‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 25 sur 44 · LE VRAI PATRIOTISME · texte numérisé non relu

LE VRAI PATRIOTISME

Il y a des hommes, en France, qui ont le monopole du patriotisme. Ils l'exploitent en toute occasion. Quiconque n'est pas de leur avis est un traître. On lui découvre aussitôt une origine allemande, italienne ou belge. Il suffit même qu'il soit protestant. Le malheureux n'a plus qu'à se taire. S'il n'y consent point, si une conviction trop forte l'incite à parler, il doit subir tous les outrages. C'est un vendu à la Triplice, c'est un homme perdu de réputation.

Voilàoù nous en sommes, à Theure présente.

On pouvait croire, d'après les derniers recensements, qu'il existait quarante millions de Français. Mais combien ce nombre doit-il être réduit, maintenant! Ecartons les protestants, les Israélites, les naturalisés, quiconque eut un ancêtre étranger; rayons aussi tous ceux qui croient à l'innocence de Dreyfus, qui admettent qu'un conseil de guerre n'est pas infaillible, qui, en tout cas, veulent que la loi soit respectée, combien reste-t-ilde Français?

Si on laissait faire ces enragés patriotards, la France serait bientôt aussi peuplée que la Suisse.

Quelques-uns sont des sincères qui poussent au fanatisme un sentiment généreux, et qui feraient héroïquement leur devoir, si le sol natal était envahi. Mais je crains que, pour la plupart, le patriotisme ne soit un masque sous lequel se dissimulent des préjugés funes-

tes, des passions réactionnaires, séparant de noblesse. Cléricaux, antisémites, adorateurs du sabre, tous ces gens-là, aujourd'hui revendiquent avec frénésie le monopole du patriotisme. Et c'est au nom de la patrie qu'ils voudraient consacrer Terreur, la violation du droit, étouffer le cri de l'innocence, assassiner la liberté, nous ramener à l'intolérance religieuse des siècles passés.

C'est au nom de la patrie qu'ils insultent et flétrissent ceux qui réclament la justice et la vérité.

Et la foule les suit, la foule écoute sans s'indigner ou sans éclater de rire, la foule approuve l'imbécile raisonnement que voici :

« En accusant d'erreur, d'inconscience ou de légèreté deux ou trois officiers, vous insultez l'armée, vous êtes des sans-patrie. »

Et le peuple ne réplique pas : « L'armée, c'est nous, c'est la nation entière; c'est elle

qui paye l'impôt, qui verse son sang, qui travaille et qui a le droit d'exiger des comptes de tous ses mandataires, alors même qu'ils ont des galons. Aucun citoyen, fût-il général, ne peut prétendre incarner, à lui seul, la patrie. Nul ne saurait échapper au contrôle ni être à l'abri du soupçon. Ma qualité d'homme libre me fait un devoir de dénoncer toute iniquité, cette iniquité émanerait-elle de la juslice militaire. A cette question ; « De quoi vous mêlez-vous ?)),nous répondons avec fierté: (( De ce qui nous regarde, de ce qui regarde chacun de nous. »

Et nous allons plus loin, dans notre patriotisme, qui n'est point le vôtre sans doute, mais qui vaut mieux, parce qu'il veut une France libre, juste et généreuse, fidèle à ses traditions qui font sa beauté et sa grandeur, qui la rendent admirable dans le monde entier, même vaincue, même écrasée, nous allons jusqu'à dire :

<( Uae abomination a été commise par un ministre de la guerre, par un général et par des officiers de l'armée française qui ont condamné un homme sans preuve, en abusant de leur pouvoir, en violant la légalité. Nous accusons le grand Etat-major général d'avoir, pour se débarrasser d'un juif, d'un collègue détesté, ameuté le pays^ en faisant croire à une formidable trahison, qui aurait livré à l'étranger tous les secrets de la défense nationale, aurait failli provoquer une guerre, — alors que, dans cette triste affaire, il parait n'y avoir eu qu'une simple tentative d'escroquerie, avortée d'ailleurs : ce bordereau, œuvre de quelque individu aux abois, et qui fut dédaigné. »

Oui, nous disons ces choses froidement, et nous prétendons être des patriotes.

Nous le sommes, en effet, parce que nous ne tolérons pas qu'en France, une iniquité

monstrueuse, une illégalité évidente demeure respectée.

Nous le sommes, parce que nous protestons au nom de la justice et de Thumanité, parce que nous exigeons la lumière, parce que nous voulons savoir la vérité, là vérité^promise et due à un peuple libre, et qui, seule maintenant, peut soulager les consciences angoissées. Parce que, dans les circonstances actuelles, l'équivoque où nous nous débattons et qu'entretient un gouvernement criminel, peut entraîner aux pires désastres : à la guerre civile, aux luttes fratricides, à l'exaspération des haines, de race à race, d'individu à individu.

