place, et dans son bureau seulement. Et le bruit se répand que Dreyfus cherche de toms côtés des renseignements techniques o;i confidentiels.

Des renseignements confidentiels sisr le Jeu de la guerre, imaginé par le granil État-Major allemand, sous de Mollke,

DomicileMu capitaine Dreyfus

et pratiqué par lui depuis quarante ans autant aurait valu en demander sur le whist ou les échecs.

Cette hostilité générale qu'Alfred Dreyfus est bien obligé de constater et à laquelle il se heurte comme à un mur, réagit nécessairement sur lui-même. Son caractère, toujours froid et réservé, s'assombrit, tourne à l'amertume. Convaincu de longue date, et non sans rai-

Liv. 3 : L'Affaire Dreyfus illustrée.

son, qu'il a été victime d'un déni de justice au classement de sortie de l'Ecole do guerre, le capitaine Dreyfus voit de plus en plus clairement que, pour un officier de sa religion, il n'y a rien à espérer à rÉtat-Major. Il n'est mérite personnel, ardeur au travail ni assiduité qui tiennent. On a su abaisser son rang aux examens, grâce au complaisant mécanisme de la « cote d'amour » qui permet de fausser le total des coefficients parl'introdcction d'un élément arbitraire: on saura toujours, quoi qu'il fasse, l'empêcher d'arriver au choix. A quoi bon dès lors, tant d'efforts et d'études ? Dixsept ans consécutifs, depuis la préparation de l'Ecole polytechnique ! A quoi bon l'avance conquise de haute lutte depuis l'Ecole d'application jusqu'à la sortie de TEcole de guerre?...

Cette injustice l'écœure. Il ne peut se IGnir de s'en plaindre, dans l'intimité, à ses amis ou à ceux qu'il croit tels, et parle de renoncer à la carrière militaire, au rêve de sa studieuse jeunesse. Tout à l'heure, on cherchera dans ces dégoûts mêmes, qu'on a provoqués, cultivés par la persécution la plus bassement raffinée, la cause d'une trahison prétendue, dont on n'a jamais fait la preuve, à laquelle il est impossible d'assigner un molif valable, chez ce fils de l'Alsace, laborieux, indépendant, né Français, deux fois Français p;ir l'option, trois et quatre fois Français par le fervent désir de servir son pays, par l'amour de son métier, par la résolution farouche de s'y distinguer — et désormais sacré, pour tout homme de cœur, par l'effroyable erreur dont il est la victime, par le glorieux martyre qu'il subit.

Et ils viendront nous parler d'outrage à l'honneur de l'armée, les Jésuites qui en sont l'opprobre et qui ont commencé par outrager l'Alsace dans les plus nobles de ses fils — parce que l'Alsace est en parlie protestante et juive, et parce qu'il importe à la politique du Vatican que la

France tranche elle-même les derniers liens qui l'attachent à ses provinces perdues et qu'elle soit catholique, entièrement catholique, comme l'Espagne !

Cependant, dans les bureaux de l'État- Major, la rumeur jésuitique devient clameur, incessammententre tenue et grossie par du Paty de Clam, exaspérée par l'attitude hautaine que la conspiration ambiante impose à sa victime.

Que demain éclate la nouvelle de l'arrestation du capitaine Dreyfus, accusé d'intelligences avec l'ennemi, aussitôt ce ne sera qu'un cri :

— Je le savais!... je m'en étais toujours douté !... On ne peut pas dire ces choses tant qu'on n'en est pas certain, mais j'en avais le sentiment depuis deux ans ! . . . Avec son binocle et son air sombre, le scélérat ne m'a jamais fait illusion !...

Et ils le croiront, le diront de bonne foi, sans savoir qu'ils ont été patiemment, assidûment suggestionnés par du Paty de Clam.

Octobre 1894. A cette heure, le fruit est mûr. Il n'y a plus qu'à le cueillir. Le commissaire spécial fies Révérends Pères Jésuites et de l'Antisémitisme français n'a rien établi à la charge du capitaine juif, mais il a créé contre lui un état d'esprit général de méfiance et de haine. Il sait qu'il sera soutenu dans son accusation non seulement par ses chefs, mais par la majorité de ses collègues.

