‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 23 sur 44 · LES COUPABLES · texte numérisé non relu

LES COUPABLES

J'ai la certitude, à cette heure, que les événements eux-mêmes, la vérité tôt ou tard, triomphante se chargeront de châtier, comme ils le méritent, les imposteurs qui ont pris à tâche de pervertir l'opinion publique.

Mais ne regrettons pas d'assister au spectacle qui nous est offert. A tout prendre, il est consolant, car s'il a dévoilé des abominations, des lâchetés sans nom, des coquins que nous ne soupçonnions pas^ s'il a mis à nu des

âmes de boue, il a découvert de grandes vertus, il a fait surgir des héros.

Grâce à cette affaire Dreyfus, nous savons maintenant qu'il existe encore en France des hommes capables de se sacrifier à la justice, à la défense d'un innocent, de grands cd^Urs résolus à tout braver pour la seule passion de la vérité. Ils s'appellent Emile Zola, Scheurer-Kestnar, le lieutenant-colonel Picquart, Bernard Lazare. Et combien d'acitre« !

Mais attendez. Le courage est contagieux.

Sous l'amas des mensonges et des calomnies, les héros vont se' multiplier; ils seront bientôt la majorité- Vous allez voir; dans quelques semaines, la plupart des grands quotidiens demanderont la revision du procès Dreyfus.

Oui, des héros partout et jusque dans l'armée 1 le lieutenant-colgnel Picquart en est un exemple.

Il serait à souhaiter que, de temps à autre,

OQ découvrît un inaocent comme celui-là.

Ils sont bien naïfs, ceux qui ne saisissent poiA cette occasion unique de révéler avec retentissement une belle âme. Car jamais affaire ne fut aussi nette, aussi claire, jamais la \ëthé n'eut des symptômes plus frappants.

Par quoi sont aveuglés ceux qui refusent encore de la voir, de se rendre à Tévidence?

Ils n'ont plu& aujourd'hui l'excuse âe Tigno-; , rance. La bsMïç'du procès* Tacte d*acfcusation est là sous leurs yeux, démontrant de luimême son inanité.

Des preuves? demandaient-ils. Nos preuves, elles sont bien simples, elles consistent en ceci, que Taccusation n'a pu fournir les siennes. Et c'est bien surprenant que personne encore n'ait fait cette réponse : prouvez-nous, d'abord, que Breyfus est coupable.

Nous savons leur suprême argument : le respect de la chose jugée. Ils ne peuvent ad-

mettre qu'un Conseil de guerre se soit trompé, à Tunanimité.

C'est que les pauvres gens ne connaissent pas la justice militaire : elle découle de l'esprit militaire lui-même qui, comme on le proclame, est fait d'obéissance et de soumissiou, qui abdique toute personnalité, qui subit, qui s'incline devant l'autorité supérieure, qui s'interdit de penser par lui-même. C'est la justice hiérarchique. Dreyfus fut condamné, parce que le généra} Mercier le considérait comme coupable. Voilà la vérité.

Ah ! quel beau sujet d'article, sous ce titre : la Justice militaire. J'eus Thonneur de plaider souvent au Conseil de guerre. Je parle donc en connaissance de cause.

N'importe 1 Cette affaire est excellente en soi. Elle aura démasqué quelques coquins vénérés, dévoilé bien des dessous et permis à une poignée de braves de se montrer. Elle

nous aura surtout édifiés sur l'état d'âme de notre époque.

Nous pouvons maintenant mesurer dans toute son étendue l'œuvre funeste d'un Drumont ; nous pouvons constater les effets de la réaction cléricale, qui nous a ramenés à Tintolérance aveugle des siècles passés.

Le poison s'est infiltré jusque dans les plus obscures couches sociales. Et, ce qui est plus affligeant encore» c'est cette crise de faux patriotisme, qui sévit, qui prétend imposer silence aux apôtres d'indépendance et de vérité et qui, à vrai dire, dissimule le culte de la force brutale, le respect du sabre et Tamour du maître. Ce mouvement napoléonien n'est donc pas une chimère, un dilettantisme de lettrés; il répond bien à l'état d'esprit de la nation fatiguée de liberté. C'est donc un empereur que la France désire 1

Et c'est sous prétexte de ne pas déshonorer

rarmée, qui d'ailleurs n'est pas en cause, qu'on voudrait cacher Pinfamie de quelquesuns, perpétuer la plus épouvantable des erreurs judiciaires. C'est à seule fin de laisser dormir en paix le lieutenant-colonel du Paty de Clam, les généraux Mercier, Billot et Boisdeffre qu'il faudrait se taire, respecter la chose jugée, laisser mourir au bagne un innocent chargé de l'exécration de tout un peuple! Et ce serait aussi pour le plus grand triomphe de M. Drumont, des bandits, des sots et des pleutres coalisés pour tromper le pays?

Non! non! qu'on n'espère point étouffer notre voix. Nous continuerons à proclamer la vérité. Ce n'est pas nous qui avons donné une telle importance à l'affaire Dreyfus; nous ne demandions qu'un acte de justice, avec modération d'abord. Ce sont nos adversaires qui ont élargi le débat en nous accusant de calomnier l'armée et d'être vendus à l'Allema-

gne, en faisant de l'afFaire Dreyfus la question de Tantisémitisme même. C'est leur mauvaise foi et leurs ridicules calomnies qui nous ont obligés à hausser le ton pour faire entendre le cri de justice. Certes, il est d'autres innocents, et si l'on fait moins de bruit autour d'eux, c'est que leurs défenseurs ne rencontrent point d'ennemis aussi acharnés et .puissants.

Le rôle de la presse aura été abominable, parce que la presse est prisonnière, parce qu'elle est presque toute entre les mains de spéculateurs n'ayant d'autre souci que de vendre du papier. Les écrivains ne sont pas coupables ; ils ne peuvent pas dire leur pensée. La plupart, je le sais, sont animés de générosité, parleraient en faveur de la revision.

Nous aurions assisté à un tout autre spectacle, si la liberté de la presse existait vrai-

ment. Mais c'est un leurre. Les financiers seuls, les directeurs de journaux, les bailleurs de fonds, voilà ceux qui dirigent l'opinion publique, voilà les coupables. Tel journal, VEcho de Paris, par exemple, qui dans cette campagne fut le plus implacable et le mieux inspiré du ministère, ne compte parmi ses rédacteurs que des écrivains de grand talent et de probité qui, pour la plupart, ont une conviction contraire à celle de leur direction et qui, dans le for de leur conscience, flétrissent sans aucun doute l'impudent mensonge qui s'étale à côté de leurs signatures.

Qu'ils s'unissent, qu'ils secouent le joug, qu'ils se séparent des coupables, qu'ils combattent avec nous le bon combat, pour la justice et pour la vérité.

15 janvier 1898.

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