XXXVI POUR L'HONNEUR
N avons-nom pas tout tenté pour maintenir cette triste affaire dans le domaine juridique» d'où elle ne devait pas sortir? Et n'ont-ils pas tout fait, au contraire, pour passionner la querelie, Fenvenimer, la grossir outre mesure et " nous obliger, malgi^é nous, à la violence, aux moyens révolutionnaires? Les faits demeurent, accablants pour nos adversaires, et il est certain que l'avenir fera retomber sur eux la responsabilité entière de ce qui adviendra.
Si j'avais osé, j'aurais intitulé ce livre iFaroles d'un déclassé. En effet, on a eu raison de le dire, il y a parmi nous beaucoup de déclassés, c'est-à-dire des gens qui n'appartenant à aucu7i partie à aucune caste y sont vraiment des hommes libres, n'ayant aucun intérêt à parler contre leur cœur.
25 août 1898.
VIOLENCE ET'HAISON
L'ardente lutte pour la justice que nous soutenons dans ce journal^ où se sont réfugiés les rares écrivains indépendants de cette misérable époque qui réhabilite l'immonde à force de le dépasser, nous vaut quotidiennement les remontrances des esprits timides et modérés. La vérité, nous dit-on, peut s'exprimer doucement, avec aménité, si sévère, si cruelle qu'elle soit, et pour la faire valoir il n'est nullement nécessaire de recourir à Tin-
i . Les Droits de VHomme.
jure, procédé de polémique grossier, banal, peu littéraire et par trop aisé, ne demandant ni finesse d'esprit, ni souplesse de langage. Les plus dures critiques peuvent se faire entendre, sans faillir aUx règles de la courtoisie, sans offenser le goût délicat des lettres et sans rien perdre cependant de leur force. Il suffit d'y apporter de Tart, cet art un peu subtil qui, sous le gant de velours, adoucit les rudesses de la main de fer.
Et, forts de ce raisonnement, les gens bien élevés nous recommandent Tironie, qui convient merveilleusement à l'esprit français, qui permet de tout dire, atteint souvent plus que Toutrage, est une arme redoutable à qui sait s'en servir.
Certes, j'apprécie fort Tironie, quand elle s'exerce à propos et par la plume d'un écrivain de réel talent. Beaucoup, parmi nos plus vénérés ancêtres, en usèrent admirablement,
qui comptent même au nombre des plus audacieux révolutionnaires. Et, sans remonter jusqu'à Socrate qui inventa ce genre de polémique pour combattre les sophistes de son temps, on pourrait aisément nous accabler sous les noms de Rabelais, de Voltaire, de Beaumarchais, de tant d'autres dont le rire énorme flt sombrer sous le ridicule les préjugés et la sottise. Plus près de nous, apparaissent, souriantes aussi, les figures de Saiate-Beuve, de Renan, d'Anatole France, de Jules Lemaîlre qui nous enseignèrent la philosophie de Philinte :
Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure,
Gomme vices unis à l'humaine nature,
Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, infâme, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.
Sans doute, cette attitude est fort distinguée, et beaucoup l'adoptent, parce qu'elle dénote, sinon une grande vigueur de tempérament, du moins une supériorité intellectuelle, plus apparente, il est vrai, que réelle — la supériorité de Tesprit calme, maître de lui et que jamais n'égare la passion. L'homme qui se fâche, s'indigne, proteste, se révolte, apparaît quelque peu ridicule aux âmes veules que n'émeut point l'iniquité. Le rôle d'Alceste n'est pas de bon goût, au temps où nous vivons.
Temps un peu gris, un peu lourd, où semblent s'éteindre la foi, Tenthousiasme, toutes les forces vives de l'humanité, temps de doute et de lassitude où les rhéteurs dissertent sur l'inutilité de tous les efforts humains.
L'ironie, qui ne va pas sans scepticisme, s'accorde évidemment très bien avec l'état d'âme contemporain.
Mais, outre que tout conseil est superflu et que le plus sage est d'obéir à son tempérament, reconnaissons que l'ironie, qui, pour y exceller, exige un esprit fin, subtil et dé- Ifé, semble exclure, d'autre part, de plus hautes qualités, l'enthousiasme, le lyrisme, la passion. Et certes, nous avons fait la part belle aux ironistes et à ceux qui s'efforcent de Têtre.