Le colonel Fabre, le lieutenant-colonel d'Aboville, le commandant Bertin, qui ont le capitaine Dreyfus sous leurs ordres, sont les plus acharnés à sa perte, les plus hargneusement hostiles depuis son entrée dans le service. Buisdefire et Gonse sont acquis d'avance. Le ministre Mercier est convenablement préparé ; par vingt canaux divers, le nom du capitaine Dreyfus lui arrive chaque jour comme celui du traître probable. Si bien que, le moment venu, il dira comme les autres (c'est lui qui l'a avoué) :

— Je le savais !...

Il ne s' agit plus, pour « boucler l'affaire », que d'obtenir ce qui ne manque guère au parquet, devant les tribunaux militaires ou civils, des rapports d'experts favorables à la thèse de l'accusation, affirmant l'identité d'écriture entre les lettres ou mémoires techniques du capitaine Dreyfus et le bordereau soustrait à l'ambassade allemande.

L'heure a sonné du pas décisif et tout à coup l'État-Major marque une hâte d'en finir. Du Paty de Clam dépose le 9 octobre les conclusions de son enquête préliminaire, tendant à la mise en jugement, et ce même jour le général Gonse, sur l'ordre de Boisdeffre qui a pris l'avis du ministre, saisit de l'affaire l'expert Gobert, attaché à la Banque de France.

La photographie du bordereau et une trentaine de pièces de comparaison écrites de la main du capitaine Dreyfus mais sans indication d'origine, sont remises à l'expert pour qu'il se prononce le plus tôt possible sur la « similitude d'écriture ».

A l'indignation générale de l'Etat- Major, Gobert déclare qu'il ne saurait donner une réponse affirmative. Sous forme de lettre au ministre, parvenue le 13 octobre aux bureaux de la Guerre, il exprime ses conclusions comme suit :

« Etant clonjié la rapidité de r examen, commandée par V extrême urgence, je crois pouvoir dire : la lettre incriminée^ paraît être d'une persoime autre que la personne soupçonnée. »

N. B. — (L'expert dit parait être, dans sa lettre au ministre. Plus tard, l'acte d'accusation, par une erreur voulue, lui fera dire « la lettre incriminée pourrait ÊTRE... » Il n'y a pas de petits profits : un conditionnel vaut mieux qu'un présent, quant il s'agit d'affaiblir la force d'un témoignage à décharge.)

En somme, l'expert Gobert repousse la thèse du graphologue de l'État-Major.

A ses yeux, le bordereau et les pièces de comparaison ne sont pas de la même main, autant qu'un examen rapide lui permet de se prononcer.

Devant une pareille conclusion, des accusateurs ordinaires se tiendraient peut-être pour battus. Comment échaffauder un procès criminel contre un officier français, et pour une inculpation aussi grave, sur une seule pièce que l'expert déclare ne pas être de son écriture ?

S'il s'agissait d'un officier quelconque, très évidemment l'enquête s'arrêterait à ce point. L'honneur de l'armée, le sentiment de la solidarité militaire, voire l'intérêt diplomatique et l'intérêt du service de contre-espionage s'accorderaient avec l'esprit de justice à conseiller l'abandon de l'affaire.

Mais il ne sagit pas d'un officier quelconque : il s'agit d'un officier juif, à la merci d'un Inquisiteur du Saint-Office antisémite. Et dès lors, pour celui-ci, l'explication est d'une simplicité miraculeuse. Gobert est expert de la Banque de France, et la Banque de France, c'est « la Haute Juiverie ». Evidemment, Texpert a su que la personne soupçonnée est un officier israélite ou il a reconnu l'écriture de Dreyfus, et il s'est empressé de l'absoudre.

Ainsi raisonnent, dans leur sagesse, Boisdeffre , Gonse , Renouard et du Paty de Clam. Et aussitôt de s'adressera de nouveaux experts, qu'ils demandent, cette fois, au Parquet, pour n'avoir plus de mécomptes.

On leur indique Bertillon, chef du service de l'idendité à la Préfecture de police, qui n'a point accoutumé de tromper l'espérance des magistrats assis ou debout. On indique encore trois autres experts près les tribunaux de la Seine, Charavay, Teyssonnière et Pelletier. Le samedi 13 octobre, c^s augures reçoivent simultanément les' épreuves photographiques de comparaison, pré-

parées par l'incorruptible Lauth, avec requête de se prononcer sans délai.

