JUGEMENT
« Au nom du Peuple français (ici tous les officiers portent la main à leur képi) :
« Aujourd'hui 22 décembre 1894, le !"■ Conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris délibérant à huis clos, le président a posé la question suivante :
« M. Dreyfus [Alfred), capitaine breveté au 14' régiment d'artillerie, est-il coupable d'avoir, en 1894, à Paris, livré des pièces et documents intéressant la défense nationale et de les avoir communiquées à une puissance étrangère, laquelle poiirrait les utiliser contre la France en cas de guerre ?
« Les voix recueillies séparément^ en commençant par le grade inférieur, le président ayant émis son opinion le dernier, le Conseil de guerre déclare, sur cette question unique, à l'unanimité des voix :
<' On, l'accusé est coupable.
« Sur quoi , attendu les conclusions prises par le commissaire du gouvernement dans ses réquisitions, le président a lu le texte de la loi mentionnant la peine et recueilli de nouveau les voix dans la forme sus-indiquée pour l'application de la peine.
« En conséquence, le conseil condamne le nommé Dreyfus (^Alfred), capitaine au li" régiment d'artillerie, à la peine de la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée et à la dégradamilitaire, conformément aux articles 7G du Code pénal, 7 de la loi du 8 octobre 18.30, V^, de la Constitution de 1848, et à
l'article 1" de la loi du 8 juin 1830, et en plus aux articles 189 et 261 du Code de justice militaire, lesquels sont ainsi conçus :
« Art. 7(5, — Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou avec leurs agents, pour les eng'ager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en fournir les moyens, sera puni de mort. Cette disposition aura lieu dans le cas même où lesdites machinations ou intelligences n'auraient pas été suivies d'hostilités.
c( Art. 4 de la Constitution de 1848.
— La peine de mort est abolie en matière politique.
« Article \'' de la loi du 8 juin 1850.
— Dans tous les cas où la peine de mort est abolie par l'article -> de la Constitution, cette peine est remplacée par celle de la déportation dans une enceinte fortifiée, désignée par la loi, hors du territoire continental de la République. Les déportés y jouiront de toute la liberté compatible avec la nécessité d'assurer la garde de leur j)ersonne.
« Article 189 du Code militaire. — Les peines des travaux forcés, de la déportation, de la détention, de la réclusion et du bannissement sont appliquées conformément aux dispositions du Code pénal ordinaire. Elles ont les effets déterminés par le Code et comportent, en outre, la dégradation militaire.
« L'article 267 vise les frais.
« Prononce la destitution du capitaine Alfred Dreyfus, et ordonne qu'il sera procédé à la dégradation de cet officier à la première prise d'armes de la garnison de Paris.
« Le déclare déchu de ses décorations et privilèges, et du droit de porter à jamais les armes.
« Le condamne aux frais envers l'Etat.
(( Enjoint au commissaire du gouvernement de donner immédiatement lecture au condamné du présent jugement, devant la garde assemblée sous les armes, et de l'informer qu'il a vingtquatre heures pour se pourvoir en revision. »
Et le colonel Maurel ajoute vivement :
« La séance est levée. »
Quelques minutes après et alors que le dernier journaliste avait quitté l'hôtel, le commissaire du gouvernement, descend dans la cour.
La garde se rassemble sous les armes.
Le lieutenant de service va prendre à l'infirmerie le capitaine Dreyfus.
Il apparaît sous la lueur indécise de deux ou trois candélabres à gaz.
Il s'arrête à trois pas devant la garde et se raidit dans l'attitude du soldat sans armes.
Le greffier s'avance et donne lecture du jugement.
Le condamné ne bronche pas. Le commandant Brisset l'avise alors qu'il a vingt-quatre heures pour exercer son droit de recours devant le Conseil de revision.
Puis l'accusé est reconduit à l'infirmerie.
Au dehors on interroge ceux qui sortent.
La sentence est accueillie avec étonnement. La peine est. par beaucoup do gens, estimée trop légère, dans l'ignorance où ils sont que le conseil a appliqué le châtiment le plus sévère dont il put disposer.
Et ce sentiment est si général, si unanimement exprimé, que la Chambre, pour se mettre à l'unisson, se prépare aussitôt, par sa Commission de l'armée, à rétablir la peine de mort en matière d'espionnage.
Cependant, Démange avait rejoint le condamné dans la salle basse où il venait d'être reconduit. Il le trouva très calme, lui serra la main et lui dit :
— Courage ; nous verrons en re vision !
— Du courage, j'en ai et j'en aurai ! répliqua Alfred Dreyfus.
Quelques instants plus tard, la cour étant évacuée et les abords de l'hôtel des conseils de guerre dégagés par le service d'ordre^ l'officier commandant vint chercher son prisonnier.
— Venez, ?nonsieu)', lui dit-il.
Alfred Dreyfus se leva. Un planton
lui donna sa pèlerine.
— Mettez votre capuchon pour qu'on ne vous reconnaisse pas, reprit l'officier.
On entraîna le condamné. Entre deux haies d'agents^ très vite, il traversa la cour et la rue du Cherche-Midi. La porte de la prison se referma sur lui. Personne n'avait pu voir son visage.
A peine revenu dans sa chambre :
— J'ai faim, dit-il.
Et pendant qu'on allait commander son dîner, très calme, il exprima à Forzinetti le désir de signer sans retard son pourvoi en revision. Ce qui fut fait aussitôt.
