LES TREMBLEURS
C'est aux heures troubles de l'histoire, comme l'heure présente, c'est quand le devoir commande à chacun d'agir et de s'affirmer, qu'apparaît toute la lâcheté humaine. Elle est immense, incommensurable, elle épouvante.
Partout, nous la voyons percer sous le masque de l'égojsme ou de l'indifférence.
Elle se manifeste avec une hypocrisie particulièrement odieuse chez le politicien roublard et médiocre qui, afin d'esquiver toute
responsabilité, refuse, à l'instar de M. Goblet, d'émettre une opinion quelconque, sous prétexte que l'affaire est « trop pénible. » En effet, il est pénible de savoir un innocent au bagne, il est pénible d'entendre conspuer le courage isolé et trahi, mais il est plus pénible encore de voir des pleutres se dérober.
Elle apparaît encore, la lâcheté, chez les braves gens qui voiïs déclarent : « Vous troublez le pays, vous arrêtez les affaires, le commerce souffre cruellement. Restez tranquilles, ça ne vous regarde pas.,. » Comme si tout homme n'avait pas le droit et le devoir de prolester contre une iniquité! Comme si, dans la solidarité sociale, chacun n'était pas atteint par Tillégalité qui frappe un seul et dont nous pourrions être victimes, à notre tour, si nous laissions violer cyniquement les garanties delà liberté individuelle!
Et qu'importent les affaires, les intérêts de
quelques spéculateurs, quand il s'agit de sauver rindépendance, les conquêtes et l'effort do tout un siècle de progrès. Avec toute l'énergie de notre foi, nous crions : « Mort à l'oligarchie du sabre 1 Mort au fanatisme imbécile et crinainel des races et des religions 1 i
Et je crie aussi, je crie surtout, car la politique passe après la justice, je crie de toute la forcé de ma conviction : Dreyfus est innocent. Vous l'avez condamné lâcheinent, dans les ténèbres du huis-clos, en invoquant la raison d'Etat qui n'est qu'un prétexte, un misérable subterfuge, humiliant pour la France. Plus lâchement encore, vous perpétuez un crime judiciaire pour sauver quelques galonnés compromis, en vous réfugiant, derrière l'honneur de l'armée, que personne n'accuse.
A qui fera-t-on croire que si le gouvernement avait eu en mains une preuve irréfutable de la culpabilité de Dreyfus, il ne l'eût pas
moûtrée à M. Scheurer-Kesliier, qui Ven priait, pour faire cesser Tangoisse qui pèse sur toute conscience honnête, pour arrêter un scandale qui menace • l'existence du ministère luimême?
Comment ne pas flétrir l'impudence du général Billot, déclarant aux applaudissements d'une Chambre vile, en dépit des faits et de l'évidence, que Dreyfus avait été justement et régulièrement condamné !
Il appert de plus en plus manifestement que, dans ce grand état-major, le capitaine Dreyfus était un pauvre honnête homme égaré dans une jésuitière.
Mais, hélas! l'aveuglement est tel, l'esprit public est à ce point perverti que si Esterhazy lui-même, pris soudain de remords, venait déclarer : a Le bordereau, c'est moi qui l'ai écrit » — on lui répondrait : « Non, mon ami, vous vous trompez, vous êtes fou... » Et le
boa public le croirait. D'ailleurs, pour mieux 1^ convaincre, Billot et tous ses acolytes ajouteraient « Il y a chose jugée... L'honneur de l'armée exige qu'Esterhazy soit innocent. »
Et que répondre encore aux gens qui nous accusent de troubler le pays? Nous estimons^ au contraire, que cette agitation est saine, qui redouble la vie au cœur d'une nation^ qui crée une atmosphère de bataille et de passion, qui réveille en nous des aspirations généreuses,''nous permet de combattre pour quelque chose de grand, pour le droit violé, pour la justice outragée. La France sort de cette accalmie funeste, de cette lourdeur sentimentale, où le commerce prospérait peut-être, mais où semblaient s'éteindre toutes les forces vives de l'humanité : l'enthousiasme et la foi. Sachons gré, en outre, À l'affaire Dreyfus d'avoir fait tomber des masques, dissipé des équivoques, précisé en quelque sorte l'état
intellectuel et moral du pays. Nous savons maintenant qu'il existe en France deux partis bien tranchés : les libéraux et les autoritaires, ceux qui ont à cœur de sauvegarder les traditions républicaines et ceux qui rêvent de nous assujettir au sabre, qui prétendent placer Tarmée au-dessus de tout soupçon, à une époque où Ton discute tout, Dieu lui-même.
Quiconque en de telles circonstances, se dérobe, est un lâche.
Et ils sont légion, ces lâches qui gardent le silence dans la crainte de se compromettre, de se faire des ennemis, de perdre des sympathies utiles, une situation quelconque.
