VALETS DE LETTRES
Il est effrayant de penser à tout ce que représente, souvent, d'astuce, de bassesse, d*égoïsme, parfois même de coquinerie, ce que nous appelons aujourd'hui un homme arrivé, c'est-à-dire un homme qui a réussi, un homme parvenu à la fortune, aux honneurs, à la réputation. En bien des cas, dans notre société si admirablement organisée, on ne saurait s'élever, subsister même, qu'à la condition d'être à la fois anlimoral, anlilégal, antiso-
cial, tout en sauvegardant les apparences.
Il semblerait, à bien y réfléchir, que le plus honnête ne soit vraiment que le plus habile, le plus malhonnête, le plus maladroit.
Ce n'est point là une boutade, mais une vérité qu'il faudrait proclamer sans cesse, répandre parmi les humbles, les naïfs, afln d'abolir dans l'esprit public le respect injuste, immoral, qui s'attache à la richesse, aux réputations usurpées, à l'homme arrivé. Que de fois, la justice voudrait qu'on s'écartât de ce dernier avec dégoût. Combien rares ceux qui ne doivent leur élévation qu'à leur mérite, à leur tenace effort I
Et cette vérité, hélas I s'applique, de nos jours, à toutes les carrières. Jamais le favoritisme ne s'exerça avec autant d'impudence ; jamais l'intrigue ne remplaça plus avantageusement le mérite; jamais la valeur, abandonnée à elle-même, ne fut si outrageusement
découragée. Et voilà peut-être ce qui a, le plus sûrement, dégoûté du régime actuel les honnêtes gens, devenus des mécontents, car ils ont perdu l'illusion qui, au début, leur fit croire à plus d'équité, sous l'étiquette républicaine.
Il existe, cependant, une carrière qui devrait demeurer le refuge sacré de toute indépendance, où il ne devrait pas être nécessaire de s'humilier pour vivre, où le talent, la beauté intrinsèque de l'œuvre accomplie devraient seuls compter, classer et garantir.
C'est la carrière des lettres. Il appartenait aux écrivains de la maintenir à la hauteur où elle aurait toujours dû rester. Il leur suffisait d'être dignes, d'avoir le légitime orgueil de leur mission, qui n'est point de divertir le public — ce rôle est aux histrions — mais d'instruire, de diriger, de faire œuvre de justice et de vérité.
Eh bien, non I les écrivains ne l'entendent pas ainsi. Les récents événements nous ont révélé les âmes des bons confrères, de pauvres âmes tremljlantes ou viles, des âmes de goujats. Quelques-uns, très peu, firent leur devoir, montrèrent quelque fierté, quelque courage, quelque indépendance. La plupart, presque tous, rivalisèrent de lâcheté et de platitude.
Jamais je ne vis plus affligeant spectacle que celui auquel j'assistai, il y a quelques jours, à l'assemblée annuelle de la Société des valets de lettres. Je n'en fais point partie, je ne veux pas en être. C'était donc indûment que je m'étais introduit, à seule fin de m'édifier, prévenu par Alexis qui, ce jour-là, parmi les huées de la valetaille, fit preuve d'une réconfortante bravoure, de la tempête qu'il allait soulever.
On me pria, d'ailleurs, au bout d'un instant, de me retirer — ce que je fis volontiers, suf-
fisamment éclairé et écœuré déjà par le morceau d'éloquence que je venais d'entendre :
le rapport de M, Ernest Benjamin, rendant compte à l'assemblée, aux applaudissements de celle-ci, des récompenses officielles, des faveurs obtenues, dans Tannée, par MM. les sociétaires. Je comptai plusieurs Nichams, d'innombrables palmes académiques, quelques croix de la Légion d'honneur. La liste en était longue, cela ne finissait pas; des décorations, encore des décorations, et des médailles, des prix de cinq cents, de trois cents francs, décernés à la médiocrité. Et l'honorable société, les valets de lettres ne se lassaient point d'applaudir. Et je songeais tristement à la bassesse humaine, à tout ce qu'il avait fallu à ces gens- là de patiente intrigue, de honteuses sollicitations pour mériter de telles récompenses.