Circonstance significative^ ce même jour, 13 octobre, au moment même où il consulte les experts, et par conséquent avant de connaître leur réponse, du Paly de Clam, plein de confiance dans leur orthodoxie et décidé à provoquer l'arrestalion du capitaine Dreyfus, le fait convoquer au cabinet du chef de FEtal- Major pour le lundi 15, ainsi qu'il sera dit ci-ai'rès.

De fait, il n'y a pas de temps perdu : liertillon, saisi du dossier le 13 au matin, donne ses conclusions le 13 au soir.

Notons, parce que c'est chose remarquable de sa part, qu elles sont tempérées par une restriction.

« Si l'on écarte, dit-il, l'hypothèse d'ln document forgé avec le plus grand soLN, il appert manifestement que la même personne a écrit la lettre et les pièces co?n?nimirjiiées. »

Pourquoi écarter cette hypothèse ? C'est le secret de Bertillon. Il nous en imposera bientôt plus d'un autre. Pour le présent, sachons-lui donc gré d'avoir admis, fut-ce par prétention, la possibilité d'une hypothèse favorable à l'inculpé. On ne peut pas raisonnablement demander davantage à un homme qui n'est pas « graphologue » de profession, mais simplement photographe à la Préfecture de police, service des antécédents judiciaires.

Quant aux « graphologues » par état, les trois « experts », c'est une autre affaire. Ils se contredisent nettement.

Les deux premiers admettent }-ontificalement l'identité des écritures. Le troisième déclare en propres termes qu'il « ne se croit pas autorise' à attribuer à l'une ou à l'autre des personnes soupçonnées le document incriminé ». (Pour corser l'épreuve, avec son génie tourmenté, du Paty de Clam avait soumis à celui-ci des écritures de comparaison de deux lUaiub différentes. Il pouvait arriver

malheur et que l'expert Pelletier choisît jirécisément celle qu'il ne fallait pas. Il se méfia et n'en élut aucune.)

Plus avisé que les deux autres, Pelletier avait d'ailleurs refusé de se mettre en rapports avec Bertillon, dans la journée du 13, comme le firent Charavay et Teyssonnière. Bertillon, il est à peine besoin de le dire, avait déjà un système tout prêt et des « p dures »

photographiques avec lesquelles il se faisait fort de démontrer tout ce que pouvaient souhaiter les parquets civils et militaires de son pays. Pelletier, ne Payant pas vu, échappa à la contagion.

Quant à ses deux collègues, ce n'était pas en réalité leur opinion personnelle, qu'ils donnaient, mais celle de Bertillon, adoptée par eux à ia suite de sa démonstration.

Voici donc un Etat-M;tjor bien loti !

Sur cinq experts, ou soi-disant tels, deux affirment l'identité des écritures; deux la nient; l'autre l'admet comme manifeste « si l'on écarte Ihypollièse d'un document forgé avec le plus grand soin », ce qui est, en somme, une opinion neutre, sous des allures positives.

Le dimanche 14 octobre, ces conclusions sont aux mains de Boisdeffre, Renouard et Gonse qui ne veulent, avec du Paty de Clam, y voir que ce qui ûatte leur monomanic. Sans plus tarder, ils réclament du ministre l'ordre d'arrestation dn capitaine Dreyfus et lui soumettent le dossier de l'affaire.

Mercier n'y trouve rien, avec le bordereau et les pièces de comparaison, que les conclusions contradictoires des experts et une douzaine de rapports de police non signés, certains écrits à la machine, contenant le fatras habituel de niaiseries sur le sujet soumis à la surveillance. Ledit sujet est toujours, à l'estime des spécialistes de ce genre littémire, « un coureur de femmes », un « joueur de profession » et souvent pis. La l'ormule ne varie guère. Exactement

comme les bonnes d'enfants, en consultant chez la somnambule, doivent toujours s'attendre à voir leurs projets matrimoniaux contrariés par « un homme brun » ou par a un homme de la campagne ».

Mercier est visiblement désappointé.

