L'AFFAIRE DREYFUS & LES ELECTIONS
Je les vois déjà, ces affiches électorales et multicolores qui, dans quelques jours, couvriront les murs de Paris, de toute la France; j'y lis les proclamations véhémentes, les lieux communs sonores des charlatans de Timpuissance, et les grands mots vides, les promeôses menteuses, les équivoques, les hypocrisies, tout ce dégoûtant verbiage enfin, avec lequel on vole les suffrages, on exploite la crédulité publique.
Mais, nulle part — sauf dans la circonscription de Jaurès, le seul qui ait fait preuve de conscience et de courage — nulle part, je ne vois, nettement posée, la question qui, depuis des mois^ angoisse les âmes, agite le monde entier : je veux dire Taffaire Dreyfus et tout ce qu'elle a révélé, tout ce qu'elle soulève.
Un candidat, un de ceux qui pensent comme nous et que je questionnais, ces jours-ci, à ce sujet, me répondit : « Non, je n'en parlerai pas. Le terrain est trop brûlant; je perdrais toutes mes chances. C'est la seule lâcheté que je me permettrai. »
Et tous feront de même. Ceux — et ils sont rares — dont la conscience proteste néanmoins, tel M. Maurice Lebon, qui n'a rien de commun avec le sinistre tortionnaire du même nom, font le sacrifice de leur siège, refusent de se représenter, désespérant de
VIOLBNGB ET RAISON 101
vaincre, n'osant même pas affronter la lutte.
C*est que Terreur est trop enracinée dans Topinion, c'est que l'affaire est « trop pénible », comme le déclarait l'ineffable M. Goblet.
Ainsi donc, cela passera par dessus les élections ; cela restera la plaie, le cancer rongeur, dont le pays, dont l'honneur de la France souffrira, jusqu'à ce qu'un gouvernement se décide à l'extirper, à laver la souillure.
Car il est impossible, quoi qu'on fasse, d'escamoter l'affaire, de ne pas aboutir à la revision du procès. Et il ne s'agit pas seulement d'un malheureux qui expie dans une abominable torture un crime dont il est innocent, qui incarne la souffrance humaine dans ce qu'elle a de plus injuste, de plus immérité, — ce qui suffirait déjà à légitimer notre campagne, — il s'agit de sauver la liberté, d'éviter le sabre qui nous guetté.
Déplorable calcul, cependant, que celui des temporisateurs, de ceux qui affirment : « Il n'y a rien à faire pour l'heure; l'opinion est trop montée, nous nous heurterions coi^tre un mur. » — C'est le raisonnement de la peur. Nous serions très coupables, si, connaissant le danger, si, ayant pour nous la raison, la vérité et le droit, nous abandonnions la lutte, sous prétexte d'attendre un moment plus propice, qui peut-être ne viendra pas.
L'erreur, le parti-pris pénètrent d'autant plus dans les masses qu'on s'abstient de les combattre. La vérité elle-même s'arrête dans sa route, dès qu'on cesse de la stimuler. Il faut être derrière elle pour l'aiguillonner sans relâche. Et qui nous assure que, dans six mois, dans un an, nous trouverions un terrain plus favorable pour recommencer la bataille? Peut-être, au contraire, l'erreur ayant
conliaué son chemin sans rencontrer de barricade, nous verrions-nous en face de préjugés plus incurables, d'une situation plus dangereuse. Et nous serions définitivement vaincus, malgré la justice, le bon sens, malgré tout.
Ne nous payons pas de phrases. « La vérité est en marche, rien ne l'arrêtera » n'est qu'un joli mot. Il y a, hélas I des iniquités éternelles, qui ne furent jamais réparées, qui sombrent dans l'oubli. Et l'Histoire ellemême n'est qu'un amalgame d'erreurs, Un tissu de mensonges, distribuant, au hasard des légendes, la gloire ou l'infamie. Il faut se dépêcher d'avoir raison, sous peine de finir par avoir tort.