Il avait vingt-quatre heures pour signer son pourvoi, mais ne voulait pas perdre un seul jour, tant il était conhant dans le triomphe final de son innocence, cence.
Au loin, dans la ville, les journaux du soir, par la voix de leurs crieurs, annonçaient la condamnation. Elle laissait la foule assez inditTérente. Tout au plus quelques hommes exprimaient leur étonnement de la modération relative de la peine, dans l'ignorance où ils étaient des dispositions précises de la loi. Et toujours leur surprise se traduisait sous cette forme caractéristique :
— La déportation pour un officier qui a trahi, et la mort pour un soldat qui esquisse un geste trop vif contre son caporal!... Voilà la justice militaire !...
Presque tous les journaux se faisaient, le lendemain, l'écho de ce sentiment.
Personne ne songeait à suspecter le verdict des juges. Pour rencontrer une protestation isolée contre la forme du jugement, contre le fatal huis clos dont on ne savait rien — sinon qu'il pouvait et devait fatalement avoir couvert des iniquités — il eût fallu aller jusqu'au fond d'une Loge maçonnique du vieux faubourg Saint-Antoine, jusqu'à la Loge Diderot, où cette protestation se fît entendre et résonna, dans les jours suivants, de Loge en Loge. Et cette protestation isolée était le premier cri de la conscience populaire s'éveillant confusément encore, à la lumière de l'histoire, au sentiment d'une efi'royable injustice.
Mais partout ailleurs, et principalement dans la presse, la note était uniforme : tristesse et douleur chez les uns, qu'il se fût trouvé dans les rangs de l'armée française un officier capable de trahir son pays ; chez les autres, joie bruyante et non dissimulée d'axoiv obtoiit la condamnation d'un Juif. Au premier rang de ceux-ci, naturellement, la Libre Parole, qui philosophait sur la fatalité inexorable qui entraînait logiquement tout Israélite à la trahison. La légende de Judas n'étant pas oubliée, cela va de soi. Le Petit Jowmal allait s'en inspirer, pour lancer à tous les vents, parmi ses trois millions de lecteurs, une grande composition allégorique où le « nouveau Judas » était représenté, une bourse d'or à la main, roulant aux abîmes en uniforme d'officier d'État- Major.
D'aucuns renchérissaient encore et ne craignaient pas d'adresser une lettre de félicitations féroces à M. le capitaine Dreyfus, « en sa villa du Cherche- Midi ». On répandait aussi le bruit de son suicide, pour se donner le lendemain la joie de le démentir :
(( Dreyfus ne se tuera pas, on peut en être sûr. Il a trop confiance dans la solidarité juive pour se résoudre jamais
à un lel dénouement... Sil avait voulu se suicider, il n'aurait pas attendu si longtemps... Prévoyant les difficultés ^[iplomatiques qui pouvaient naître du procès, le gouvernement, par deux fois, avait fait mettre des armes à la <lisposilion du traître, dans sa prison. Le traître, par deux fois, feignit de ne pas comprendre... Bien loin de songer à mourir, Dreyfus ne songe, au contraire, qu'à entourer sa vie de toutes les douceurs compatibles avec la peine qui l'a frappé. Il continue à faire venir ses repas d'un restaurant voisin. Le patron de ce restaurant déclare qu'il mange de fort bon appétit. Ce n'est pas l'indice d'une àme inquiète... »
Singulier aveuglement de la haine !
Étrange déformation des images par une idée préconçue! Le calme d'une conscience pure se transforme en cynisme, endurcissement et lâcheté! Parce que le capitaine Dreyfus, ne pouvant prendre au sérieux l'atroce condamnation qui le frappe, l'accepte avec résignation ; parce qu'il oppose àl'infortune la confiance inébranlable d'un homme sûr de lui-même et résolu à vivre pour se justifier — on voit dans cette attitude même une cause nouvelle d'outrages et d'opprobre... Et partout oii il passera désormais, au champ de dégradation comme au quai d'embarquement, la foule inconsciente lui reprochera, ainsi qu'un crime de plus ajouté à tous les autres, ce stoïcisme qui lui fait accepter avec calme les injures et les crachats. Mieux qu'avec calme, presque avec joie, avec la joie sereine d'un homme au patriotisme ardent et vivace, que ces injures ne sauraient atteindre, puisqu'elles s'adressent, non pas à lui-même, mais à un forfait imaginaire qu'il serait le premier à condamner chez un coupable.
Quand à lui, l'accusé d'hier, le condamné d'aujourd'hui, voici ce qu'il écrivait à sa femme à la veille du procès :
« Mardi, 18 décembre 1894.
« Ma bonne chérie,
« J'arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l'àme tranquille.
« L'épreuve que je vien* de subir, épreuve terrible s'il en fût, a épuré mon àme. Je te reviendrai meilleur que je n'ai été. Je veux consacrer à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste encore à vivre.
Vallecalle.
u Comme je l'ai dit, j'ai passé par des crises épouvantables. J'ai eu de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d'être accusé d'un crime aussi monstrueux.
« Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n'a rien à se reprocher. Ils verront sur ma ligure, ils liront dans mon àme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous eux qui me connaissent.
« Dévoué à mon pays auquel j'ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n'ai rien à craindre.
<( Dors donc tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l'un dr
l'autre, à oublier bien A-ite ces jours tristes et sombres.
