CHAPITRE 'XVII
T jgi, jpsk,x:'st,c3L& de c3Lé^i*a,ci.^tion..
La sentence avait prescrit la dégradation du condamné, à la première prise d'armes de la garnison de Paris.
L'horrible cérémonie eut lieu le samedi 5 janvier 1895. Dès 6 heures du malin, un détachement de gardes républicains venait prendre Alfred Dreyfus au Cherche-Midi.
Le commandant Forzinelti le leur remettait après lui avoir serré la main, et le condamné était conduit, menottes
aLix poings, à l'École militaire. Il attendit là, dans une salle basse^ de 6 à 9 heures et c'est à cette longue attente que se rapporte l'incident des prétendus aveux, fabriqués de toutes pièces par les tortionnaires.
Alfred Dreyfus, on ne saura trop le redire, était résigné à son sort et ne pouvait réellement éprouver aucune humiliation de l'indigne traitement qui allait être le sien, puisque c'était enfin, pour
lui, l'occasion tant attendue de crier publiquement son innocence. Il était donc très calme, parfaitement mailre de (le lui At r.ft calme se manifesta au cour-
rant de la matinée, par un incident caractéristique.
Un des officiers supérieurs chargés d'organiser la parade, connaissait per-
La foule. (Dessin i'.u Monde illuslv.: .
sonnellement AH'red Dreyfus, pour avoir chevauché avec lui dans K's allées (Li Bois de Boulogne.
« Mes instructions me prescrivaient, ii-t-il raconté, de me rendre compte de tous les détails de la pénible cérénio-
n'e, après m'èlre assuré (juj les Ironj es 03cu[)aienl les em[ lacements f.ui h ur avaient été assignés, .le dus donc me rendre dans la pièce où lo capitaine Dreyfus attendait l'heure de subir le plus épouvantable des supplices..»
Qu'allait-il me dire?. . . Éclaterait-il en protestations d'innocence*dont on avait déjà averti le général^Darras?. . .
« A ma vue, le capitaine Dreyfus se leva, me salua militairement sans mot dire et ne se départit pas de celte attitude muette pendant les quelques secondes que j'employai à l'inspection de la pièce. J'attendais un mot, un cri ; rien ne vint. Il demeura sans paroJe...
J'étais décontenancé, embarrassé, mécontent. Comment ne trouvait-il rien à dire? Certes, j'aurais voulu un cri du cœur, spontané, ardent, passionné... Je n'eus pas cette satisfaction, et, comme l'heure avançait, je sortis.
« Je n'avais pas fait vingt pas dans la cour, que je m'entendis appeler. « Mon commandant... Mon commandant... » Je me retournai. C'était le capitaine Le-
P/AC& Foi<rTENOX
Âijefrug. /^oiutr^aài!
Plan de la cour de l'Ecole militaire.
brun-Renaud à qui la garde du condamné était confiée. Il m'aborda par ces mots": K Mon commandant, le capitaine Dreyfus se plaint de la rigueur de la température et vous fait demander Tautorisation de conserver sa pèlerine pendant la cérémonie... L'étrangeté de la demande me surprit. Je fis remarquer au capitaine que les soldats sous les armes n'avaient pas de manteau et que, militairement, il
n'était pas possible d'accorder au capitain Dreyfus ce qu'il sollicitait. »
Et le commandant, réfléchissant sur ces incidents en conclut que Dreyfus n'était pas un martyr, puisqu'il ne le lui avait pas dit et ne s'ocupait que du grand froid.
N'est-ce pas éminemment caractéristique des préventions auxquelles s'abandonnait ce témoin pointilleux, avec tous
Livr. 18 : L'Affaire Dreyfus illustrée.
ses pareils? Il lui aurait fallu un cri mélodramatique pour son compte personnel et Toccasion de placer la réponse dédaigneuse qu'il avait sans doute en magasin. Il s'en allait mécontent, décontenancé (c'est lui qui le dit), par l'attitude si correcte et si digne du supplicié. Et parce que celui-ci — au lieu de faire pour un passant, dont il se souciait peu, une scène à effet (au moment même où il allait crier sa protestation à la Nation et au monde civilisé), parce que le damné songeait à n'avoir pas froid, et à ne pas trembler sous la bise — M. le commandant en tirait la conclusion qu'il était coupable.
0 vanité des jugements humains!
Cependant, neuf heures sonnaient, et le supplice allait suivre son cours.
Voici le récit qu'en fit la Libre Parole :
« C'est un spectacle inoubliable, autant par sa puissance de simplicité que par sa puissance de symbole.