Il hésite. Il trouve les charges insuffisantes. A vrai dire, le bordereau lui a toujours paru ridicule. Pour une fois, le « flair d'artilleur » qu'il s'est vanté, à la tribune de la Chambre, d'avoir pour attribut caractéristique, le flair d'artilleur lui fait sentir que ce document puéril n'est pas, ne peut pas être l'œuvre d'un capitaine d'artillerie, breveté de l'Ecole de guerre. La surveillance n'a rien donné contre Dreyfus. Les rapports de police sont d'une bttise navrante. Les conclusions des experts se détruisent mutuellement. L'« impression », la fameuse « impression » qu'on donne comme unanime dans les bureaux sur le compte de Dreyfus, n'est en somme qu'une impression, c'est-à-dire zéro en matière criminelle, et ne repose pas sur un seul fait positif...

Dans ces conditions, comment oser prendre une mesure aussi grave qu'un ordre d'informer, pour « intelligences avec une puissance extérieure » contre un officier de l'Élat-Major général, d'ailleurs parfaitement bien noté et sans le moindre antécédent fâcheux à son record ! La responsabilité est trop lourde. Mercier la décline. Etranger jusqu'à ce jour aux passions antisémites qui rampent autour de lui, il n'aperçoit pas encore la haute portée politique et morale de la plus grande pensée du règne de BoisdelTre et trouve plus simple d'écarter ce calice.

— Je n'y vois pas clair !... Envoyons plutôt cet officier se faire pendre ailleurs ! dit-il en propres termes.

Mais ce n'est pas là ce que veulent Boisdefîre,Gonse, Renouard , duPaty de Clam, Fabre, d'Aboville, Bertin, toute la co-

terie jésuitique. Elle a flairé le sang juif. C'est une exécution publique et triomphale qu'il lui faut, ad majorem Dei gloria?n, pour la joie de l'Eglise romaine et la confusion de ses ennemis.

Un juif a commis ce sacrilège, ajouté à tant d'autres forfaits, de pénétrer au sanctuaire de la Haute Armée, il ne doit en sortir que sous le san benito et la chemise souffrée, pour aller au supplice — « coupable ou non » d'intelligences avec l'ennemi !

On n'a garde de dire ces choses à Mercier, qui n'est pas encore initié. Mais pourquoi brusquer l'affaire? On peut tout concilier. Rien n'oblige à ébruiter le scandale. Si le ministre juge les preuves insuffisantes, qu'il ordonne un supplément d'enquête ! On arrêtera Dreyfus secrètement, pour s'assurer de sa personne et l'avoir sous la main aux fins d'instruction ; du Paty de Clam se charge de tout. Qui sait si des interrogatoires bien conduits n'amèneront pas des aveux ou des révélations intéressantes? En ce cas, la difficulté sera réglée. Au cas contraire, on relâchera l'inculpé sans bruit, comme on l'aura arrêté; puis on verra ce qu'il convient de faire.

Mercier consent. Il délègue du Paty de Clam à l'instruction, comme officier de police judiciaire.

Le soir même du 14 octobre, le mandat d'arrestation est signé et le commandant de la prison militaire du Cherche- Midi , Forzinetti , reçoit l'ordre écrit de tenir prête une chambre de sûreté pour un prisonnier d'Etat. Depuis la veille, une lettre adressée au capitaine Dreyfus l'invite à se présenter le lundi matin 13 octobre au cabinet du chef de l'État-Major pour l'inspection générale.

A cette même date et à la même heure, le lieutenant-colonel d'Aboville se rendait au Cherche- Midi pour apporter au commandant Fornizelti des instructions verbales « de la part du ministre de la

guerre ». Le prisonnier qu'on allait amener était un officier attaché à rÉtat-Major général. Il ne devait figurer que sous un nom sans prénom au registre d'écrou, la place du grade restant en blanc. Il ne communiquerait avec personne, sauf avec le commandant lui-même, le gardien-chef chargé de lui apporter ses vivres en présence du commandant, et l'officier de police judiciaire délégué à l'instruction.

Nul, pas même le gouverneur militaire de Paris, ne serait avisé de cette incarcération.

Le lieutenant - colonel d'Aboville ajoutait, en manière de conclusion, et celte remarque est comme la signature de ceux qui le faisaient agir, qu'il devait mettre le commandant Forzinelti en garde contre les propositions qui lui viendraient sans nulle doute de la banque cosmopolite et de la « hante juiverie ».

Il demandait au commandant sa parole d'honneur de se conformer strictement aux instructions ministérielles : ce que le commandant Forzinetti refusa de faire, disant qu'il ne connaissait que sa consigne et n'a vait, en soldat, qu'à suivre les ordres de ses chefs.

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