‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 27 sur 44 · POUR LE JURY · texte numérisé non relu

POUR LE JURY

Depuis le Christ, Thumaaité a peu changé.

Ceux qui crient aujourd'hui : t A mort Zola! » sont les mêmes hommes qui hurlaient devant Pilate : « Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! »

C'est le même fanatisme odieux, ce sont les mêmes fureurs inexplicables, c'est la même foule imbécile qui disait : « Nous n'avons d'autre roi que César ! »

Ils n'ont plus César, mais ils ont Billot, de Boisdeffre et Mercier. Au besoin, ils se

tontenleraîent d'Esterhazy et de du Paty de Clam. Mais, d'une façon ou d'une autre, c'est toujours Boulange qu'il leur faut.

A rheure qu'il est, le galon excuse, légitime tous les crimes, toutes les infamies, toutes les sottises.

L'apparition d'Esterhazy fait frissonner le peuple d'enthousiasme, tandis qu'au même instant, Zola manque d'être écharpé.

A mort Zolal Vive Esterhazy!

Délivrez Barabas et crucifiez Jésus I

L'Evangile est toujours d'actualité. C'est toujours la vieille histoire du coquin honoré et du juste flétri.

Rien n'a changé. L'humanité est aussi sotte, aussi vile qu'il y a dix-neuf siècles.

Nos gouvernants n'ont pas à se gêner. La nation entière est complice ; elle mérite l'outrage que lui inflige l'infâme comédie qui se

déroule à cette heure, devant la Cour d'assises.

Cyniquement, on se moque du jury, qui représente la nation. On veut Tobliger et on l'obligera à se prononcer sans connaissance de cause. Pour l'empêcher d'y voir clair, on éteint toutes les lumières. Et le jury ne proteste pas, il accepte tout, il s'incline devant ces témoins qui refusent de parler en se réfugiant derrière le secret professionnel ou derrière le raison d'Etat. Il se contente de la déclaration du général Mercier, affirmant :

« Sur mon âme et conscience, Dreyfus est un abominable traître. » La salle applaudit, et quand M® Labori interroge : « Sur quoi repose cette conviction? » le même général Mercier garde le silence, et tous respectent ce silence !

C'est en vairi que la défense elle-même propose le huis-clos. Non. Il est entendu

qu'il n'y a pas d'affaire Dreyfus, qu'il ne saurait y en avoir. Il n'y a pas non plus d'affaire Zola ni d'affaire Esterhazy. C'est le président qui le déclare, et les jurés continuent à ne pas broncher!

Pourtant, qu'arriverait-il si, comme la loi l'y autorise, comme le devoir l'y obligerait, un juré se levait pour dire, au nom de tous ses collègues :

« Nous nous déclarons insuffisamment éclairés. Nous désirons savoir ceci et cela. Veuillez poser aux témoins telle et telle question : Existe-t-il une pièce secrète? Cette pièce a-t-elle été communiquée au Conseil de guerre, sans que l'accusé et son défenseur en aient eu connaissance? Quelle était cette pièce? Quel est aussi le document qui fut remis par la dame voilée au commandant Esterhazy et que celui-ci envoya au ministre de la guerre? Nous voulons encore entendre

le général Billot, madame Dreyfus, madame de Boulancy et tous les témoins qui se dérobent. »

Le président répondrait : « Vous ne pouvez poser ces questions sans sortir des débats. Encore une fois, il n'y a pas d'affaire Dreyfus. » Et le jury ferait alors la déclaration suivante : <t Nous sommes seuls juges; nous représentons la nation, au nom de laquelle nous prononcerons notre verdict, et c'est sur nous qu'en retombera la responsabilité. Nous estimons que l'affaire Dreyfus, l'affaire Esterhazy et l'affaire actuelle soat connexes, qu*il est impossible, en les séparant, de parvenir à la vérité ni juger de la bonne foi des accusés ici présents. »

Ainsi devraient s'exprimer des hommes vraiment libres, conscients de la lourde responsabilité qui leur incombe, soucieux de l'avenir qui jugera leur jugement.

S'apercevront-ib à temps qu'on veut leur faire commettre une infamie en les obligeant à juger des hommes que, par tous les moyens, on aura entravés, qui n'auroni pu apporter la preuve de la vérité ?

Espérons-le, espérons qu'ils relèveront par un acquittement, l'injure qui leur est faite, espérons qu'ils entendront la voix de l'histoire qui, s'ils condamnaient en de telles circonstances, les accuserait d'avoir eu peur, d'avoir cédé à l'opinion publique, à la volonté d*un gouvernement criminel, dont Tintention manifeste est d'associer la nation entière à son ignominie, afin d'en supporter plus légèrement le poids.