« A bientôt donc, ma bonne chérie, à bientôt le bonheur de t'erabrasser ainsi que nos bons chéris.
K Mille baisers en attendant cet heureux moment.
« Alfhed. »
Et le jour de la condamnation :
« 23 décembre 1894.
« Ma chérie,
« Je soufîre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m'aimes; ton cœur doit saigner.
De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
« Etre innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamné pour le crime le plus monstrueux qu'un soldat puisse commettre, quoi de plus épouvantable !
il me semble parfois que je suis le jouet d'un horrible cauchemar.
« C'est pour toi seule que j'ai résisté jusqu'aujourd'hui; c'est pour toi seule, mon adorée, que j'ai supporté le long martyre. Mes forces me permettrontelles d'aller jusqu'au bout? Je n'en sais rien. Il n'y a que toi qui puisses me donner du courage ; c'est dans ton amour que j'espère le puiser.
« Parfois, j'espère aussi que Dieu, qui m'a cependant bien abandonné jusqu'à présent, finira par faire cesser ce martyr d'un innocent, qu'il fera qu'on découvre le vrai coupable. Mais^ pourai-je résister jusque là?
« J'ai signé mon pourvoi en revision.
« Je n'ose te parler des enfants, leur souvenir m'arrache ie cœur. Parle-m'en ; (ju'ils soient ta consolation.
« Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais déjà débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m'arrêtait, si la crainte d'augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
« Avoir entendu tout ce qu'on m'a dit, quand on sait en son âme et
conscience n'avoir jamais failli, n'avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c'est la torture morale la plus épouvantable.
'< J'essaierai donc de vivre pour toi, mais j'ai besoin de ton aide.
« Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne de moi, c'est chercher la vérité, c'est remuer ciel et terre pour la découvrir, c'est y engloutir s'il le faut notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la boue. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
« Je n'ai pas le courage de t'écrire plus longuement. Embrasse tes chers parents, nos enfants^ tout le monde pour moi.
« Mille et mille baisers,
« Alfred.
(( Tâche d'obtenir la permission de me voir. Il me semble qu'on ne peut te la refuser maintenant. »
« Lundi soir, 24 décembre 1894.
« Ma chérie,
« C'est encore à toi que j'écris, car tu es le seul fil qui me rattache à la vie. Je sais bien que toute ma famille, que toute la tienne m'aiment et m'estiment; mais enfin, si je venais à disparaître, leur chagrin si grand finirait par disparaître avec les années.
« C'est pour toi seule, ma pauvre chérie, que j'arrive à lutter; c'est ta pensée qui arrête mon bras. Combien je sens, en ce moment, mon amour pour toi ; jamais il n'a été si grand, si exclusif. Et puis, un faible espoir me soutient encore un peu : c'est de pouvoir un jour réhabiliter mon nom. Mais surtout , crois-le bien, si j'arrive à lutter jusqu'au bout contre ce calvaire, ce sera uniquement pour toi, ma pauvre chérie, ce sera pour t'éviter encore un nouveau chagrin ajouté à tous ceux que tu as supportés jusqu'ici Fais tout ce qui est
Kéduclion d'une .t;raade composition puliliée par le Supplément illustré du Pelil Jnurunl (janvior tHUô)
humainement possible pour arriver à mo
voir.
« Je t'embrasse mille fois comme je
t'aime,
(( Alfred. »
« 24 décembre 1894. (Nuit de lundi à mardi.)
« Ma chère adorée,
(( J'ai reçu tout à ]"heure la lettre; j'espère que tu as reçu les miennes.
Pauvre chérie, comme tu dois souffrir, comme je te plains! J'ai versé bien des larmes sur ta lettre, je ne puis accepter ton sacrifice. Il faut que tu restes, il faut que tu vives pour les enfants. Songe
Madame Dreyfus.
à eux d'abord avant de penser à moi'; ce sont de pauvres petite qui ont absolument besoin de toi.
« Ma pensée me ramène toujours vers toi.
« M" Démange, qui est venu tout à l'heure, m'a dit combien tu étais admirable ; il m'a fait de toi un éloge auquel mon cœur faisait écho.
« Oui, ma chérie, lu es sublime de courage et de dévouement ; tu vaux mieux que moi. Je t'aimais de tout mon cœur et de toute mon âme ; aujourd'hui, je fais plus, je t'admire. Tu es certes une des plus nobles femmes qui
soient sur terre. Mon admiration pour toi est telle, que, si j'arrive à boire le calice jusqu'au bout, ce sera pour être dig-ne de ton héroïsme.
« Mais ce sera bien terrible de subir celle honteuse humiliation ; j'aimerais mieux me trouver devant un peloton d'exécution. Je ne crains pas la mort ; je ne veux pas du mépris.
« Quoi qu'il en soit , je te prie de recommander à tous de lever la tête comme je le fais moi-même, de regarder le monde en face sans faiblir. Ne courbez jamais le front et proclamez bien haut mon innocence.
« Maintenant, ma chérie, je vais de nouveau laisser tomber ma tête sur l'oreiller et penser à loi.
« Je t'embrasse et le serre sur mon
cœur,
« moi
« Alfred.
Embrasse bien, bien les petits pour
« 25 décembre 1894.