Comment voudriez-vous que de tels hom-
mes, glorieux de porter les palmes, s'avilissant jusqu'à quémander le Nicham ou des prix de trois cents francs, comprennent un acte comme celui d'Emile Zola, qu'ils admirent l'indépendance, Phéroïsme, qu'ils risquent quelque chose pour la justice?
Pauvres arrivistes qui déshonorent les lettres, ravalent la profession d'écrivain, et que le gouvernement dédaigne en satisfaisant leur misérable vanité! Plus ils sont honorés, récompensés, décorés, plus ils sont arrivés, et plus ils sont méprisables, car leur fortune est en raison directe de leur platitude.
Quelques-uns ont du talent; mais le talent, chez les uns, s'associe à la médiocrité d'esprit; chez les autres, à la bassesse d'âme. Le talent n'est qu'une virtuosité ; il résulte fréquemment d'un simple don d'assimilation, d'une faculté de pasticheur. On peut être médiocre de cœur et d'esprit, même inintel-
ligeat, et avoir du talent. Ce qui est rare, ce qui seul est estimable, c'est le caractère, c'est . la valeur, c'est une personnalité réelle, née d'un constant effort vers la sincérité, sincérité réfléchie et consciente. Et qu'importe que cette valeur, cette personnalité soit plus ou moins douée de talent. On peut la concevoir, elle peut exister sans cela. Mais ceux-là seuls qui la possèdent, méritent le titre d'intellectuel, dont les imbéciles sourient. Un sectaire comme Brunetière, un sceptique comme Barrés qui, après avoir tout déti*uit en lui-même, est incapable de reconstituer son univers, d'atteindre à une conviction, à une sincérité rléele, ne sont nullement des intellectuels.
Maniaques à idée fixe, ou snobs errant dans une constante mobilité d'impressions, ils n'ont, avec du talent, que l'apparence de la logique et de l'intellectualité. Les contradictions de M. Barrés, par exemple, ne se comptent plus . Voilà bien le demi-intellectuel.
Depuis que la profession d'homme de lettres est devenue du mercantilisme, les littérateurs, dégénérés en simples struggles for life, sont . du côté du plus fort. Eclairer la société, la conduire, rechercher la vérité, lutter pour le progrès, à l'exemple des grands écrivains du dix-huitième siècle, dénoncer les abus, les injustices, ils ne s'en soucient nullement. Il s'agit de parvenir, de gagner de Targent, d'être décoré, d'avoir des honneurs. C'est pour cela qu'ils rivalisent de platitude, pour cela qu'ils 3e font les domestiques des Xau et des Simond, des bailleurs de fonds qui les payent, qui distribuent la gloire. L'argent, à notre époque, ^ tout corrompu.
Ce qu'ils considèrent, c'est le succès, c'est la vente en librairie. Ce qu'ils admirent en Napoléon l'odieux, dont ils préconisent le culte, qu'ils dressent comme exemple, c'est l'implacable arnmV/e, l'homme sacrifianA tout,
la justice, rhumanité, à sa féroce ambition, c'est le struggle qui, pour parvenir, fait d'abord sa cour à tous les puissants de Theure, à mesure qu'ils se succèdent, trahit ses protecteurs dès qu'ils succombent, puis, devenu le maitre, entasse des monceaux de cadavres, écrase tout, pour sa plus grande gloire. Ahl quel professeur d'énergie! Quel modèle digne d'imitation!
Les voilà nos valets de lettres! Et l'on songe avec tristesse au beau rôle qu'ils auraient pu jouer, dont les récents événements leur offraient l'occasion, s'ils avaient eu l'âme assez haute pour comprendre leur devoir, leur dignité, leur mission, pour apparaître vraiment l'élite intellectuelle et morale de la nation, les guides de la Société, à Tavantgarde du progrès. Quelques-uns, des jeunes, qui ne font point partie de la Société des gens de lettres, ont tenu le drapeau de la justice,
de la vérité. La masse a préféré ne point se compromeltre, attendre des décorations, subir le joug des bailleurs de fonds, des directeurs de journaux. Ce sera à son éternelle honte. La Société des gens de lettres qui a particulièrement tenu à se déshonorer en ces événements, restera dénommée la Société des valets de lettres.