« Dans le décor magnifique de cette parade militaire, ce n'était pas un homme qu'on dégradait pour une faute individuelle, c'était toute une race dont on mettait la honte à nu,
« Avec cela, les rumeurs vengeresses de la foule à la cantonade, pareilles au bruit d'une mer qui gronde.
« Derrière cette grille, au-delà de quelques milliers de curieux venus pour assister à la poignante cérémonie, mais qui n'en connurent les phases que par les sonneries des clairons et les roulements des tambours, il y avait tout un peuple, la France entière, qui mâchait son mépris, qui contenait son indignation, réservant pour d'autres que pour le traître, mis hors d'état de nuire, les fureurs de sa colère sainte.
« Il est sept heures et demie. Le jour se lève dans la brume. Sur la place Fontenoy, derrière le monument de la Défense Nationale, maintenus à distance
par un double cordon de gardiens de la paix, des groupes compacts stationnent.
L'air est froid et coupant. On n'aperçoit que nez rouges et figures 'violettes. Un bruit de terre foulée. C'est la foule, de plus en plus nombreuse, qui bat la semelle.
« Au-dessus des tètes émergent des faîtes d'échelles. On les voit remuer, puis disparaître. La police ne veut pas que le public regarde ce qui va se passer dans la cour de l'Ecole militaire.
« Le jour est tout à fait venu. Le soleil, dans un ciel gris, apparaît, là-bas, au-dessus du Puits artésien, rouge, d'un rouge de fournaise. Ses rayons miroitent dans les vitraux de la galerie des machines. Des bandes de moineaux pépient dans les arbres.
Tout à coup, un remous. Une galopade s'entend dans le lointain. Puis, par l'avenue Lowendal, débouchent un escadron de gardes municipaux, puis un autre escadron. Entre les deux, sinistre, la voiture cellulaire qui contient Dreyfus. Les deux conducteurs sont des soldats du train, en grande tenue, plumet au képi. La voiture, flanquée de son escorte, franchit la grille. Un moment après, on en voit descendre le traître, très vite. Il disparaît au fond de la cour à droite, sous une porte, au-dessus de laquelle on lit : « Bureau de la place », C'est là qu'il attendra que neuf heures sonnent.
« Il n'est guère plus de huit heures maintenant. Des officiers de toutes armes et des journalistes se promènent devant les grilles. Dans la cour, il y a des allées et venues de troupes. Des fantassins, des tringlots, des cuirassiers passent. On les voit se former en carré le long des bâtiments.
« Le soleil a déjà disparu. Une légère brume continue à flotter dans l'air, semée de ci de là, de quelques flocons de neige.
« Les journalistes ont pénétré dans la cour et sont allés se masser à gauche,
entre deux délachemeiils. Derrière eux, et en face, aux fenêtres des chambrées, closes, on entrevoit des têtes curieuses de soldats, collées aux vitres. Sur les terrasses du fond, des masses noires, piquées des taches rouges de quelques uniformes. Plus loin, sur la toiture de la Galerie des Machines, des silhouettes qui semblent des pygmées.
(( Les détachements d'hommes en aTmes et de recrues les mains ballantes, continuent à arriver. Il n'y a plus un espace de vide dans les quatre côtés de l'immense carré. On entend des commandements, des « à droite, alignement », des « rentrez », des « sortez ».
« Il est neuf heures moins un quart.
Tous les figurants du drame sont à leur poste. Le spectacle a quelque chose de grandiose. Il y a là des délégués de toute l'armée, des petits soldats de tous les coins de la France.
« Dans une caserne voisine, une sonnerie de trompettes. La foule, qu'on ne voit pas^ la prend sans doute pour un signal. Une rumeur monte, coupée de sifflets,
«. Une nuée de passereaux picorent à l'endroit où, tout à l'heure, le traître entendra la sentence et sera dégradé.
« L'horloge de FEcole de Guerre marque neuf heures moins trois. Le général Darras, à cheval, apparaît au fond de la cour, suivi du colonel Fayet, major de la garnison, du capitaine-adjudant de l'Ecole et de deux dragons, à cheval également. Ils avancent lentement, traversent les deux tiers du carré. Le général s'arrête, fait face à l'École, droit sur sa selle. Derrière lui, les deux officiers ; plus loin, les deux dragons.
« Le général met sabre au clair, et attend. A quelques pas de lui, le greffier da 1" conseil de guerre, dont la vaste pèlerine flotte, et un adjudant de la garde républicaine, en grande tenue, très haut, superbe !
« Le premier coup de neuf heures
tinte. Le général Darras lève son sabre. Un roulement de tambour, et tout le long des rangs on entend sur des tons dilférents : Portez vos armes. Portez armes !
« Un bruit de fusils et de sabres heurtés, précis, sec ; puis un silence solennel, un silence de mort, poignant.