Nous sommes patriotes, parce que nous ne voulons rien perdre des conquêtes de l'esprit national et qui sont Thonneur de l'humanité.

Une France injuste, acceptant le mensonge, laissant écraser le droit, ne serait plus la France, celle dont Michelet a dit qu'elle avait

le privilège d'ébranler le monde, lorsqu'elle s'agitait.

Aujourd'hui, c'est l'étranger, c'est l'Europe tout entière qui s'indigne, qui nous envoie des paroles généreuses et dont nous ricanons. Et ces paroles, ils les tiennent de nos pères qui firent la Révolution, qui nous affranchirent et que nous renions.

Les vrais patriotes, c'est nous, et non les aboyeurs féroces qui insultent au courage et qui en définitive font de bonnes affaires en vendant beaucoup de papier. C'est nous, dis-je, les hommes indépendants, passionnés de vérité, et nous le serons jusqu'au martyre, s'il le faut, bravant la calomnie, souffletés par la sottise publique.

Aussi bien, il n'y aurait aucun mérite à se battre pour la justice, s'il n'y avait aucun péril à le faire, si Ton était soutenu par la majorité, encouragé par tous. A ce prix, tout le

38 VIOLENCE ET BAISON

monde voudrait être vertueux, et la vertu elle-même serait sans charme. Voilà pourquoi il ne faut point s'émouvoir des outrages, des trahisons et des lâchetés. De tout temps, on paya cher l'audace d'être vrai. Beaucoup demeurent encore flétris dans l'histoire, pour avoir violé cette loi mystérieusement effroyable qui couronne l'iniquité, ne réserve aux justes qu'opprobre et flétrissure. Un tel calvaire ne peut tenter tout le monde. Pour l'excuse de l'humanité contemporaine, il s'est rencontré deux hommes décidés à le graviijjusqu'au sommet : Emile Zola et le colonel Picquart.

Ils ne sont encore sans doute qu'au milieu de la route. Mais il est consolant de penser qu'un tel exemple ne saurait être perdu, qu'il est plus précieux pour les générations futures que le talent ou le génie.

29 janvier «898.

OPmiOi\ PUBLIQUE

C'est entendu, elle est contre nous, l'opinion publique, l'opinion de la majorité compacte^ comme la nomme Ibsen, l'opinion de madame Pipelet et des lecteurs du Petit Journa/, l'opinion del'automédon qui passe, Axxflic qui stationne, de l'épicier du coin,derHomais d'en face, de Vlllustre Gatidissart d'à côté, l'opinion de Bouvard et de Pécuchet et des innombrables gobeurs à qui la Presse a fait un cerveau en parchemin, où s'impriment

merveilleusement toutes les sottises, tous les mensonges et lieux communs d'où le rutilant Vervoort, le pitre Rochefort, le juif Dreimond, tant d'autres, tirent, chaque jour, l'immonde farine dont sont pétris leurs articles de fond.

Uneautrevoixs'estencore élevée, ces jours-ci celle de M. Barrés, une voix si profonde qu'à l'entendre, on croirait qu'il parle des pieds — une voix d'éléphant dans le corps d'un serin. Ce snob qui a Toutrecuidance de vouloir cataloguer tout le monde, ce truqueur qui, pari un don surprenant d'assimilation, donna quelque temps l'illusion de l'originalité, cet élève de Julien Sorel qui écrivit des manuels spéciaux à l'usage des petits arrivistes et rêva pour lui-même le'rôle d'un Bonaparte, ce psychologue qui parle du cœur humain comme un astronome parle des étoiles, mérite une étude spéciale. J'y reviendrai.

Mais on peut, dès maintenant, l'expliquer

d'un mot; en disant que cet adroit démarqueur , d'ailleurs follement ambitieux, n'eut jamais qu*un culte, qu'une foi, qu'un idéal : le succès. 11 est avec les plus forts, avec Sa Majesté l'opinion publique, et le souci de lui plaire lui inspira récerpment un article qui demeurera un très curieux modèle de perfidie et d'hypocrisie, filtrant au travers d'une absurdité prétentieuse. Qu'on le décore !

L'opinion publique ! Voilà l'arbitre suprême, la très haute et très puissante souveraine de notre démocratie, l'autel où viennent s'agenouiller, avec un tremblement sénile, ministres, sénateurs, députés, conseillers municipaux et quiconque fait sa carrière de la République, Car l'opinion publique, c'est la grande distributrice de gloire et d'infamie.