« Ma chérie,
« Je ne puis dater cette lettre, car je ne sais même pas quel jour nous sommes. Est-ce mardi? Est-ce mercredi ? Je ne sais. Toujours est-il qu'il fait nuit. Comme le sommeil fuit mes paupières, je me lève lour l'écrire.
« Parfois il me semble que tout cela n'est pas arrivé, que je ne t'ai jamais quittée.
« Dans mes hallucinations, tout ce qui vient de nous arriver me paraît un mauvais cauchemar; mais le réveil est terrible.
« Je ne puis plus croire à rien, sinon en ton amour, en l'affection de tous les nôtres.
« Il faut toujours chercher le véritable coupable; tous les moyens sont bons. Le hasard seul ne suffit pas.
« Peut-être arriverai-je à surmonter l'horrible terreur que m'inspire la peine
Liv. 17 : L'Affaire Dreyfus illustrée.
infamante que je vais subir. Etre un homme d'iionneur et se voir arracher, quand on est innocent, son honneur, quoi de plus épouvantable ? C'est le pire de tous les supplices, pire que la mort. Ah ! si j'arrive jusqu'au bout, ce sera bien pour toi, ma chère adorée, car tu est le seul fil qui me rattache à la vie.
« Comme nous nous aimions !
« C'est aujourd'hui surtout que je sens toute la place que tu as dans mon cœur. Mais, avant tout, soigne-toi, occupe-toi de ta santé. Il le faut, à tout prix, pour mes enfants^ qui ont besoin de toi.
« Donc, poursuivez vos recherches à Paris comme là-bas. Tout est à tenter, il ne faut rien négliger. Le nom du coupable, il y a forcément des personnes qui le connaissent.
« Je t'embrasse,
« Alfred. »
« 26 décembre 1894. (Mercredi, 2 heures.)
« Ma chérie,
« Je viens de recevoir tes deux lettres et celle de Marie.
« Tu es sublime, mon adorée, et j'admire ton courage et ton héroïsme. Je t'aimais déjà; aujourd'hui, je me mets à deux genoux devant toi, car tu es une femme sublime. Mais ne te laisse pas abattre, je t'en supplie; pense à nos enfants, qui ont besoin de toi.
« Peut-être arriverai-je à résister pour être à hauteur de toi. Ce ne sont pas les souffrances physiques que je crains ; celles-ci n'ont jamais pu m'abattre, elles glissent sur ma peau. Mais c'est cette torture morale de savoir mon nom traîné dans la boue, le nom d'un innocent, le nom d'un homme d'honneur. Crie-le bien haut, ma chérie ; criez tous que je suis un innocent, victime d'une fatalité épouvantable.
« Arriverons-nous à découvrir le vé-
ritable coupable? Espérons-le, car ce serait à désespérer de tout.
« J'espère te voir bientôt, et c'est ce qui me console. Toute la journée, toute la nuit, mes pensées vont vers loi, vers vous tous. Je pense au bonheur dont nous jouissions et je me demande encore par quelle fatalité inexplicable il s'est brisé ainsi.
« C'est le drame le plus effroyable qu'il m'ait été donné de lire, et celui-ci est vécu, malheureusement.
c< Enfin, soigne-toi bien, ma chérie, il te faut toute ta santé, toute ta vigueur physique, si tu veux mener à bien la tâche que tu as entreprise si noblement.
« Je t'embrasse, ainsi que mes pauvres chéris , auxquels je n'ose pas penser.
« Mille baisers.
« Alfred. »
« 26 décembre 1894. (Mercredi, quatre heures.)
« Ma chérie,
« Tu me demandes ce que je fais toute la journée. Je pense à toi, je pense à vous tous. Si cette pensée consolante ne me soutenait pas, si je ne sentais pas, à travers les murs épais de ma prison le souftle puissant de votre sympathie, je crois que je me laisserais aller et que le désespoir entrerait dans mon âme. C'est ton amour, c'est votre affection à tous, qui me donnent le courage de vivre.
u M' Démange vient de venir; il est resté quelques instants avec moi. Sa foi en moi est complète et absolue ; c'est ce qui me donne également du courage.
« Ce ne sont pas les souffrances physiques qui m'éliraient ; je suis de taille à les supporter. Mais cette torture morale continuelle, ce mépris qui va me poursuivre partout, moi si fier, si sûr de
mon honneur, c'est cela que je trouve terrible et épouvantable.
« Enfin, ma chérie, je ne veux pas te torturer plus l'âme. Ton chagrin est déjà assez grand.
« ■ Je t'embrasse bien fort,
« Alfred. »
a Mercredi, dix heures du soir.
« Je ne dors pas et c'est vers toi que je reviens encore. Suis-je donc marqué d'un sceau fatal, pour être abreuvé de tant d'amertume? Je suis calme en ce moment; mon âme est forte et s'élève dans le silence de la nuit. Comme nous étions heureux, ma chérie! Tout nous souriait dans la vie : fortune, amour, enfants adorables, famille unie, tout enfin ; puis, ce coup de foudre épouvantable, effroyable. Achète, je te prie, des jouets aux enfants pour leur jour de Ifan ; dis-leur qu'ils viennent de leur père ; il ne faut pas que ces pauvres âmes qui entrent dans la vie souffrent déjà de nos peines.
(( Ah ! ma chérie, si je ne t'avais, comme je quitterais la vie avec délices ! Ton amour me retient, lui seul me permet de supporter la haine de tout un peuple.