La sagesse nous conseille donc de ne pas demeurer inactifs, durant la période électorale, mais d'en saisir, au contraire, l'occasion pour parler au peuple, dessiller les yeux, faire
jaillir un peu de lumière, là où il n'y a encore que ténèbres. Et que cette certitude nous soutienne, que si le peuple savait la vérité, il serait avec nous. Car il est généreux, car il n*ainie ni le sabre ni le goupillon. La seule difficulté est de l'éclairer.
Sans doute, la lutte sera chaude, il y faudra de la bravoure et du désintéressement.
Et ce qu'il importe avant tout, c'est de créer un état d'esprit favorable à la vérité. Il convient,'pour cela, d'élever le débat, le plus que nous pourrons. L'affaire Dreyfus nous a révélé les trois ennemis que nous avons à combattre : l'antisémitisme, le cléricalisme, le césarisme, coalisés tous trois dans le même effort contre la liberté. Nous ne laverons la souillure qu'après les avoir vaincus; nous n'obtiendrons la revision du procès qu'en sauvant la République.
Luttons surtout contre le militarisme. .
Réclamons le service d'un an, en faveur duquel notre confrère Urbain Gohier faisait valoir, Tautre jour, de décisifs arguments, qui suffit amplement à l'éducation militaire, qui ne rencontre pas d'objection raisonnable. Le service de trois ans, qui souffre d'ailleurs tant d'exceptions eu faveur de la classe bourgeoise, n'a d'autre but que de fournir gratuitement des domestiques aux officiers et de créer l'esprit militaire, c'est-à-dire d'annihiler la jeunesse dans l'admiration exclusive des chefs, le respect absolu du galon. Singulière antinomie, à notre époque d'individualisme, dans une démocratie qui prétend à des institutions républicaines.
Et ce qu'il faut encore, c'est mener une campagne vigoureuse contre les Conseils de guerre, contre ce code militaire où le mot mort retentit sinistrement, à chaque ligne, code barbare, à peine admissible, en temps
de guerre, et qui, en temps de paix, est une injure à la civilisation, devient aussi monstrueux qu'inutile. La prison du régiment apparaît plus que suffisante pour punir les fautes contre la discipline et maintenir celle-ci dans Tarmée. Pourquoi, d'ailleurs, si Ton admet les Conseils de guerre, n'autoriseraiton pas une législation spéciale pour les magistrats, les curés, les avocats, pour chaque profession? Ce serait étrange.
Dénonçons, enfin, l'antisémitisme qui cache des passions cléricales, qui nous ramènerait aux guerres de race, à l'intolérance deà siècles morts. Flétrissons tous les accapareurs, tous les exploiteurs, à quelque religion qu'ils appartiennent.
Sur ces trois plateformes, nous sommes invincibles. Le peuple libéral des grandes villes nous suivra, car il ne veut ni de la dictature militaire, ni du gouvernement des prêtres.
ni de la guerre civile. Il s'agit simplement de démasquer nos adversaires, de bien poser les questions.
La revision d'un procès inique, la réparation d'une erreur judiciaire apparaîtra alors comme un simple acte de justice, une chose naturelle, n'offrant aucune difficulté. Et la France, reprenant ses traditions nationales d'honnêteté et de générosité, retrouvera son prestige moral qui, bien plus que son prestige militaire, a fait sa grandeur dans le monde.
18 mars 1898.