Sans doute, il leur faudra du courage, à ces douze jurés, pour s'abstraire des influences extérieures, de la pression qu'on s'efforce d'exercer sur eux, pour braver même la foule. Car peut-être ira-t-on jusqu'à les accù-

ser de corruption, s'ils rapportent un verdict d'acquittement.

Qu'ils élèvent leurs âmes à la hauteur de leur grande mission, qu'ils songent que le monde entier qui, à l'heure présente, considère avecétonnementet tristesse cette France jadis généreuse et tombée tout à coup aux pires erreurs du fanatisme. C'est à eux de prouver qu'elle n'a pas perdu tout bon sens, . tout esprit de justice, c'est à eux de la relever. Jamais tâche plus grande et plus noble ne fut confiée à des citoyens.

Et qu'ils songent aussi à l'homme qu'ils ont à juger et dont le génie est une des gloires de la France, dont la vie entière atteste la probité.

Peut-on supposer, un instant, qu'un tel

homme n'ait pas. agi par conviction, avec ia

certitude absolue d'être dans la vérité? N'a-

vait-il pas tout à perdre : sa réputatioD, sa liberté, sa vie pent-être ?

Oui, songez à tout ce qu'évoque le seul nom d*Emile Zola. Si vous le condamniez, sa gloire à coup sûr n'en serait que plus haute pour la postérité, l'élèverait au rang des martyrs ; mais c'est vous, bons jurés, c'est vous, soyez-en certains, que l'histoire marquerait du fer rouge. Ou peut-être serait-elle plus indulgente en souriant simplement de votre sottise et de votre ignorance.

Prenez garde!

Nous vous disons ces choses, parce que vous êtes, sans doute, d'honnêtes gens, qui pourriez vous laisser abuser, mais qui ne mériteriez point une telle flétrissure.

i2 février 1898.

CRETINS

Ils ont pour eux rautorité du sabre, le prestige du galon, le gouvernement, les députés et la sottise publique, l'impudence des coquins, la lâcheté des braves gens. Ils ont Judet, Drumont, Rochefort, Verwoort, Sabatier, toute la presse, . toute la fripouille de Paris, tous les pouvoirs coalisés.

Nous n'avons pour nous que la vérité.

Mais c'est ici justement qu'apparaît la philosophie consolante des choses. Nous n'avons

que la vérité, et déjà notre victoire est certaine.

Galilée aussi n'avait pour lui que la vérité. On l'accusa d'imposture. Mais qui ose dire aujourd'hui que la terre ne tourne pas ?

C'est que la vérité possède en elle-même une force merveilleuse. On a beau l'enfermer dans une forteresse, mettre autour des soldats armés, la cruelle qu'elle est s'échappe au travers des murs, filtre par toutes les fissures, toutes les fentes de sa prison. Elle éclaire, à cette heure, d'une lumière effrayante toutes les trames de la tragédie dont nous sommes les spectateurs indignés. Elle découvre brusquement tout ce qu'il y a de sottise et d'ignominie au fond de cet abîme qu'est le cœur humain.

Sottise, ignominie, qui certes lui sont inhérentes, mais que voilent, en temps ordinaire, la trompeuse uniformité des conve-

nances, la médiocrité de la vie quotidienDe.

Elles n'apparaissent vraiment, en toute leur hideur, qu'aux heures de crise, sous le souffle des révolutions, chassant les apparences, crevant les masques, étalant à nu l'âme humaine.

Ainsi, la mer, en se retirant, découvre les mollusques qui gisent au fond et toute l'ordure des égouts qu'elle reçoit.

Sottise plus encore qu'ignominie. Car, à

bien y réfléchir, c'est surtout à des crétins

que nous avons affaire, à de bons crétins qui

s'imaginent sauver la patrie en danger. Si

nous écartons quelques scélérats avérés, si

nous considérons Tétat d'esprit général, pour

en pénétrer les vraies causes, l'impartialité

nous oblige à conslateç que c'est bien moins

aune infamie consciente que nous assistons

qu'à la (déroute du bon sens et de la logique,

à la faillite de la raison, à une sorte d*aber-

ration intellectuelle et morale, chez tout un peuple.

On demeure stupéfié des raisonnements entendus, émanant même de ceux qui d'ordinaire raisonnent. Leur stupidité actuelle m'attire, je les intejroge, je fais ma petite enquête. « Allons, me dit l'un, vous ne me ferez pas croire que Zola n'a pas touché au moins deux cent mille francs. En effet, il est riche, riche d'argent, de gloire, de tout. Et il aurait compromis tout cela pour rien? Allons donc! Soyez convaincu qu'il a touché. »

C'est un docteur en médecine qui parle ainsi.

