‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 32 sur 44 · INCONSCIENCE · texte numérisé non relu

INCONSCIENCE

Ce qui, par dessus tout, caractérise notre époque ou plus exactement ceux qui prétendent la diriger, gouvernants, députés, journalistes, c'est une prodigieuse inconscience, si l'on entend par ce mot cette sorte d'aberration morale qui éclipse chez les individus la notion du bien et du mal. Inconscience qui, dans certains milieux, prend le nom de scepticisme, — scepticisme dont beaucoup se prévalent comme d'une distinction supérieure et

qui n'a d'ailleurs rien de commun avec le doute philosophique, ce que Jouffroy appelait « le dernier mot de la raison livrée à ellemême ».

A bien y réfléchir, peut-être aurions-nous tort de considérer comme de vrais scélérats ces êtres dont nous étonne l'obstination dans l'infamie. La plupart sont de purs inconscients qui ont perdu le sens du juste et de l'injuste et à qui l'on pourrait appliquer la parole du Christ crucifié : « Ils ne savent ce qu'ils font. » — Des amoraux, comme on dit aujourd'hui, pour ne pas dire immoraux. 11 n'y a qu'une légère nuance entre les deux termes.

Et ils sont légion, ces amoraux, ils sont même la majorité dans le monde parisien.

Rien ne les émeut, rien ne les surprend, rien ne les révolte : aucune iniquité, aucun drame, aucune monstruosité, si énorme, si flagrante

qu'elle soit. A leurs yeux, le vice et la vertu apparaissent au même plan.

J'ai sou vent pensé que si Cartouche ou tout autre bandit célèbre surgissait, comme par miracle, sur nos boulevards, il n'y serait point trop mal accueilli. Sans doute provoqueraitil bien moins d*horreur et de répulsion que de sympathique curiosité. Même, dans certains bureaux de rédaction, il ne ferait pas trop mauvaise figure. J'en sais qui lui témoigneraient de la déférence. Peut-être môme iraiton jusqu'à lui donner du « cher Maître », comme on donne du t cher commandant » à un autre coquin non moins avéré qui se nomme Esterhazy.

Tout est renversé, à l'heure où nous vivons. Il semblerait que la presse s'efforce à effacer de plus en plus tout ce qui, autrefois, établissait, aux yeux du public, une différence entre, par exemple, un grand homme et un

graod criminel. Tous deux, par elle, sont souvent présentés de la même façon; tous deux bénéficient de la même réclame et du môme genre de réclame. Les injures prodiguées à l'un le sont à l'autre avec autant, sinon plus de violence. Zola fut certainement plus outragé par certains journaux que ne le furent jamais Pranzini, Prado ou Tropmann. Chaque jour, dans la Libre Parole, V Intransigeant Qi autres placards, nous lisons, décernées à nos plus notoires contemporains, desépithètesqui s'appliqueraient aussi bien à Vacher l'éventreur. Les feuilles illustrées nous ont également accoutumés à voirie portrait. d'un assassin entre ceux d'un grand artiste et d'un savant illustre, comme si tous trois intéressaient l'opinion au même degré et de la même façon. Il devient aussi glorieux d'être un grand scélérat qu'un grand homme. Je ne sais même pas s'il n'est pas plus périlleux de

faire acte d'hécoïsme et d'avoir écrit uoe vingtaine de chefs-d'œuvre, ce qui parait une circonstance aggravante, que d'avoir éventré une douzaine de petits bergers. Si Vacher, qui sera déclaré fou, risque la maison de santé, Zola, qu'on déclara fou également, risque la mort ou tout au moins la prison.

Et encore l'auteur des Rougon est-il un privilégié? A vrai dire, il semble que le mal soit seul digne d'intérêt, que seul il ait droit à la réclame. Les journaux ne font guère une célébrité qu'aux coquins. Pour éveiller l'attention publique, que faut-il, de nos jours? une découverte de savant, une œuvre d'art, un beau livre, une belle action? Non, une vilenie, un brigandage, quelque gigantesque escroquerie. On ne parvient à la réputation que par le mal. L'honnête homme, l'artiste. Te penseur, peuvent mourir dans leur coin, silencieux et ignorés. S'ils sortent du néant où

condamne l'absolue probité, c'est généralement par quelque scandale, un côté bas de leur esprit. La presse ne semble préoccupée que de découvrir quelque bandit pour, en entretenir le public.

Ainsi éclate partout la profonde inconscience de cette époque. Elle s'est manifestée dans tous les événements remarquables de ces dernières années. Nous vîmes Panama.

Cette effroyable ignominie ne souleva dans les masses aucune révolte. Rien ne bougea. La foule demeura sceptique et blasée. x\vantque l'affaire ne fût étouffée, déjà, sur toutes ces hontes planait une atmosphère d'indifférence et d'ennui. Déjà, tout pouvait se prédire :

l'acquittement des corrompus, l'oubli final, la vie moderne reprenant son cours, implacable et féroce pour les faibles, tolérante et lâche envers les scélérats habiles, la société pardonnant à tous, sauf aux maladroits.

Nous voyons aujourd'hui Taffaire Dreyfus, plus dramatique et plus ténébreuse encore.

Et c'est ici surtout qu'apparaît cette oblitération complète de la conscience qui étonne jusqu'aux peuples barbares. Qu'est-ce, sinon de l'inconscience pure, que ce stupéfiant cynisme de Méline, osant déclarer : « Nous n'avons pu sortir de là qu'à force de droiture et de sincérité? » Et n'est-ce pas encore de rinconsciçuce, et la plus prodigieuse qui se puisse concevoir, que cet entêtement de tous, même des désintéressés, à nier l'évidence, que cette fureur imbécile contre des hommes uniquement épris de justice? Inconscience du mal qu'ils font à la France, inconscience du mensonge et de l'infamie, inconscience de tout, voilà ce que nous a révélé cette effroyable affaire. Et notre patriotisme, aussi bien que notre raison, en gémit.

Quel tableau terrible on tracerait de ce

monde contemporain, si on osait, si on pouvait tout dire! Je me souviens d-un mot de Renan que j'étais allé voir, peu de temps avant sa mort. Volontiers, ce grand homme ' affectait dans la conversation un optimisme ironique et souriant. Il atténuait plutôt qu'il n'exagérait sa pensée. Ce jour-là, cependant, comme nous causions de je ne sais plus quel événement contemporain, il me dit avec beaucoup de calme et en baissant un peu la voix:

« Oh! oui, c'est certain, moralement jamais l'individu ne fut aussi bas qu'aujourd'hui. » Celte parole me surprit un peu, car j'étais jeune. Je demandais respectueusement quelques explications. « Ôh! répondit l'illustre exégète, cela nous entraînerait à de trop longs développements. » Et, d'un geste lent el doux, il continua à caresser une vieille chatte qu'il avait sur les genoux*.

22 avril 1898.

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