APPEL AUX ECRIVAINS
A l'heure où nous sommes, M. Emile Zola comparait devant le jury de la Seine.
Il comparait pour avoir proclamé l'innocence d'un homme, dénoncé et flétri les auteurs responsables d'un crime judiciaire, protesté contre la violation du droit.
11 comparait pour affirmer de nouveau, publiquement, et pour justifier une conviction dont toute une vie de haute probité et de glorieux labeur atteste le désintéressement.
Tandis que le monde entier assiste à ce grand duel entre la Force et le Droite tandis que se déroule le magnifique spectacle d*un homme luttant seul, au nom de la justice et de l'humanité, contre toutes les forcés coalisées, tous les pouvoirs établis, la presse française se déshonore en l'accablant d'outrages, reniant ainsi les principes mêmes de la Révolution qui lui donna la vie.
Eh bien, nous voulons, nous, pour l'excuse de cette fille ingrate, élever la voix, jeter notre cri de justice et de vérité, au milieu de l'efifroyable cacophonie des imposteurs. Nous voulons défendre l'homme qui, avec une poignée de braves, fait, à cette heure, la besogne de l'humanité, en se dressant, héroïque et formidable, contre l'iniquité triomphante.
Nous voulons parler au peuple que l'on trompe, nous voulons parler à ces jurés qui sont d'honnêtes gens, pour leur éviter le
remords, s'ils étaient abusés à leur tour, d'avoir condamné en la personne d'Emile Zola la liberté elle-même et les traditions républicaines qui sont notre sauvegarde, notre garantie. Nous leur disons r
Vous avez déjà, avant même les débats, un critérium sûr, un moyen infaillible de reconnaître de quel côté se trouvent la raison, l'honnêteté. '
Deux partis sont en présence : d'une part, des hommes qui veulent les ténèbres, qui refusent des débats complets, qui, par tous les moyens licites ou illicites, par tous les subterfuges, s'efforcent de faire la nuit, de perpétuer l'équivoque, en invoquant tour à tour la raison d'état, le respect de la chose jugée, l'honneur de l'armée, le patriotisme, en ne reculant enfin devant aucune illégalité, aucun mensonge.
D'autre part ce sont des hommes qui ré-
clament la lumière pleine, éclatante, définitive, et qui, pour l'obtenir, s'ingénient à élargir les débats, appellent tous les témoins, exigent qu'on déchire tous les voiles.
Réfléchissez à cela, prononcez en votre conscience impartiale, indépendante. De ces deux partis, lequel vous semble mériter votre confiance : celui qui repousse la lumière parce qu'il en a peur, ou celui qui la veut parce qu'il n'a rien à redouter d'elle?
Oui, nous la voulons, la lumière^ parce que nous avons la certitude d'être dans la vérité, parce que, dans la crise actuelle, elle apparaît comme le salut, l'unique solution; parce qu'elle seule, en dissipant l'équivoque d'où vient le mal, peut délivrer les consciences angoissées par le doute, permettre à la nation de se ressaisir, de reconnaître les vrais coupables, d'acquitter le.s hommes sur qui la calomnie laisse planer d'affreux soupçons.
VIOLENCE ET RAISON f)l
Nous l'exigeons, dis-je, et nous l'aurons.
Aucune puissance au monde ne saurait empêcher qu'elle soit, à la fin de ce grand siècle dont rhistoire raconte les efforts incessants et l'opiniâtre lutte pour le triomphe de la vérité.
Nous sommes quelques-uns qui ne souffrirons pas que la France, la généreuse France, offre au monde étonné l'affligeant spectacle d'une nation affolée, injuste, acceptant Terreur, revenue à la barbarie du moyen-âge, à l'intolérance aveugle, au fanatisme imbécile et criminel des races et des religions. .
Nous ne sommes point de ceux qui trouvent leur joie de vivre dans le fait d'une bonne digestion, qui se confinent dans un coupable désintéressement, sous prétexte que « ça ne les regarde pas » — désintéressement qui dissimule la lâcheté.
Nous nous révoltons devant l'iniquité flagrante, ne voyant pas pour nous de bonheur
possible, d'existence acceptable, hors de la justice et de la vérité.
Le devoir de tout citoyen est de prendre parti dans la grande bataille qui se livre.
C'est à l'élite de la nation, à ces intellectuels qui ont signé les listes de protestation qu'il appartient d'agir, d'éclairer l'opinion publique et de la diriger.
Que chacun, par la plume ou par la parole, fasse entendre le cri de sa conscience.
L'écrivain ne doit point se réfugier dans le culte exclusif de son art, quand sont en jeu les grands intérêts de l'humanité. C'est surtout à lui qu'incombe la grande tâche d'ennoblir la société, de rechercher la vérité, de faire œuvre de progrès.
Nos pères nous donnèrent l'exemple; ils furent les précurseurs de la Révolution, ils eurent la gloire de créer un état nouveau de rhumanité.
Emile Zola coatinue, aujourd'hui, la grande tradition. Nous avons tous le devoir de le soutenir, de le revendiquer, avec courage et fierté, comme l'un des nôtres, de combattre à ses côtés.
Nous refusons de nous abaisser au niveau de ces confrères qui se considèrent comme des histrions, de simples amuseurs du public.
Nous avons une opinion plus haute de notre rôle et de nous-mêmes.
C'est parce que nous avons abandonné aux politiciens médiocres le soin de parler au peuple, de gouverner le pays, que la* France se trouve dans le marasme et dans la turpitude.
Nous devons empêcher que le crime de quelques-uns ne devienne le crime de tout un peuple.
Levons-nous pour réclamer la lumière, pour défendre le droit, pour sauvegarder les conquêtes de l'esprit national, pour barrer la
route au despotisme militaire dont nous sommes menacés.
Emile Zola nous donne l'exemple qu'enseignèrent aussi Voltaire, Rousseau, Victor Hugo. Suivons-le, suivons nos pères qui ont élevé la profession d'écrivain à la hauteur d'une mission humaine et sociale.
7 février 1898.