« Si Esterhazy était coupable, Dreyfus innocent, déclare un autre, Dreyfus eût dénoncé Esterhazy. »

Et cet autre est magistrat, juge suppléant, n'ayant pas même pour lui l'excuse de la vieillesse.

On pourrait supposer que tous ces gens plaisantent. Non pas. Ils parlent sérieusement, la face congestionnée de fureur.

J'en passe, et des meilleurs. Partout, on entend les mômes sottises, les mêmes extravagances. C'est la banqueroute du sens commun, c'est un vent de bêtise et de folie qui passe sur la nation, qui emporte, au'delà de nos frontières, ce vieil esprit français fait de raison, d'équilibre et de solidité.

Quant au bourgeois, il est simplement immonde. Lorsqu'on le pousse à bout, il éclate : « Puis, tout cela m'est égal, s*écrie-t-il. Qu'il soit innocent ou coupable, je m'en f... Les affaires ne vont plus, le commerce souffre, voilà ce que je constate 1 »

Et c'est de la bêtise aussi, car le bourgeois serait le premier à pâtir de la violation des Droits de V Homme, de la liberté individuelle, de ce code qui le protège, des principes mê-

mes de cette Révolution à laquelle il doit son apogée.

Sottise, aberration morale, voilà donc ce qui caractérise Tétat d'âme' du présent.

Et c'est aussi ce qui explique l'attitude, l'entêtement forcené du grand Etat-Major général. Ces gens-là, ces généraux, ces officiers qui se confinent dans une erreur criminelle, combattent jusqu'à l'évidence, ne sont pas pour la plupart, des coquins ^ comme on le pourrait croire. Il y a simplement chez eux, en ce moment, une déviation de la conscience. Beaucoup sont de bonne foi dans le mensonge même, car ils s'appuient sur ce raisonnement qui légitime tout à leurs yeux :

« Avouer l'illégalité, reconnaître Terreur, c'est jeter le soupçon et le discrédit sur l'Etat-

i . Je dis pour la plupart, car quelques-uns, à mon sens, furent simplement criminels. Et je m'expliquerai quelque jour, à ce sujet.

YIOLENCI ET RAISON 69

Major, sur rarmée dont nous sommes Télite, le cerveau. C'est compromettre Tautorité militaire, la défense nationale, c'est diminuer la patrie. Qu'importe la vie d'un homme, quand il s'agit de sauver l'honneur de la France I »

Raisonnement stupide, erreur née d'un orgueil ridicule qui nous perdit en 1870, qui nous perdra encore, si nous le tolérons davantage. Oui, ces galonnés s'imaginent être toute l'armée, toute la France, et c'est parce qu'on le leur a toujours laissé croire, c'est parce qu'ils se considèrent au-dessus de tout contrôle, seuls maîtres et seuls juges, c'est pour cela qu'ils commettent toutes les fautes, qu'ils se moquent de la justice, qu'ils violent cyniquement la loi ; pour cela que le pays est bouleversé, pour cela que nous avons failli avoir la guerre civile, pour cela que nous serons encore vaincus peut-être.

Evidemment, ces Pellieux et ces Gonse ne sont point de malhonnêtes gens. S'ils n'étaient que cela, on finirait sans doute par avoir raison d'eux. Mais, ce qui est plus grave, ce sont de furieux aberrés, convaincus qu'ils sauvent la patrie en perpétuant une erreur judiciaire.

« Officier tout à fait médiocre dans le service, ferait un excellent officier d'Etat-Major ». Ainsi parle-t-on dans l'armée ellemême de quiconque est taxé d'insuffisance notoire.

La sottise ou la médiocrité d'esprit sont, hclast des Bastilles plus difficiles à emporter que les Bastilles de pierre et de fer.

19 février '1898.

PARLONS-Ei\ TOUJOURS

Maintenant que la chose est faite, maintenant qu'ils ont empoisonné le public,' semé le mensonge et la calomnie dans tous les coins du pays, dressé le plus effroyable échafaudage d'iniquités dont ce siècle gardera la souillure ; maintenant qu'ils ont assassiné la justice et le droit, flétri l'innocence, vilipendé l'héroïsme ; maintenant que la France soulève d'indignation le monde entier, — lisez les journaux étrangers I — ^ maintenant enfin

que le crime est consommé, ILS disent tous:

« Causons d'autre chose.

» Que tout rentre désormais dans le calme, que l'apaisement se fasse. »

Ainsi parlent les coupables, ceux dont la conscience trop lourde aspire au silence et à l'oubli, comme naguère ils aspiraient aux ténèbres.

Ainsi parle Méline, du haut de la tribune, dans un tonnerre d'applaudissements. Et la peur lui fait ajouter des paroles menaçantes contre les victimes qui ne se résigneraient point, contre quiconque refuserait de s'incliner devant la violation de la morale et de la légalité.