1®^ avril 1898.
PLUS SCELERATE ENCORE....
Tout porte à croire — si impossible que cela semble, à première réflexion — que la prochaine Chambre surpassera encore en ignominie, en misère intellectuelle et morale, celle dont l'agonie honteuse nous soulève présentement de dégoût. Delà pourriture qu'engendra cette dernière, naîtront des insectes plus malfaisants, dont bourdonnera le nouveau Parlement.
Ce n'est pas que nous aurons d'autres hom-
mes plus audacieusement nuls, plus profondéineut corrompus, c'est que les députés, réélus — et ils le seront en grande majorité — nous reviendront, après s'être confrontés avec le suffrage universel, plus vils, plus compromis qu'ils n'ont jamais été.
En effet, étant donné l'état d'esprit actuel de l'opinion publique — qu'ils contribuèrent à égarer et à pervertir, en se faisant, par lâcheté, les complices des malfaiteurs, assassins de la justice et de la vérité, — leur réélection est subordonnée à la condition qu'ils demeurent les apôtres, plus fervents que jamais, du mensonge et de l'iniquité, qu'ils flattent hardiment les préjugés et les passions des foules abusées, qu'ils y fassent pénétrer davantage l'erreur, qu'ils trahissent un peu plus leur conscience. C'est une tâche à laquelle ils ne failliront pas, afin de nous conserver des législateurs moins sou-
cieux de faire des lois que de laisser violer celles qui existent.
Plus ils seront violents dans l'imposture, plus ils nous qualifieront de traîtres et de vendus, plus ils s'aviliront, et plus ils capteroQt de suffrages, plus ils assureront leur réélection.
Ce sera, entre les candidats, une lutte féroce, à qui flétrira le plus énergiquemcnt l'héroïsme, à qui fera l'apologie la plus éloquente du crime judiciaire dont la France garde la souillure, à qui exploitera l'erreur avec le plus d'impudence.
Je disais qu'ils seraient tous réélus. Oui, à l'exception des quelques honnêtes gens que compta cette Chambre, de Reinach, oui, de Reinach, que je ne connais pas, mais à qui je rends hommage, en passant, parce que son attitude fut noble, en ces événements, et parce qu'il y a des chances, on ce malheu-
reux temps, pour que les plus insultés soient les plus intègres. A l'exception encore de Maurice Lebon, qui ne se représente pas ; de Hubbard, de Jaurès, dont la haute éloquence aura peine, sans doute, dans sa circonscription, à triompher du mensonge; de quelques autres dont la conscience protesta en des votes silencieux.
Ceux-là, s'ils osent affronter la lutte, échoueront. Ils seront remplacés par des imposteurs, peut-être par les Drumont, les Thiébaud, les Vervoort, les sectaires et les fanatiques en qui frémissent encore l'àme boulangiste ou des passions d'un autre âge, et qui se distinguèrent dans la tourbe des aboyeurs par leur sottise et leur mauvaise foi.
Eclairer le peuple, le désabuser, est une tâche trop périlleuse, à l'heure présente. Ceux qui l'entreprendraient, devant le suffrage universel, les assemblées électorales — et il
y faudrait un courage extraordinaire, presque de l'héroïsme — risqueraient fort de s'efifondrer sous les outrages et les sifflets. Et les députés nous ont, d'ailleurs, assez prouvé qu'ils n'étaient que les valets de l'opinion, qu'ils ne tenaient qu'à leur siège, qu'ils ne reculeraient devant rien désormais pour le conserver.