« Et ce peuple a raison : on lui a dit que j'étais un traître. Ah! ce mot terrible de traître, comme il m'arrache le cœur!
« Moi... traître ! Est-il possible qu'on ait pu m'accuser et me condamner pour un crime aussi monstrueux !
« Criez bien haut mon innocence ; criez de toutes les forces de vos poumons; criez-le sur tous les toits, afin que les murs s'ébranlent.
« Et cherchez le coupable, c'est celuilà qu'il nous faudrait.
« Je t'embrasse comme je t'aime,
« Alfred. »
27 décembre 1894.
(Jeudi, 6 heures du soir.)
« Ma chère Lucie,
« Ton héroïsme me gagne; fort de ton amour, fort de ma conscience et de l'appui inébranlable que je trouve dans nos deux familles, je sens mon courage renaître.
(( Je lutterai donc jusqu'à mon dernier souffle, je lutterai jusqu'à ma dernière goutte de sang.
« Il n'est pas possible que la lumière ne se fasse quelque jour ; sentant ton cœur battre près du mien, je supporterai tous les martyres, toutes les humiliations, sans courber la tête. Ta pensée, ma chérie, me donnera les forces nécessaires.
« Décidément, ma chère adorée, les femmes sont supérieures à nous; parmi elles,, tu es une des plus belles et des plus nobles figures que je connaisse.
<( Je t'aimais profondément, tu le sais ; aujourd'hui, je fais plus, je t'admire et te vénère. Tu es une sainte, tu es une noble femme. Je suis fier de toi et essaierai d'être digne de toi.
« Oui, ce serait une lâcheté que de déserter la vie ; ce serait mon nom, celui de mes chers enfants souillé et avili à jamais. Je le sens aujourd'hui; mais, que veux-tu, le coup était trop cruel et mon courage avait sombré ; c'est toi qui l'as relevé.
« Ton âme fait tressaillir la mienne.
« Donc,nousappuyantrun surl'autre, fiers de nous, avec notre, volonté, nous arriverons à réhabiliter notre nom; nous réhabiliterons notre honneur, qui n'a jamais failli.
« Je l'embrasse comme je t'aime,
«■ Alfred. »
« Le 28 décembre 1894.
(Vendredi, 10 heures matin.)
(( Ma chère Lucie,
« J'ai reçu ta bonne lettre datée d'hier à midi. Tu as raison, il faut que je vive,
fk M -è-'h
J.'AFFAIRE DREYFUS
il faut que je vive pour toi, pour mes cliers enfants dont il faut que je réhabilite le nom. Quelles que soient les épouvantables tortures morales que je vais éprouver, il faut que je résiste. Je n'ai pas le droit de déserter mon poste.
« Si j'étais seul en cause, je n'hésiterais pas; mais ton nom, le nom de ma
famille, tout est alteint. Il faut donc s'armer de courage pour la lutte : à force d'énergie, de volonté, nous triompherons. On finira bien par parler. Ap • puyé sur ton inébranlable courage, nous réussirons.
Ecris-moi souvent. Relayez-vous tour à tour. Chacune de vos lesttres me sou-
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L'École militaire
lage; il me semble que je t'entends parler, que j'entends parler tes chers parents.
« Je t'embrasse ainsi que ta chère famille.
« Mille bons baisers aux enfants.
(( Alfred. »
« Vendredi, midi.
« Je reçois ta lettre datée de jeudi soir, ainsi que les quelques bons mots de Pierrot. Embrasse bien ce chéri pour moi, embrasse bien Jeanne. Oui, il faut
que je vive, il faut que je rassemble
toute mon énergie pour laver la tache
qui pèse sur la tète de mes enfants. Je
serais lâche si je désertais mon poste.
Je vivrai, je le veux.
« Je t'embrasse.
« Alfred. »
« Lundi, 31 dérembre.
« Ma chère Lucie,
u J'ai aussi longuement pensé hier au soir à mon père, à toute ma famille ; je ne te cacherai pas que j'ai beaucoup
pleuré. Mais ces larmes m'ont soulagé.
Notre consolation, c'est l'affection profonde qui nous lie tous, c'est l'affection que je rencontre aussi chez les tiens.
« Il est impossible, avec ce faisceau si puissant, avec l'aide de M* Démange, qui se montre aussi d'un dévouement remarquable, que nous n'arrivions pas tôt ou tard à la découverte de la vérité. J'avais eu tort de vouloir déserter la vie, je n'en ai pas le droit. Je lutterai jusqu'à mon dernier souffle. Dans ces longues journées et ces tristes nuits, mon âme s'épure et se fortifie. Mon devoir est nettement tracé : il faut que je laisse à mes enfants un nom pur et sans tache.
(( Travaillons à cela, ma chérie, sans trêve ni repos. Aucune démarche, aucune tentative ne doit vous rebuter, il faut tont tenter.
« Les livres de M. Bayles que tu m'as envoyés sont suffisants pour le moment; plus tard il me faudra un ouvrage présentant exercices et corrigés en face, afin que je puisse travailler moi-même.
« Pour le moment, il faut que je rassemble toutes mes forces pour supporter l'horrible humiKation qui m'attend.
(( Mais ne vous relâchez pas un seul instant. Vous pourrez peut-être tâler un terrain dont j'ai parlé ce soir à M^ Démange ; il ne faut rien négliger et tout essayer.
« Je t'embrasse comme je t'aime.