Ainsi parlent les journaux stipendiés, les marchands de mensonges, la valetaille infâme pour qui Esterhazy serait encore un trop digne empereur.

Causons d'autre chose. Que le crime suive

son cours, que la France reste déshonorée, pourvu que nous conservions nos places et nos portefeuilles, pourvu que nous soyons sûrs d'être réélus.

Causons de Liane de Pougy, de Cléo de Mérode, faisons naître au besoin un nouveau scandale pour détourner l'attention publique, et traitons de raseur quiconque parlera encore de justice et de vérité.

Causons d'autre chose. Etouffons les cris de révolte et d'indignation, bâillonnons les apôtres du droit.

Nous voulons jouir, bénéficier de notre forfait, triompher en toute sécurité, selon la loi mystérieuse qui, de tout temps, couronna l'iniquité, ne réservant au juste qu'opprobre et flétrissure. Moi, Méline, je veux rester au pouvoir. Moi, Barres, je veux être député.

Moi, Xau, il me faut la Légion d'honneur.

Moi, Bonnamour, les palmes académiques.

Causons d'autre chose. Voilà le véritable sens de ces mots 1 Et cela signifie encore :

Qu'il demeure désormais acquis que vous êtes des traîtres et des vendus, vaus, les défenseurs delà libertél Que Dreyfus, innocent, finisse ses jours à TUe du Diable, tandis qu'Esterhazy, évidemment coupable, fera le beau sur nos boulevards I Que les incapables et les imposteurs. Billot, de Boisdeffre, de Pellieux restent à la tète de notre armée pour nous conduire on ne sait où ! Et qu'enfin, nous puissions tous nous représenter devant le- Suffrage universel, le front haut, le verbe éclatant, et faire croire aux électeurs que nous avons sauvé, la patrie I

Eh bien ! non I nous ne voulons pas parler d'autre chose I Non, coquins, nous ne vous laisserons pas jouir en paix de tous vos crimes. Toujours, jusqu'à notre dernier souffle, nous vous parlerons de la justice et de la vé-

rite. Toujours, nous proleslerons au nom du droit yiolé et de la morale outragée. Entre nous, désormais, il ne saurait être question d'autre chose.

Et le sujet est assez vaste, vos méfaits assez nombreux pour que nous n'ayons pas la crainte de nous répéter. Car ce sont les droits mêmes de l'humanité, les conquêtes de T^sprit, les traditions nationales, lès efforts de tout un siècle de science, de lumière et de progrès, c'est tout cela que vous avez démoli, à ce point qu'on se croirait revenu à la barbarie des époques primitives. La besogne à refaire, les désastres à réparer sont immenses. Il ne s'agit de rien moins, à cette heure, que de nous soustraire au despotisme du sabre, que de sauver la liberté!

Ce cri de: « Vive la République! », tombé presque en désuétude, redevient aujourd'hui le cri de tous les intellectuels, de tous les pen-

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seurs, de loule l'élilo de la nation, de toutes les âmes généreuses.

Ces vieilles déclamations des démocrates révolutionnaires ne nous font plus sourire^ maintenant que nous apparaît le danger, que se dressent toutes les réactions coalisées contre l'esprit de progrès. Nous les revendiquons, nous les glorifions comme des pensées nouvelles, ou des aspirations qui dormaient en nous et qui tout à coup se réveillent, se rajeunissent en se fortifiant.

Le scepticisme s'évapore en des temps comme celui-ci. Liberté, Justice, Humanité, ne sont plus pour nous des mots, des utopies; ces paroles répondent à quelque chose, expriment un idéal qui flambe en nous, que nous entendons sauvegarder, dont la réalisation n'est pas impossible.

Et c'est pourquoi nous défendons Tinnocence, c'est pourquoi nous réclamons contre

Piniquité et que nous ne nous lasserons pas, tant que la justice n'aura pas reçu sa suprême satisfaction, tant que ce procès Dreyfus n'aura pas été revisé.

Lesfaibles, les timides, ceux dont la foi est chancelante, nous abandonneront, sans doute, devant un péril toujours grandissant.

Quant à moi, ma conviction est trop forte, on ne me fera pas taire. Et nous sommes plusieurs ainsi. Que les brigands le sachent !

Par des articles, par des brochures, par des livres, partout nous les poursuivrons, partout nous les mettrons en face de leur crime, partout ils sentiront l'inexorable fouet qui tombera sur eux.

Le torrent de démence et do boue qu'ils ont déchaîné nous submergera peut-être.

Qu'importe! Nous préférons être noyés que de nager dans la vase et dans Tignominie.

27 février 1898.

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