La vérité est que les plus grands furent aussi les plus violents, dont les noms demeurent au Panthéon de l'Histoire. A Rabelais, à Voltaire, à Beaumarchais, à Jules Lemaître, nous opposerions Tacite, Juvénal, Pascal, Jean-Jacques, Barbier, Veuillot, Hugo, Zola, mille autres qui dédaignèrent l'ironie ou n'en usèrent que par hasard et avec une amertume telle qu'elle en perdait toute sa grâce.
Quoi qu'on prétende, la violence eut toujours plus de beauté et de grandeur que
l'hypocrite moquerie. Elle indique une âme plus généreuse et plus ardente ; elle est aussi une arme autrement puissante et redoutable que l'ironie, qui s'égare souvent en subtilités, veut qu'on lise entre les lignes, s'ingénie à empoisonner jusqu'aux virgules. Presque toujours, à égalité de talent, la violence, lorsqu'elle eut à combattre contre l'esprit, remporta la victoire. On se souvient du mot de Mirabeau, parlant de l'abbé Maury :
a Quand il a raison, nous nous battons ; quand j'ai raison, je l'écrase. » On sait aussi comment se termina une polémique retentissante qui, il y a quinze ou vingt ans, éclata entre un homme d'infiniment d'esprit et Emile Zola. Celui-ci riposta par un tel coup de massue que les rieurs changèrent de côté et que l'homme d'esprit jugea prudent de ne pas recommencer.
Le pouvoir des hommes d'esprit fut, de
tout temps, fort exagéré. Ceux-ci ne sont pas à craindre, ne tuent personne, même en France où le ridicule enterre, dit-on, les gens — ce qui est encore une erreur. Comme les moucherons, ils ne bourdonnent* que dans Taccalmie de l'atmosphère. Aux grandes époques de révolution, où se réveillent toutes les forces humaines, ils disparaissent, cédant la place aux violents. Au spirituel et charmant Camille Desmoulins qui disait de Saint-Just : « Il porte sa tête comme un saint sacrement t, l'implacable Saint-Just fit répondre : « Et moi, je lui ferai porter la sienne comme saint Denis ». Et ce fut bientôt fait, car Saint-Just ne plaisantait guère.
L'esprit pince, pique, égratigne, il n'assomme pas. Il est sans portée contre les coquins et nuisible quand il s'attaque aux honnêtes gens. Il n'a de valeur qu'en s'exerçant contre le ridicule, la vanité et la sottise.
Maïs c'est ici surtout, à l'heure où nous vivons, que la violence s'accorde avec la raison. Contre les forbans à qui nous avons affaire, il convient d'être féroce. On ne plaisante pas avec ces gens-là, on assomme. Et c'est même la seule façon honorable de vivre dans un monde que le grand Flaubert semblait prévoir, en écrivant : « Je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fin du monde que l'on avait au moyen âge, lors des époques sombres. On se tourne pour trouver quelque chose de propre, de quelque côté qu'on pose les pieds, on marche sur la m...., nous allons encore descendre longtemps dans cette latrineî On deviendra si bête d'ici à quelques années, que dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis- Philippe sembleront élégants et talons rouges. »
Ne nous laissons donc point entraver par
de vaiaes coasidérations. Dans la bataille où nous sommes engagés, la victoire restera aux plus révolutionnaires. L'histoire et l'expérience de chaque jour nous enseignent que, sans violence, aucune vérité ne s'affirme, aucune œuvre n'aboutit. Il ne suffit point d'avoir raison, il faut encore crier très fort pour prouver qu'on a raison. La violence, même lorsqu'elle est au service du mensonge et de la sottise, triomphe presque toujours. Nous en voyons un exemple en Rochefort dont tout le talent fut de spéculer sans relâche sur l'universelle et constante lâcheté humaine.
Pourquoi hésiterions-nous à user des mêmes moyens, quand nous conabattons pour une bonne cause, quand une fièvre de justice nous tourmente? La vérité ne doit pas être enfermée dans nos cœurs, comme les lampes qui brûlent dans les tombeaux. Ne craignons point de nous indigner. Douceur, indulgence, sont,
en la circonstance, des sentiments dangereux et qui nous perdraient. Dans cette vie, d'ailleurs, il n'y a de beau que la passion; de réconfortant que la lutte. La mer serait la grande empoisonneuse, si elle n'était la grande agitée.
6 mai 1898.