« Tous les regards se sont portés dans la direction de la porte par où va apparaître le traître.
« Il apparaît, en effet, aussitôt, entouré de quatre canonniers , sabre au poing , commandés par un brigadier. On ne distingue pas encore le visage du condamné. Il marche d'une allure un peu saccadée, mais ferme.
A mi-chemin, il perd le pas, s'y remet vite. On l'aperçoit mieux. Il est en petite tenue, sans aiguillettes. Il s'arrête, talons joints, devant le général. Les canonniers se reculent. Le voici seul, la tête haute, le dos un peu voûté.
« Dans cette vaste cour où il y a plus de quatre mille hommes, on n'entend pas un souffle.
« Le général lève de nouveau son sabre. Les tambours et les clairons ouvrent un ban ; puis le silence se fait, cette fois formidable.
« Le greffier avance de quelques pas, rejette en arrière un pan de sa pèlerine, déroule un large papier et lit le jugement du 1" conseil de guerre.
« Les paroles, enlevées dans le vent, ne nous airivent que par.bribes. .. Au nom du peuple français... à l'unanimité... déportation dans une enceinte fortifiée... Dégradation militaire..,
a Dreyfus, la tète toujours droite, écoute cette lecture, sans un geste, en apparence impassible...
« Le greffiier s'est tu. Une autre voix s'élève, solennelle, dans Fair vibrant, celle du général Darras, dressé sur ses étriers, l'épée frémissante à la main :
« — Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du Prési-
dent de la République, nous vous dégradons. »
« Alors Dreyfus crie :
« — Je suis innocent, je le jure sur la télé de ma femme et de mes enfants.
Vive la France !
:< Vive la France ! Il a osé crier :
Vive [la France! A cf moment, une clameur retentit sur la place Fontenoy.
Des cris, des sifflets, parmi lesquels ces mots volent comme des balles : Amorti à mort! à mort!
« Le bruit s'apaise . L'adjudant de la liai'dc s'npproche du traîlre.
La promenade au front des troupes. (Dessin de i'Illaslnitcd london News.)
« Il est vraiment beau cet adjudant de la garde, avec son casque qui lui(, sa crinière qui flotte, sa baute stature. Le voici penché sur le condamné qui semble un gringalet à côté de lui. Il arrache les galons d'or du képi. Dreyfus lève les bras, maintient des deux mains SI coiffure sur sa tète, la renfonce.
<■<■ L'adjudanI arrache ensuite les galons des manches, les boutons du dolman, la bande roug^e du pantalon. Il va vite, très vite, comme en colère, et ce- ])en(lant, on dirait que cela dure des minutes — des siècles.
« Dreyfus ne tressaille pas.
« C'est le tour de l'épée maintenant ;
d'uu coup sec, le sous-officier la brise contre son genou droit, et en jette les tronçons.
<( Puis il dénoue le ceinturon et, le prenant par le fourreau de l'épée, le laisse tomber parmi les autres insignes en tas.
« C'est fini. Dreyfus n'a pas bronché.
L'angoisse de tous est à son comble.
« La foule se remet à gronder. Dreyfus^ comme un défi, répète :
« Vive la France ! On dégrade un" innocent.
« Et la grande voix du dehors reprend :
« A mort ! à mort !
(( Dreyfus s'est reculé de quatre pas et a repris sa place, entre les canonniers. Entre ces quatre hommes, manteau en sautoir, pistolet à la ceinture, sabre au poing, il va défiler devant les troupes.
(.(. Il part du pied gauche, s'avance au pas cadencé, toujours très droit, raidi. « Arrivé près de la grille, il aperçoit la foule. Il crie encore :
« — Je suis innocent. Vive la France ! (( La foule hurle : « A mort ! à mort ! » C'est sinistre.
« Il continue à défiler. Pendant ce temps, deux gendarmes ramassent ses galons d'or, son ceinturon, les tronçons de son épée.
« Il fait demi-tour à droite. Il longe maintenant la ligue où se trouvent les représentants de la presse. Arrivé près de leur groupe, il rejette la tête en arrière, et les yeux droits, crie ;
« — Vous direz demain à la France entière que je suis innocent.
« Des voix répondent :
(( — Misérable ! Judas I Vive la France, sale Juif !
« Un monsieur, ancien candidat aux élections municipales dans le neuvième arrondissement, veut prolester contre ces diverses indignations. Il est remis à sa place vertement. Il disparaît.
« Dreyfus continue sa promenade, toujours aussi arrogant, le pas aussi sur. Son visage n'est ni crispé, ni pâli. Il semble marcher, comme à la manœuvre, de cette allure un peu apprêtée qu'ont les gens qui sentent qu'on les regarde.