Ceux mêmes qui, jusqu'à ce jour, avaient gardé une certaine réserve, en sortiront devant leurs électeurs, et convaincus de l'illégalité dont Dreyfus fut victime, de son innocence même, n'en déclareront pas moins très haut, dès qu'on les interrogera à ce sujet, que ce fut un abominable traître, justement et légalemment condamné.
Nous aurons donc, après les élections, une chambre identique à la précédente, composée des mêmes goujats, plus infâmes et plus bêtes encore que par le passé, plus exaltés
dans leur mauvaise foi, plus engagés dans l'iniquité, plus intéressés à sa victoire définitive.
La seule différence, aggravante, est que les quelques honnêtes gens qui font partie de ce Parlement, ne seront plus dans le prochain, parce qu'ils se seront désistés ou qu'ils auront été vaincus. En un mot, la nouvelle Chambre comptera quelques coquins de plus.
Voilà qui nous promet de beaux jours et de réconfortants spectacles pour l'avenir.
Après cela, je me demande avec angoisse s'il ne sera pas désormais plus difficile qu'il n'a été jusqu'ici d'obtenir la revision d'un procès inique, de faire triompher la justice et le droit.
Il est possible, comme l'a déclaré Jaurès en cour d'assises, qu'il existe aujourd'hui trois cents députés favorables à la revision.
Mais ces mêmes trois cents députés le serontils encore dans la prochaine Chambre, après avoir blasphémé contre le « syndicat des vendus », après s'être engagés vis-à-vis de leurs électeurs à nous tordre le cou?
Ne nous verrons-nous pas en face d'une situation plus grave, d'un parti-pris plus tenace, à la suite de ces campagnes électorales qui auront répandu la calomnie dans tous les coins du pays, exaspéré l'opinion, enraciné plus profondément Terreur, et avec d'autant plus de facilité que les calomniateurs, rivalisant de zèle, n'auront pas trouvé de contradicteurs dans les réunions publiques ?
De telles questions sont inquiétantes. Si notre conviction ne reposait sur des preuves éclatantes, d'invincibles arguments, nous serions pris parfois de doute, à considérer l'obstination de nos ennemis, du gouverne-
ment, de TEtat-Major. Un tel entêtement dans le crime déconcerte, déroute; on hésite à y croire, on a peine à admettre Tincommensurable scélératesse qu'il suppose, car il n'est malheureusement plus possible de l'attribuer à l'ignorance ou à Paveuglement.
Ils furent, par leur situation même, les premiers renseignés, les premiers à connaître la vérité, cette vérité que nous eûmes tant de peine à découvrir, à dégager d'un monstrueux échafaudage de mensonges et de perfidies.
Un tel état de choses ne se rencontre pas aisément dans l'histoire des peuples civilisés. Cependant, devons-nous désespérer? Non.
Car ces événements, si douloureux soient-ils, ont eu, du moins, ce résultat consolant, admirable, d'extraire en quelque sorte tout ce qu'il y avait de bon, d'honnête, dans chaque parti, de grouper toutes les intelligences
saine, et généreuses, de faire surgir brusquement la Véritable élite morale du pays qui, jusqu'à cette heure, s'ignorait, se confondait, se cherchait.
Cette élite constitue aujourd'hui, en dehors du Parlement, un parti solidement uni. C'est par elle que s'accomplira la révolution morale qui régénérera la nation et qui doit précéder une révolution matérielle. Car on ne saurait rien attendre, pour l'instant, de ce monde contemporain, chargé de vices et de crimes. Dans la boue, rien ne pousse. Il importe, d'abord, d'assainir le sol, de purifier l'atmosphère. Occupons nous de créer un état nouveau de l'esprit national, de refaire une âme à l'humanité française.
Ce résultat acquis, l'erreur s'effondrera d'elle-même, la vérité et la justice triompheront sans effort. Et c'est pourquoi, malgré les
tristesses de l'heure présente, nous demeu-
rons pleins de foi en la beauté de noire cause, en l'œuvre commencée, œuvre de patience, de long avenir, dont la portée est bien au-dessus deTafifaire Dreyfus, œuvre de régénérescence et de salut ponr la nation française.
8 avril 1898.