« Alfred, m
Le mémoire du commandant Forzinetti donne quelques détails précis sur ce que fut, au Cherche-Midi, la vie de son prisonnier au cours de cette semaine :
« Après le verdict, dit-il, Dreyfus fut ramené dans sa chambre où je l'attendais. A ma vue, il s'écria : « Mon seul crime est d'être né juif! Voilà où m'a conduit une vie de travail, de labeur.
Pourquoi suis-je entré à l'Ecole de
guerre? Pourquoi n'ai-je pas donné ma démission tant désirée par les miens? » Son désespoir était tel que, craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire redoubler de vigilance.
« Le lendemain, son défenseur vint le voir, Démange, en entrant dans la chambre, lui ouvrit les bras et, tout en larmes, le pressant sur sa poitrime, lui dit :
« — Mon enfant, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle !
« J'en fus bouleversé, ajoute Forzinelli.
« A partir de ce jour, Dreyfus, qui était resté sans nouvelle des siens, fut autorisé pour la première fois à correspondre avec sa famille, mais sous le contrôle du commissaire du gouvernement, auquel on remettait toutes les lettres expédiées ou reçues. J'ai assisté aux deux seules entrevues autorisées qu'il a eues avec sa femme et à celle qu'il eut avec sa belle-mère. Elles furent émouvantes. »
Le pourvoi en revision laissait encore quelque espoir à Alfred Dreyfus. Il ne savait pas que c'est une simple formalité, où le condamné lui-môme n'a aucun rôle.
Il est à peine nécessaire de dire que le pourvoi en revision fut rejeté sans examen. A peine Alfred Dreyfus avait-il reçu notification de ce rejet, que duPaty de Clam se présenta avec une autorisation spéciale du ministre ordonnant de le laisser communiquer librement avec Dreyfus. L'idée fixe du jésuite était d'obtenir un aveu de la victime, ou une parole quelconque qu'il pût interpréter comme un aveu. On verra bientôt comment n'ayant pas réussi à arracher cette parole au malheureux, même en venant le surprendre dans le désarroi d'une journée d'énervement, il ne craignit pas, cinq jours plus tard, de la fabriquer de toutes pièces.
Après s'être enquis de « l'état d'âme » du condamné, raconte r'orzinetli, il se rendit près de lui, tout en enjoignant à l'agent principal de demeurer à portée de son premier appel, si besoin était.
Pendant cette dernière entrevue, il ressort d'une lettre écrite immédiatement par Dreyfus au ministre de la guerre que le commandant du Paty s'efforça d'obtenir un aveu de culpabilité ou, toutaumoins, celui d'un « acte imprudent d'amorçage ».
Dreyfus répondit qu'il n'avait jamais amorcé personne, qu'il était innocent.
Il eut d'ailleurs l'exceliente inspiration de Je constater aussitôt par une iiote à son avocat que Démange remit à M'"" Dreyfus, non sans y avoir pratiqué des coupures, au nombre de neuf, par un sentiment, a-t-il dit lui-même, « qu'on comprend parfaitement ». Voici ce document :
Note de Dreyfus à son avocat.
« Le commandant du Paty est venu aujourd'hui lundi, 31 décembre 1894, à S h. 1/2 du soir, après le rejet du pourvoi, me demander de la part du ministre si je n'avais pas été victime de mon imprudence,, si je n'avais pas voulu simplement amorcer
puis que je me sois trouvé entraîné dans un engrenage fatal.
« Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu de relations avec aucun agent
ni attaché
que je ne m'étais livré à aucun amorçage, que j'étais innocent.
« Il me dit alors, de sa part personnelle, que sa conviction de ma culpabilité s'était faite, d'abord de l'examen de
l'écriture de la pièce accusatrice et de la nature des documents qui y sont énumérés, puis des renseignements d'après lesquels la disparition des documents correspondait avec mon séjour à l'Etat- Major, qu'enfin un agent secret aurait dit que Dreyfus était un espion. .
L'adjudant anaclia les galonn
sans loulofois affirmer que ce Dreyfus fut un officier.
« J'ai demandé au commandant du Paty à être confronté avec cet agent : il m'a répondu que c'était impossible.
« Le commandant du Paty a reconnu qu'on ne m'avait jamais soupçonné avant d'avoir reçu la pièce accusatrice.
« Je lui ai alors demandé pourquoi on n'avait pas exercé de surveillance sur les officiers dès le mois de février, puisque le commandant Henry est venu affirmer au conseil de guerre, avoir été prévenu à cette date qu'il y avait un traître parmi les officiers. (Ce rensei-
l'avance (Dessin du Monde illuslré).
gnemonl, d'après le commandant du Paty, aurait été donné au commandant
Henry par )
Le commandant m'a répondu qu'il n'en savait rien, que ce n'était pas son affaire, mais celle du commandant Henry, qu'il était difficile de suivre tous les officiers de rÉtat-Major. . ., etc. ; puis,
sentant qu'il en avait trop dit, il ajouta ' « Nous parlons entre quatre murs, si on m'interroge sur tout cela, je nierai tout. »
« J'ai conservé tout mon calme, car je voulais connaîlre toute sa pensée.
<( — En résumé, me dit-il, vous avez été condamné parce qu'il y avait un fil qui indiquait que le coupable était un officier, et la lettre saisie est venue mettre un point sur ce fil : le coupable, c'était vous.