« La promenade s'achève. Le condamné disparait dans un groupe d'uniformes, derrière lesquels ou aperçoit la voiture cellulaire. Deux secondes s'écoulent.
« La porte de la voiture s'ouvre. On voit un instant la silhouette du traître s'y encadrer. La porte se referme lourdement. Le cocher fouette sou cheval.
« La voiture s'éloigne par l'avenue Lamothe-Piquet. On entend, plus éloignée, une dernière fois, la rumeur de la foule : « A mort ! à mort! à mort! » « Il est neuf heures dix.
« Des commandements sillonnent l'espace. Les troupes prennent leurs dispositions pour défiler devant le général Darras,
« La musique du 39^ d'infanterie joue la marche de Sambre-et-Meiise .
« Il semble que,.toutàcoup, l'angoisse funèbre qui emplissait la vaste cour s'envole.
« Le contraste a quelque chose de ranimant.
« Les visages rayonnent.
« Nos soldats passent, d'un air léger, comme soulagés d'un grand poids. Le cliquetis des armes, le bruit des pas, la musique mettent de la joie partout.
« Dehors, la foule applaudit les détachements qui, un à un, après le défilé, regagnent leur caserne.
« On cause. On échange des impressions. Les officiers se mêlent aux journalistes.
Un coinmandant noiis raconte que Dreyfus aurait dit au capitaine de <jendarmerie qui se tenait près de lui, dans la pièce oie il attendait l' heure de l'expiation :
— Sifai livré des documents à f Allemagne, c'était pou7' l'amorcer et en avoir de plus importants. Avant trois ans, on saura la véi^ité et le ministre de
la guerre lui-même s'occupera de mon " affaire.
« Nous avons franchi la grille, et nous voici sur la place Fontenoy.
L'adjudant cassa l'épée. (Dessin de COUTURIER.)
« Soudain, une clameur. Cesl la foule qui a rompu la digue des gardiens de la paix. D'un même mouvemcnl, elle se précipite sur la grille de l'Ecole militaire, derrière laquelle il n^y a plus rien que le vide.
« Puis, lentement, elle se disperse. Il y a des ouvriers, des bourgeois, des pa-
letots, des blouses. Beaucoup de femmes-, émues encore de ce qui vient de se passer, et qui interrogent curieusement les jouinalistes,
« La neige tombe.
c( De ces notations successives, il faut dégager l'impression générale — tout au moins la sensation la plus forte. Pour
moi, dans ce drame lugubre dont les péripéties n'ont pas duré plus de dix minutes, ce qui nj'a frappé le plus vivement, c'est rincroyable sang-froid du premier rôle. »
Le lecteur a noté, dans ce récit, le renseignement souligné que donne « un commandant ».
Quel était ce commandant qui suivait avec le rédacteur de la Libi^e Parole les péripéties de l'affreuse cérémonie ?
C'était le commandant du Paty de Clam, venu là pour savourer le supplice du Juif et profilant de l'occasion propice pour créer la légende des aveux...
Il est pris sur le fuit. On ne le fait pas dire à la Libre Parole. La légende va germer, grandir et fructifier. Avant de la suivre dans son développement, depuis sa naissance jusqu'à son épanouissement sur les lèvres de Cavaignac (cousin do du Paty de Clam), il faut accompagner le martyr jusqu'au terme de son supplice. Car il n'est pas au bout.
Après avoir subi l'adjudant Boursin, il lui reste à subir Bertillon — Bertillon redevenu bourreau, de témoin à cbarge.
Les gendarmes ont fait monter Alfred Dreyfus en voiture cellulaire. La voiture est partie au grand trot et a pris le cbe
min du Dépôt de la Préfecture de police.
Quelques instants après son arrivée, deux gardes républicains, accompagnant le directeur du Dépôt, ont conduit le condamné au service anthropométrique.
Dreyfus a suivi le chemin que prennent les détenus ordinaires.
Il n'avait pas les menottes; il marchait librement. Il était toujours revêtu des vêtements d'officier, lacérés au cours de la dégradation.
Il se trouvait que le nombre des détenus à mensurer était très élevé.
Dreyfus a passé à son tour; mais, afin de prévenirla curiosité des autres détenus, il a été mensuré dans une salle spéciale.
Cette opération a duré dix minutes.
Le condamné s'est, du commencement à la fin, montré fort calme; il a gardé un silence absolu et s'est prêté docilement à tout ce que l'on a demandé de lui,
La mensuration terminée, il a été mené à la salle de photographie.
Là, on a pris plusieurs épreuves de face et de profil; il a été photographié avec son uniforme en lambeaux.
Ensuite Dreyfus, restant toujours dans un complet mutisme, a été réintégré au Dépôt.
Mais là il a de nouveau protesté de son innocence.