‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 28 sur 44 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Le critique de ce journal dira toute la magnificence du nouveau livre d'Emile Zola et sa haute signification philosophique et sociale. Je n'ai, quant à moi, d'aijtre prétention que de saluer, un des premiers, l'œuvre d'un Maître que j'admire et que je vénère, car la place me manque pour une analyse sérieuse.

Ce n'est point, d'ailleur?, en huit jours que l'on peut se faire une opinion définitive sur un livre de telle importance. Il faudrait le

relire, y réfléchir longuement, en dépouillant tous les préjugés acquis sur l'auteur.

Ils sont si nombreux, ces préjugés, que la critique littéraire française a créés sur Zola; ils ont si profondément pénétré, que les détruire est, pour rheure, une besogne impossible. Cinquante ans de postérité y suffiront à peine.

Cela, sans doute, pourrait être dit de beaucoup de grands écrivains. Nous vivons tous dans un affreux isolement, les plus grands et les plus humbles. Mais cela me semble vrai surtout ppur Emile Zola, bien que très paradoxal en apparence.

Je Pai souvent répété : nul, de son vivant, n'aura été plus méconnu, plus incompris que ce grand homme sur qui Ton discute depuis trente ans et dont le nom retentit, à cette heure, par tout le monde. Son immense succès de librairie est dû à des raisons presque

étrangères à la valeur, à la beauté réelle de son œuvre. Et je ne parle point seulement de la masse, mais des confrères, des hommes de lettres, de ceux qui jugent et font les réputations. Ceux-ci, pour la plupart, furent injustes et aveuglés.

Il y a une raison de cet aveuglement : Zola n'est pas de ces écrivains qui valent en dix lignes, qui se résument et se synthétisent en quelques pages. Seule, son œuvre entière, ses quarante volumes où apparaissent la grandeur logique et l'évolution d'un magnifique esprit, le révèlent. Il faudrait l'avoir lu tout entier.

Il m'écrivait à ce sujet : « Vous me dites là des choses que je n'ai pas l'habitude de m'entendre dire; mais j'ai la vanité de les croire justes. On ne me lit pas, c'est bien certain, du moins avec quelque intelligence ; et j'ai comme l'idée que vingt ans ou cinquante ans après ma mort, on me décou-

vrira. L'étude à faire n'est pas (ai»e, ne sera sans doute pas faite de mon vivant. »

Les sottises, en bien comme en mal, écrites ou débitées, depuis trente ans, au sujet dé Zola, ont créé des légendes sur lesquelles se fondent, même chez les littérateurs, des opinions très éloignées de toute vérité.

Paris^ qui clôt la série des Trois villes, fut terminé au commencement de septembre dernier, c'est-à-dire deux mois avant que n'éclatât l'affaire Dreyfus. Le livre n'en est pas moins une superbe et décisive réponse aux calomniateurs actuels. Il explique, il justifie la généreuse intervention de Zola. Les mobiles en sont simplement cette admirable pilié pour les vaincus, cette formidable foi en la justice et en la vérité qui frémissent dans toute l'œuvre. Ah I que Porgueil est loin de pareils sentiments I Jamais Zola ne nous avait révélé à un si haut degré, que par ce livre.

soQ ardent idéal, son âme d'apôtre révolution-' naire, évoluant sans cesse vers une conception . toujours plus large et plus attendrie dQ la vie, plus héroïque aussi. Il n'a pas songé à Voltaire ni à Calas ; il n'a pas songé à sa gloire, il a seulement obéi à sa nature, à son impulsion, à l'appel de sa conscience. Convaincu .de l'innocence de Dreyfus, il ne pouvait agir autrement qu'il n'a fait. Des idées, il a passé aux actes, il n'a fait qu'appliquer sa doctrine; il a été sublime sans le vouloir, sans le savoir, naturellement, comme on respire. Voilà ce qu'on comprend, quand on a lu ce livre.

C'est un grand fleuve puissant qui coule avec lenteur, qui s'élargit de plus en plus, à mesure qu'il avance vers son embouchure.

Sans doute, à la surface, on aperçoit, de loin en loin, quelques pailles, qu'emporte le courant. Et il y a même, à mon sens, des défauts plus graves, qu'on doit signaler : trop

de mots, trop de verve. J'ai plus de goût pour les œuvres sobres et condensées qui arrêtent davantage la pensée, à chaque ligne. Et Ton sent même un peu trop parfois le procédé, la fabrication. Mais ce sont là des défauts presque inévitables et que l'on retrouve chez tous les grands producteurs. Paris n'en est pas moins un livre admirable, une œuvre de génie, une œuvre profonde, toute frémissante de vie et qui soulève de grands problèmes.

Zola n'est pas seulement un prodigieux artiste et le plus magnifique peintre dont puisse peut-être s'honorer notre littérature ; il n'est pas seulement un superbe poète épique, animant tout ce qu'il touche d'un souffle extraordinaire, mais c'est aussi, quoi qu'on en dise, un grand philosophe, un puissant cerveau de penseur, et d'un équilibre parfait, d'une sagesse réconfortante.

Paris abonde en vues hautes et profondes,

VIOLBNGE ET RAISON 85

comme en tableaux et en descriptions magnifiques. Il contient les bases, les principes d'un nouveau code social, d'une sorte d'évangile moderne, préconisant la foi en la science souveraine, recommandant par dessus tout le travail, consolateur et régénérateur suprêmes, condamnant la chimère, le rêve creux qui démoralise, désespère, conduit au scepticisme. Un évangile, enfinj qui ferait consister toute la raison d'être, la joie de vivre dans l'effort sans cesse renouvelé, dans le désir de savoir sans cesse davantage, dans Tutilisation de toutes les passions humaines, de la souffrance même.

« Ce n'est pas en détruisant, c'est en créant, que vous venez de faire acte de révolutionnaire!... Et que de fois je vous l'ai dit, la science seule est révolutionnaire, la seule qui, pardessus les pauvres événements politiques, l'agitation vaine des sectaires et des àmbi-

tieux, travaille à l'humanité de demain, en prépare la vérité, la justice, la paix!... Ah! mon cher enfant, si vous voulez bouleverser le monde en essayant d'y mettre un peu de bonheur, vous n'avez qu'à rester dans votre laboratoire, car le bonheur humain ne peut naître que de. votre fourneau de savant. »

Ainsi s'exprime un des personnages, à la fin du livre. Et c'en est presque la conclusion philosophique et sociale. Zola n'entend point, d'ailleurs, supprimer Tamour et les passions. Au contaire, il les préconise, il veut seulement qu'on les utilise, il veut plus de bonheur sur la terre, et plus d'indulgence, plus de bonté aussi, plus de gaieté.

On a voulu voir en lui un pessimiste. C'est en réalité un optimiste vibrant dont retentit, à chaque page, l'inébranlable foi en la justice immanente, en la vérité libératrice de tous les préjugés et de tous les mensonges qui ont fait le malheur de ce monde.

Cet évangile-U, qui ordonae à l'homme d'accepter courageusement la vie, et de la vivre tout entière, remplacerait avantageusement la fausse interprétation que le catholicisme nous a imposée de l'évangile de Jésus.

6 mars 4898.

Page 1