« Le commandant a encore îijouté que depuis mon arrestation la fuite avait tari au miiiisière, que peut être. . . .
avaient laissé
traîner exprès la lettre pour me brûler, afin de ne pas satisfaire mes exigences.
« Il m'a parlé ensuite de Foxpertise si remarquabb; de M. Bertillon, d'après laquelle j'aurais calqué ma propre écriture et celle do mon frère^ pour pouvoir, au cas oh je serais arrêté porteur de îa lettre, arguer d'une machination ourdie contre moi!! !
« Il m'a laissé entendre ensuite que ma femme et ma famille étaient mes complices, toute la théorie de Bertillon enfin.
« A ce moment-là, sachant ce que je voulais, et ne voulant pas lui permettre d'insulter ma famille, je l'ai arrêté en lui disant : « C'est assez, je « n'ai qu'un mot à vous dire, c'est que (( je suis innocent et que votre devoir « est de poursuivre vos recherches. » - « — Si vous êtes vraiment innocent, s'est-il écrié alors, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les
siècles.
Je suis ce martyr, lui ai-je ré-
pondu, et j'espère que l'avenir le prouvera. »
« En résumé, de cette conversation, il résulte :
« 4° Qu'il y a eu des fuites au ministère.
« 2° Que
a dû entendre dire et a répété
au commandant Henry qu'il y avait un officier traître ; je ne pense pas qu'il Tait inventé de son propre cru.
« 3° Que la lettre incriminée a été prise à
« J'en conclus les faits suivants :
« Le premier certain, les deux autres possibles.
« 1° Il existe réellement un espion...
au ministère français, puisque des documents ont disparu;
« 2° Peut-être cet espion s'esl-il introduit dans la peau d'un officier, en imitant son écriture pour dérouter les soupçons ;
Celte hypothèse n'exclut pas le fait n 1, qui semble certain. Cependant la teneur de la lettre ne rend pas cette troisième hypothèse très vraisemblable; elle se rattacherait plutôt au premier fait et à la deuxième hypothèse, c'est-à-dire présence d'un espion au ministère et imitation de mon écriture par cet espion ou simplement similitude d'écriture.
u Quoi qu'il en soit, il me semble que si voire agent est habile, il doit pouvoir dénouer cet écheveau en tendant ses
filets aussi bien du côté de
que du côté de
« Cela n'empêchera pas d'employer les autres procédés que j'ai indiqués, car il faut découvrir la vérité.
<( Après le départ du commandant du Paty, j'ai écrit la lettre suivante au ministre :
<■<■ J'ai reçu par votre ordre la visite du « commandant du Paty, auquel j'ai dé-
« claré encore que j'étais innocent et « que je n'avais même jamais commis « d'imprudence.
« Je suis condamné, je n'ai aucune « grâce à demander.
« Mais, au nom de mon honneur qui, « je l'espère, me sera rendu un jour, « j'ai le devoir de vous prier de vouloir « bien poursuivre vos recherches.
« Moi parti, qu'on cherche toujours, « c'est la seule grâce que je sollicite.
« Signé : Alfred Dreyfus. »
Le même jour, en recevant notification de ce qui s'était passé au conseil de revision, à cinq heures, il avait écrit à sa femme :
« 5 heures, soir.
« Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s'y attendre. On vient de me le signifier. Demande de suite la permission de me voir.
« Envoie-moi ce que je t'ai demandé, c'est-à-dire sabre, ceinturon et valise d'effets. Le supplice cruel et horrible approche, je vais l'alTronter avec la dignité d'une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n'aurai pas de défaillance.
a Continuez de votre côté, sans trêve ni repos. »
Et le lendemain :
« lef janvier 1895.
« Ma chérie,
<( Il n'est plus dimanche, il va être lundi.
« En etîet, minuit sonne au moment précis où j'allume ma bougie. Je ne puis dormir; je préfère dès lors me lever que de m'agiter dans mon lit, et quelle plus délicieuse occupation que de venir causer avec toi.
« 11 me'semble ainsi que tu es près de moi, comme dans ces bonnes soirées d'heureuse mémoire pendant lesquelles
tu travaillais à mes côtés, alors que moimême j'étais assis à mon bureau.
c< Espérons que ce bonheur luira de nouveau pour nous. Il est impossible que la vérité ne se fasse pas jour. Je connais le caractère énergique de Mathieu ; j'ai pu apprécier le lien, ton profond dévouement, je dirais même ton héroïsme; aussi je ne doute plus du succès de vos recherches.
« Vous avez raison d'agir avec calme, avec méthode, pour aboutir plus sûrement.
« D'ailleurs, j'espère causer bientôt de tout cela avec loi.
« C'est à partir de maintenant que le calvaire va devenir douloureux. D'abord cette cérémonie humiliante , puis les souffrances qui suivront. Je les supporterai avec calme, avec dignité, tu peux on Mrc assurée.
L'épée bi'isée. (Dessin du Graphie de Londres.)
« Te dire que je n'ai pas parfois des mouvements de révolte violente, ce serait mentir; l'injustice est par trop criante; mais j'ai foi en l'avenir et j'espère avoir ma revanche.
« Je me plais alors à penser que je n'aurai plus d'autre souci que d'assurer mon bonheur, celui de nos chers enfants.
J'ai reçu une charmante lettre de
Marie, à laquelle je répondrai un de ces jours.
