LE CHATIMENT
Depuis quinze jours, je rencontre beaucoup de gens qui me disent : « Nous avons refusé de signer la première protestation qui nous fut présentée avant le procès Zola. Nous la signerions aujourd'hui, car les débats nous ont convaincus. »
Ce procès n'aurait-il eu d'autre résultat que d'éclairer les hommes de bonne foi, impartiaux et raisonnables, qu'il faudrait en savoir gré à Zola,
Et ceci est un excellent symptôme. Je suppose que les choses en restent là, qu'il ne soit plus désormais question de Dreyfus, j'ose dire que le jugement que rendra la postérité n'est point douteux. Elle aura les documents suffisants pour établir la définitive vérité. Et ces documents, elle les trouvera dans le compterendu sténographique in-extenso des débats, qui va paraître, ces jours-ci.
Trois choses, en effet, en résultent, de la façon la plus claire, la plus évidente, la plus incontestable ; trois faits demeurent nettement établis, malgré tous les efforts du gouvernement pour restreindre les débats, maintenir réquivoque,'èmpêcher la lumière:
1° Dreyfus a été jugé en dehors de toutes les lois humaines, sur une pièce dont ni lui, ni son défenseur n'eurent connaissance et qui, du reste, ne signifie rien, si, comme tout porte aie croire, c'est la pièce contenant la fameuse
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phrase : a Cette canaille de D... » Et nous sommes ici en présence d'une illégalité qui, aux termes mêmes du Gode, entraîne la nullité absolue du jugement. Illégalité, au surplus, qui, étant donné qu'il y avait huis-clos, demeure inexplicable, semble n'avoir eu d'autre objet que de parfaire un crime judiciaire ; 2° Le bordereau est d'Esterhazy. Aucun doute, à cet égard, l'identité indéniable des écritures se trouvant corroborée par des charges et des corrélations écrasantes. En vain, . ont-ils osé prétendre que le fac-similé ne ressemblait pas à l'original. Mensonge puéril et qui éclate par ce fait que, sans motif, ils refusèrent de produire aux débats cet original, malgré les instances de M® Labori ;
3° Toutes les pièces, antérieures ou postérieures à la condamnation de Dreyfus et tendant à établir sa culpabilité, aussi bien la pièce « Ce canaille de D... », que le rapport
du capitaine Lebrun-Renault, ou que la lettre citée, aux assises, par les généraux de Pellieux et de Boisdeffre, ne prouvent rien ou sont des faux.
Voilà — en admettant môme que Taffaire Dreyfus n'ait pas d'autre dénouement, que la vérité n'éclate pas, un de ces jours, par un coup de tonnerre inattendu, — voilà ce qui, dans un avenir plus ou moins proche, quand les haines et les passions se seront apaisées, quand nul n'aura plus d'intérêt à mentir, à nier l'évidence, voilà, dis-je, les trois choses qui apparaîtront clairement, invinciblement à tous ceux qui liront le compte-rendu sténographique in-extenso du procès Zola.
Ces deux volumes qui sont sous presse recèlent la flétrissure que l'avenir infligera à ces hommes dont la mauvaise foi fut flagrante, dont les témoignages abondèrent en contradictions, en mensonges aussi impudents qu'é-
nei giques. Et ce sera réternel élonnement de l'Histoire qu'une telle infamie ait pu se dérouler, en France, à la fin de ce xix« siècle, avec la complicité du gouvernement et de toute la nation.
Quel admirable, quel extraordinaire sujet pour un auteur dramatique de l'avenir que cette affaire Dreyfus, qui a découvert, agité tout ce que le cœur humain enferme à la fois de bassesse, de courage, de lâcheté, de grandeur. Nous y vîmes surgir des vertus et des abominations qu'ignorèrent presque les temps antiques, qui couvriront tout ensemble d'honneur et de honte la fin de ce siècle. A côté d'un Eslerhazy, superbe à sa façon, incarnant toute l'audace et toute la puissance du mal, et qu'on embrasse, qu'on acclame, apparaît, modeste autant qu'héroïque, la louchante figure du lieutenant-colonel Picquarl, calme et patient, au milieu des outragés, comme là
vérité elle-même, à laquelle il sacrifie la plus brillante carrière. Et, devant une foule furieuse et stupide qui menace de Técharper, quel est cet autre héros qui se dresse, formidable, contre l'imposture triomphante, offrant au monde entier le magnifique spectacle de sa tranquillité, de son immuable foi en l'iminanente justice, alors que tout s'effondre sous l'iniquité? C'est Emile Zola, un libre écrivain, un homme d'étude et d'art qui, jusqu'à cette heure, s'était tenu en dehors de toutes les agitations politiques.
Oui, un beau drame populaire, un de ceux que le public réclame sans cesse, ne se lasse point d'entendre, et que les directeurs de théâtre, dont les affaires vont mal, remontent avec un succès certain, un drame comme le Courrier de Lyoïi qui a réhabilité dans le peuple la mémoire de Lesurques; un drame impérissable, éternellement applaudi, sortira de
ces événements, apparaîtra, un jour, sur la scène française, dans dix ans, dans vingt ans, lorsque la vérité qui est en marche, balayant, sur sa route, les mensonges et les calomnies, aura atteint au terme de sa carrière.
Et, déjà, je le vois, ce drame ; déjà, j'y assiste en frémissant; déjà, j'entends les acclamations et les huées de la foule, vengeant la mémoire de l'innocent, les héros delà justice, les martyrs de la vérité. Déjà, nous devinons tous les actes de la pièce.
C'est, au premier tableau, le capitaine Dreyfus, le loyal officier, au passé sans tache, laborieux, riche, promis au plus grand avenir, heureux, confiant en sa destinée. Et les siens l'entourent, des amis le félicitent, car il vient d'entrer à l'Etat-Major, où l'avancement est rapide.
Au second acte, c'est le juif exécré et déjà soupçonné; c'est l'affreuse machination ourdie
par le commandant du Paty de Clam, c'est Dreyfus accusé de trahison, subissant une instruction infâme, comparaissant devant le Conseil de guerre et sur le point d*être acquitté, faute de preuves, lorsque éclate le coup de théâtre de la pièce secrète et. mensongère qui emporte la condamnation, à l'unanimité.
Au tableau suivant, l'horrible scène de la dégradation militaire, les cris furieux de la foule réclamant la mort du capitaine Dreyfus qui, la tête haute, proteste de son innocence en appelle à l'avenir et s'écrie : Vive la France I
Et le rideau tombe, tandis que la salle frémit d'indignation.
Mais l'heure des courages sublimes a retenti; les applaudissements éclatent, car la scène, maintenant et jusqu'à la fin du drame, appartient aux héros qui luttent pour la justice et pour l'innocence, qu'on accable d'infamies,
qui succombent à leur tour, gui triomphent enfin, devant THistoire. ' **
Voilà le grand drame populaire qui, grossièrement peut-être, couronnera la vérité, que les peuples de l'avenir applaudiront sans cesse et qui sera Téternel châtiment des coupables qui triomphent insolemment, à cette heure, mais dont le crime est trop grand pour bénéficier de l'oubli.
11 mars 1898.