Tous la flattent et la vénèrent comme la déesse infaillible d'où émaneraient toute vérité et toute justice. Un souffle de lâcheté fait cour-

ber les tètes, dès qu'elle élève la voix. Nulle tyrannie plus absolue ne pesa jamais sur une société régulière.

Attention ! l'opinion publique a parlé, Pipelet a donné son avis) Et quand ils ont dit cela, ils ont tout dit, ces pleutres. C'est l'argument définitif, qui ne trouve point de réplique.

Argument digne tout au plus de nos parlementaires. Car, pour en connaître la valeur, il suffit d'invoquer l'histoire. Elle nous montre, à travers les temps, Topinion publique toujours néfaste, approuvant les pires erreurs, conspuant l'héroïsme malheureux, sauvegardant les préjugés, inconsciemment complice de tous les méfaits, de tous les crimes, continuellement dirigée et pervertie par les farceurs et les coquins, dupe des ambitieux, séduite par le panache, tremblante et vile dès qu'elle cesse d'être despote.

C'est elle qui crucifia Jésus, brûla Jean Huss, Savonarole, persécuta Galilée, livra aux bourreaux les apôtres et les martyrs de la vérité, ou ne sut les leur arracher.

Elle, qui exila Aristide, chassa Annibal de Carthage, ratifia la révocation de TEdit de Nantes, la plus grande faute de notre 4iistoire, lapida Jean -Jacques à Genève, applaudit frénétiquement quand la tête de Robespierre, son idole de la veille, roula sous Téchafaud.

Hier, nous la vîmes acclamer Boulanger ; nous la voyons, aujourd'hui, flétrir Zola, défendre l'iniquité et la violation du droit; demain, nous la verrons tuer la République, c'est-à-dire se suicider.

Et jamais elle ne découvrit aucun talent, aucun génie ; jamais, par elle, aucune vérité n'apparut. Elle n'accepte que la vérité déjà vieille, n^honore que le courage triomphant.

Toute beauté, toute lumière nouvelle décon-

certe et déroute cette antique routinière, chérissant Terreur et le mensonge.

Son exuseest d'être ignorante, inconsciente, irréfléchie, impulsive, sincère dans sa constante mobilité. C'est Tenfant gâté à qui J'on pardonne, parce que personne ne s'avisa jamais de le corriger.

Qui, le public, ce fantôme inconstant, Monstre à cent voix, cerbère dévorant, Qui flatte et mord, qui dresse par sottise Des statues, et par dégoût les brise...

Ainsi éclate Voltaire qui, pourtant, n'aime guère se fâcher et préfère sourire. 11 écrivait encore à Helvétius : « C'est le petit nombre de tous les gens qui pensent qui fait le public; le reste est le vulgaire. » A d'Alembert : ^ La raison triomphera, au moins chez les honnêtes gens, la canaille n'est pas faite pour elle, »

Tous les philosophes, depuis Platon jusqu'à

Ibsen, les grands révolutionnaires eux-mêmes, et, parmi eux, Danton, ont stigmatisé l'opinion publique.

Je ^ous entends, Topinion publique, c'est le Suffrage universel, c'est le principe fondamental de la République.

Il est vrai, mais le devoir des républicains n'est pas de la subir, de la flatter, de se mettre à sa remorque, mais de l'éclairer et de la diriger. « Le peuple, disait Louis Blanc, est un grand enfant qu'il faut conduire par la main.. »

Ils nous dégoûtent, ces gredins qui, dans l'espoir d'acquérir une popularité, ou simplement pour vendre leur journal, ne pas perdre un abonné, flattent la foule, applaudissent à ses pires errements, encouragent ses plus basses passions. Il est des cas où cette lâcheté devient un crime.

Les vrais républicains, les vrais Français

sont ceux qui, à Theure trouble que nous traversons, veulisnt empêcher, par tous leurs efforts, que le orime de quelques-uns ne devienne le crime de tout un peuple et qu'il n'en porte la terrible responsabilité devant l'histoire.

Et qu'importe l'opinion publique ! La seule opinion respectable, digne d*être considérée, est celle des gens qui réfléchissent, du petit nombre d'intellectuels qui forme l'élite d'une nation. La véritable opinion publique, la voilà. Le reste hurle dans la rue, mais ne compte pas.

Or, tous ceux qui pensent, en France, sont, à l'heure actuelle, avec nous, à l'exception de quelques misérables ambitieux, de quelques farceurs ou sectaires aveuglés, que nous flétrirons ici, comme il convient.

5 février 1898.

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