LA FIi\ D'UN REGIME
Ohl ce ne sont pas les mots qui disparaissent! Ils survivent toujours à la chose qu'ils signifient. On se débarrasse plus facilement des idées et des convictions que d'un vocabulaire. L'amant qui n'aime plus n'en continue pas moins, quelque temps, à bégayer sa passion, pour ne point s'avouer à lui-même la débâcle de ses illusions, la trahison de son cœur. Ainsi de nos politiciens, ministres, députés, candidats, journalistes qui se disent
républicains. Les grands mots: Liberté, Egalité, Fraternité, retentiront encore dans les réunions électorales, resteront gravés au frontispice des monuments. L'étiquette demeure; nos adversaires eux-mêmes s'y rallient. La République, à Theure présente, apparaît comme une vieille fille qui porterait encore les vêtements de sa jeunesse et en parlerait toujours le langage, un langage qu'elle ne comprendrait même plus. .
Car si les programmes, les discours, les mots ne varient point, c'est leur sens réel qui se perd, c'est l'esprit de progrès qui s'en va, c'est l'âme républicaine qui n'est plus.
Un nouvel état d'esprit, qui aura lui-même son déclin, mais qui triomphe aujourd'hui, qui se manifeste en art, en littérature, de toute façon, marque la fin d'un régime, le terme d'une période historique.
Ce nouvel état d'esprit est, d'ailleurs, vieux
comme le monde, n'étant autre chose que l'esprit autoritaire et clérical. Il ne fait que renaître, comme les mauvaises herbes repoussent d'elles-mêmes, dès qu'on cesse de cultiver le terrain. Il existait à l'état latent, se fortifiait de plus en plus, depuis quelques années, envahissait insensiblement l'âme contemporaine, aidé du snobisme artistique, littéraire et mondain, sans oser encore se déclarer au grand jour. L'ennemi accomplissait son œuvre sourdement ; les jésuites poursuivaient leur propagande silencieuse, sans rencontrer d'obstacle, car les Républicains euxmêmes avaient abandonné la lutte, ne 'se souciant plus du danger ; le mysticisme inspirait les peintres, les poètes, les romanciers et jusqu'aux monteurs de baraques de foire, représentant en tableaux vivants la Passion de Jésus-Christ; mademoiselle Couesdon tenait ses assises en plein Paris, faisait inter-
venir l'ange Gabriel, et les journaux reproduisaient ses moindres paroles avec bienveillance, l'honoraient d'une réclame qui ne fut jamais accordée au plus grand savant. D'autre part, sous le couvert du patriotisme, les césariens glorifiaient le sabre et le galon. Et on laissait les cléricaux élever, au sommet de Montmartre, dominant tout, la basilique du Sacré-Cœur, comme pour bombarder Paris, au besoin.
Partout, enfin, et de toutes les manièrs, on livrait une guerre acharnée à la science, au progrès, à la philosophie positive, au naturalisme. Et le gouvernement de la République demeurait sans défense, autorisait tout au nom de la liberté, se rendait même complice par certaines combinaisons politiques.
Les ministères, pour garder le pouvoir, s'alliaient avec les réactionnaires et avec la Russie, sur des bases encore ignorées des Gham-
bres et du pays. On se coateDtait de jouer la Marseillaise, de guillotiner les anarchistes, de fusiller les grévistes, d'enfermer les socialistes trop bruyants.
Le mal était donc fait, depuis longtemps ; les réactionnaires n'attendaient plus qu'une occasion pour triompher ouvertement, insolemment. Le procès Zola la leur a offerte, et ce qui s'est passé ne devrait point nous surprendre. L'Europe civilisée est, à l'heure présente, plus avancée que nous, car elle proteste, contre nous, au nom. de la justice et des droits de l'homme méconnus, tandis qu'en France, on assomme, sous les yeux de lar police, les citoyens qui crient : Vive la République I
Non contente de laisser agir ses ennemis, de favoriser par son inertie les menées cléricales, la République a tout fait pour se discréditer. Selon l'expression de Zola, elle a
donné des veyges à la presse pour la fouetter. Nous ne vivons plus que de scandales qui flattent les passions basses des foules et pervertissent l'esprit public. Les journaux, pour maintenir leur tirage, en suscitent un par jour. On outrage, on calomnie, on déshonore les hommes, pour déconsidérer la cause qu'ils représentent o\\ pour les obliger à céder à d'autres le pouvoir. Toutes les turpitudes, les moindres fautes, que les autres nations cachent soigneusement, et avec raison, sont chez nous étalées au grand jour, exagérées, exploitées contre la République. Le soupçon ne cesse de planer. Le bouffon Rochefort et le maniaque Drumont terrorisent. Nous avons assisté au scandale du Panama, où sombrèrent, perdus de réputation, des hommes intègres, tels que Flo luet, des fondateurs de la République. Et l'on put croire, un moment, que le parlementarisme entier était vendu,
que la corruption était partout. Le dégoût s'ensuivit, pénétra dans les masses. La foi républicaine disparut.