« Bon courage toujours, ma chérie, soigne bien ta santé, car tu auras besoin de toutes tes forces. Il ne faudra pas qu'elles te trahissent au moment décisif.
« Bonsoir et bonne nuit.
« Je t'embrasse comme je t'aime,
(( Alfred. »
« Mardi, le^ janvier 1895.
« Ma chérie,
« Je n^ai pas reçu de lettre de toi ce malin ; cela me manque. J'en ai reçu plusieurs autres, il est vrai, mais oserai-je te dire que ce n'est pas la même chose?
« Hier, en me quittant, M* Démange espérait venir passer aujourd'hui quelques heures avec moi ; mais, hélas! peu après son départ, on me sig-nifiait de suite le rejet de mon pourvoi, ce qui lui fermait dès lors la porte. Il a dû en être prévenu ce matin. Aussi, passerai je ma journée tout seul.
« Quel triste jour de l'An, ma chérie! Mais n'insistons pas sur un pareil sujet; rien ne sert de pleurer et de gémir, cela n'ouvrira pas les portes de ma prison. Il faut, au contraire, conserver toute notre énergie physique et morale et ne pas arrêter un seul instant de lutter, de chercher à déchiffrer l'énigme. Que rien ne vous rebute, ne perdez jamais l'espoir. Tendez vos filets de tous côtés, le coupable finira bien par s'y faire prendre
« As-tu reçu une réponse au sujet de ta demande ? J'attends maintenant avec impatience le moment de te serrer dans mes bras.
<( As-lu acheté des jouetsaux enfants?
Ont-ils été contents ? Je ne pense qu'à toi et à eux, je ne vis que dans cette pensée de voir un jour cet épouvantable cauchemar s'évanouir. Il me semble impossible qu'il en soit autrement ; nous y aiderons, d'ailleurs, je te le promets.
« Je t'embrasse comme je t'aime.
« Alfred. »
« Lundi 2 janvier 1895, 11 heures du soir.
« Ma chère amie,
« Une nouvelle année va bientôt commencer ! Que nous réserve-t-elle? espérons qu'elle sera meilleure que celle qui
vient de finir, autrement la mort serait préférable. Dans cette nuit calme et profonde qui m'entoure, je pense à vous tous, à toi, à nos chers enfants. Quel coup épouvantable du sort, immérité et cruel !
« Laisse-moi m'épancher un peu, pleurer à mon aise dans tes bras. Ne crois pas pour cela que mon courage faiblisse ; je t'ai promis de vivre, je tiendrai ma parole. Mais il faut que je sente constamment ton âme vibrer près de la mienne, il faut que je me sente soutenu par ton amour.
« Il nous faut du courage, il nous faut une énergie presque surhumaine. Quant â moi, je ne puis que rassembler mes forces pour supporter encore toutes les tortures qui m'attendent.
« Bonsoir et baisers,
« Alfred. »
a Jeudi midi.
« Ma chérie,
«. On m'apprend que l'humiliation suprême est pour après-demain. Je m'y attendais, j'y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je résisterai, je te l'ai promis. Je puiserai les forces qui me sont encore nécessaires dans ton amour, dans l'affection de vous tous, dans le souvenir de mes enfants chéris, dans l'espoir suprême que la vérité se fera jour. Mais il -faut que je sente votre affection à tous rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos.
« J'espère te voir tout à l'heure et puiser des forces dans tes yeux. Soutenons-nous mutuellement envers et contre tous.
« Il me faut ton amour pour vivre, sans cela le grand ressort serait cassé.
« Moi parti, persuade bien à tout le monde qu'il ne faut pas s'arrêter.
« Fais faire de suite les démarches
nécessaires pour que tu puisses me voir dès samedi et les jours suivants à la prison de la Santé; c'est là surtout qu'il faut que je me sente soutenu.
u Informe-toi aussi de ce que je t'ai dit hier, époque de mon départ, de mon transport, etc.
« Il faut être préparé à tout, et ne pas se laisser surprendre.
«K A tout à l'heure, chérie, je t'emhrasse,
« Alfred. »
A Maître Démange.
Le 3 janvier 189^.
« Cher maître, je viens d'être prévenu que je subirai demain l'aflront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.
« Je m'y attendais, je m'y étais préparé : le coup a cependant été terrihle. Malgré tout, jusqu'au dernier moment, j'espérais qu'un hasard providentiel amènerait la découverte du vrai coupable.
« Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rougir.
« Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé, quand on m'arrachera les insignes de l'honneur que j'ai
acquis à la sueur de mon front : ce serait mentir.
« J'aurais certes mille fois préféré la mort.
« Mais vous m'avez indiqué mon devoir, cher maître, et je ne puis m'y soustraire, quelles que soient les tortures qui m'attendent.
« Vous m'avez inculqué l'espoir : vous m'avez pénétré de ce sentiment qu'un innocent ne peut être éternellement condamné; vous m'avez donné la foi.
« Merci encore, cher maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
« Demain, je serai transféré à la Santé.
« Mon bonheur serait grand, si vous pouviez m'y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente, et ranimer mon cœur brisé.
« Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille, pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
« Partout oii j'irai, votre souvenir me suivra; ce sera l'étoile d'oi^i j'attendrai mon bonheur, c'est-à-dire une réhabilitation pleine et entière.
F. S. — J'apprends à l'instant que la dégradation n'aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.
A. Dreyfus.