Lâche, le sceptique qui sourit et qui affecte de se désintéresser.
Lâche, le taciturne qui attend les événements et l'heure propice pour pousser le cri de sa conscience, quand il n'y aura plus périL
Lâche, Tarabitieux qui suitropinion publique, hurle avec la foule, évolue avec elle, et qui demain triomphera avec les vaincus d'aujourd'hui, devenus les plus forts, recueillera même les fruits de la victoire.
Lâches, ces crétins d'étudiants qui crient :
Vive l'armée! et qui n'ont d'autre souci que d'échapper au service militaire. Tourbe anonyme dont la conviction est si ferme qu'une demi douzaine d'agents suffit à les mettre en fuite î
Lâche, enfin, et plus pitoyable, le pauvre garçon qui proclame, au café, l'innocence de Dreyfus, en présence de gens qui pensent comme lui, mais qui refuse de signer une protestation, parce qu'il a des raisons!
J'en conoais même un qui, après avoir signé, fit insérer, le lendemain, dans un journal : « C'est par erreur que le nom de
M... figurait parmi les signataires de la dernière protestation. »
Comme l'écrivait, ici même, avec tant de talent et de courage, notre fier et noble ami, Jean Ajalbert, tous ces trembleurs sont des complices, et des complioes d'ûutent plus cou-, pables qu'ils n'ont point l'excuse de la sottise ou de l'ignorance.
Un étranger qui nous ainïe, me disait, ces jours-ci : « C'est une stupeur dans toute l'Europe. La France n'est donc plus la France, la généreuse France?... Que font donc les honnêtes gens ? » Je répondis : « Les honnêtes gens ont peur. »
Oui, ils ont peur... Ils sentent bien de quel côté sont la raison, le bon sens, l'équité, mais ils se taisent pour n'avoir pas d'ennuis. Une bande de furieux, d'épileptiques patriotards leur ferme la bouche.
Le trembleur, c'est le bon gargon qui est
toujours de Tavis de chacun, qui est Tami de tout le monde, qui vous prodigue des poignées de main, mais qui vous laisserait étrangler demain, si vous étiez victime d'une infamie, pour ne pas être mêlé à une désagréable histoire. ..
Notez que la plu|)art d'entre eux n'hésiteraient peut-être pas à croiser le fer sur le terrain, pour réparer une offense. Mais c'est le courage civique qui semble mort chez nous, tué par l'égoïsme bourgeois. La bravoure intellectuelle, voilà ce qu'on cherche en vain.
Et c'est, sur cette universelle lâcheté que spéculent sans relâche les Drumont, les Rocbefort, tous les insulteurs professionnels.
C'est par elle que s'établissent et que persistent les réputations usurpées. Souvent, pour démolir un gredin, jouissant d'une considération générale, une chiquenaude suffirait.
mais celte chiquenaude, nul ne consent à la donner. Pour flétrir un bandit, on attend généreusement que Mazas lui ait ouvert ses portes.
Coupables ou complices, ministres, députés, journalistes, qui nous conspuez, à cette heure, songez-y, cependant : quel remords pour vous, si la révision du procès établissait, un jour, jusqu'à l'évidence que Dreyfus était innocent! Et pensez aussi à Tavenir qui vous jugera.
Mais, en attendant, vous n'étoufferez pas notre voix. Vous ne savez pas la force que donne une conviction profonde. Il y a une volupté à lutter seul contre tous quand on sent qu'on a raison, qu'on est dans la vérité. Et nous sommes déjà plusieurs, maintenant, qui avons cette foi invincible : Scheurer-Kestner, Bernard Lazare, Clemenceau, Ajalbert, Yves Guyot, Anatole France, le sceptique
Anatole France! tous les rédacteurs de VAurorCj du Rappel, du Siècle, des Droits de t Homme, de la Petite République et tant d'autres. .• J'oubliais la Fronde, les femmes donnant aux hommes l'exemple de la vaillance t
Et, au-dessus de tous, vous, cher et grand Zola, qui vous êtes dressé, formidable, contre l'iniquité triomphante, et qui offrez au monde entier le magnifique spectacle d'un homme seul, vilipendé, honni, conspué par une nation affolée, parce qu'il ose jeter un cri de justice et d'humanité dans ce monde moderne, implacable d'égoïsme et n'aspirant qu'à jouir. Tout mon être frémit d'admiration... Que je suis heureux et fier d'être votre ami et de m'être toujours proclamé votre disciple!...
Un moment, devant tant d'infamie, j'ai désespéré, j'ai cru à la toute-puissance du mal,
à l'immuable injustice. Mais j'ai repris la foi,
et, à rinstant même où j'écris ces lignes, j'ai la certitude absolue que vous sortirez grandi de cette lutte héroïque, pour votre plus grande gloire et pour la plus grande gloire de la vérité.
22 janvier i898.