Quel régime résisterait à une semblable presse, à une telle licence dans la calomnie? Certes, la République n'est ni plus ni moins vertueuse que les gouvernements qui la précédèrent ; elle ne peut prétendre avoir transformé le cœur humain; les hommes valent aujourd'hui ce qu'ils valaient hier, ce qu'ils vaudront demain. Ce qui se passe, en France, de nos jours, se passe également chez nos voisins. De tout temps, sous tous les régimes, existent les mêmes souffrances, et peut-être y découvrirait-on des abominations plus grandes. Mais les scandales que nos voisins s'empressent d*étouffer, les cadavres que tout autre gouvernement, empire ou morarchie, enterre sans bruit et au plus tôt, la République les expose complaisamment aux yeux de tous,
les laisse se décomposer en plein air, pour qu'ils empoisonnent l'atmosphère.
Sans doute, la République a pour-principe la liberté, elle ne peut bâillonner la presse. Mais, il faut bien l'avouer, la liberté dégénère fatalement en licence avec les ambitions et les passions individuelles. Elle ne peut porter de bons fruits qu'à la condition que tous les hommes, ou la grande majorité soit sage, vertueuse, éprise de vérité. Elle est parfois ennemie de la justice et assure aux forts trop d'avantages sur les faibles; elle existe pour le mal comme pour le bien, et les ennemis de la République en abusèrent contre elle, sans qu'elle pût protester. Au nom même de ses principes, on ne cessa de la calomnier, de la discréditer, de Tentraver. Et les gouvernements qui lui succéderaient, si elle venait à périr, s'empresseraient de supprimer celte même liberté, afin d'échapper aux alta-
TIOLINCE KT RAISON 117
ques, aux dénonciations, aux scandales. Ils pourraient alors faire croire à leur vertu.
Mais la République fut trop bonne fille en laissant le champ libre à ses adversaires.
Pour toutes ces causes, nous assistons à la fin d'un régime. La réaction devait fatalement finir par triompher. Mais ce n'est point ici un cri de désespérance et de défaite. Il est constant que lorsque l'humanité a fait dix pas en avant, elle en fait un en arrière, pour reprendre ensuite sa marcîie vers le progrès. Toutes les révolutions, toutes les évolutions trop rapides sont suivies de réactions violentes et soudaines. L'histoire le démontre. Luther succéda à Jean Huss et Calvin à Luther.
La révolution d'Angleterre enfanta Cromwel; celle de 93, en France, aboutit au Directoire et à TEmpire; celle de 1830 fit naître la monarchie de Louis-Philippe ; celle de 1848 nous
légua Napoléon III.
Mais l'esprit de progrès n'en demeure pas moins au-dessus des fluctuations de la politique; il peut paraître subir un temps d'arrêt; en réalité, il ne cesse de continuer paisiblement sa route, en dépit des gouvernements et des régimes qui se succèdent. Il est intimement lié au sort de la civilisation ; malgré tout, par la science, par l'élite intellectuelle des nations, il gagne l'Europe entière, les monarchies, les empires, les républiques.
Les réactionnaires peuvent triompher momentanément. Ils seront vaincus en définitive par la seule force du travail et de la science.