‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 33 sur 44 · HONNETES GENS · texte numérisé non relu

HONNETES GENS

Il est, dit-OD,Tde m£lheureuses époques où Phonnête^ homme, impuissant contre le mal, n'a d'autre ressource que de se taire, de s'isoler en attendant des jours meilleurs, s'il ne veut perdre sa dignité, s'il a le souci de son indépendance.

Beau mensonge tendant à parer de noblesse l'ignominie du pleutre qui, dans sa tour d'ivoire assiste, impassible, sans danger, aux injustices et aux calamités ambiantes.

Et, d'abord, il est puéril et quelque peu banal de pester contre son temps. Toutes les époques se valent. Depuis saint Polycarpe qui, levant les bras au ciel, avait coutume de s'écrier : « Seigneur! en quel siècle me fitesvous naître ! » tous ont déclamé contre leurs contemporains. Jean-Jacques appelait son siècle « l'égout des siècles ». Flaubert écrivait à madame X... : « La société moderne est un banditisme organisé... Quelle abominable presse! si Tempereur demain supprimait l'imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le c... en signede reconnaissance! »

Vous voyez bien ! La vérité est que partout où il y a des hommes, on découvre des crimes, des scélératesses, deshideurs. Même, à tout prendre, il semblerait que la morale ait fait quelque progrès. Si les gentilshommes du temps de Louis XIV, que ne scandali-

VIOLENCE ET RAISOIT 149

saient point les crimes de la Montespan, revenaient à la vie, sans doute s'étonneraient-ils de notre indignation contre Esterhazy et du grand tapage qui se fait autour d'une erreijr judiciaire. Il convient de relire les Mémoires de Saint-Simon. Rien ne saurait mieux réconcilier les esprits chagrins avec notre époque. Ainsi, le raisonnement que je signalais plus haut et que font valoir tant d'honnêtes gens pour expliquer leur inaction en face des calamités, demeure sans signification, apparaît comme un mauvais prétexte. Beaucoup l'adoptent, s'en font une attitude, parce qu'il dissimule merveilleusement Tégoïsme, la veulerie, la crainte d'assumer une responsabilité, de compromettre une réputation, de subir des attaques et des calomnies, et jusqu'à cette ambition timide, prudente qui se revêt d'astuce et d'hypocrisie. C'est, en un mot, l'excuse de la faiblesso et de la peur. Je vou-

drais pouvoir crever toutes ces tours d'ivoire pour montrer sur quoi elles reposent et tout ce qu'elles enferment de sécheresse et de lâcheté. Il ne manque souvent à beaucoup de ces honnêtes gens que Taudace et le courage pour être de parfaits gredins.

Ce fut, de tout temps, Terreur de3 apôtres de justice et de vérité que d'en appeler aux honnêtes gens, de compter sur leur appui, leur généreuse action pour triompher du mal et de l'imposture. Les honnêtes gens ne bougent pas ; ils ont peur. Les dangers de la lutte, l'amour du bien-être chèrement acquis, les scrupules et les préjugés, la pondération d'esprit, le souci de sauvegarder leur tranquillité, de ne pas risquer leur situation, les condamnent au silence, paralysent leur volonté, leurs meilleures intentions, étouffent en eux-mêmes le cri de leur conscience.

Ils laissent égorger l'innocent, sous leurs

yeux, ou se bornent à détourner la vue pour épargner à leur sensibilité de trop dures épreuves. Ils sont parfois le nombre, et une poignée de coquins les; mènent; ils en acceptent la tyrannie» se rendent par faiblesse complices des pires méfaits, en maudissant tout bas leur époque.

Ainsi se consommèrent tous les grands crimes de l'Histoire : la mort de Jésus, la Saint- Barthélémy, la révocation de l'Edit de Nantes, les guerres de religion et, tout récemment, le massacre des Arméniens, d'autres événements plus près de nous lencore. Faut-il croire qu'à certaines heures, un vent de folie s'élève tout à coup, emportant la raison des peuples? Non. Le bon sens des nations ne s'en va point ainsi, quand il repose sur des siècles d'expérience, de civilisation et de progrès. La vérité est que les honnêtes gens restent enfermés chez eux, craintifs, tandis que

les coquins accomplissent leur besogne.

Ceux-ci agissent, ont de l'audace, affrontent le péril, parce qu'aucun scrupule ne les arrête, parce qu'ils n'ont rien à perdre. Les âmes honnêtes se replient sur elles-mêmes, dégoûtées de l'activité publique, laissant le champ libre aux ambitions néfastes, aux' brouillons malfaisants, à toute la crapule qui se rue furieusement à l'assaut du pouvoir.

Jaurès se retire de la Chambre, tandis que Drumont y entre. Et le temps approche où les médiocres seuls, les tarés de toute profession brigueront les suffrages du pays, se livreront à cette avilissante besogne : travailler la matière électorale. De plus on plus, les hommes de réelle valeur, les vraies gloires de la France s'abstiendront.

C'est par ces raisons que persiste, à travers les âges, la toute-puissance du mal; c'est parce que les honnêtes gens n'osent pas y

résister. Les brigands demeurent maîtres de la situation. La justice et la vérité ne triomphent que lorsqu'ils y ont intérêt. Cela arrive encore quelquefois, par exemple quand les coquins s'unissent en majorité pour déshonorer d'autres coquins et prendre leur place.

Ce que nous vîmes dans la dernière Chambre s'indignant contre les trois ou quatre députés accusés de corruption et les livrant sans tarder à la Cour d'assises.

Il faudrait, une bonne fois, définir le véritable honnête homme. On accorde trop aisément ce titre à des tas d'égoïstes ou de poltrons qui se calfeutrent au coin de leur feu, se désintéressant de toutes les injustices qui ne les atteignent point, de toutes les misères humaines dont ils sont à l'abri. Il ne suffit point de n'avoir ni tolé ni assassiné pour être un honnête homme, dans la belle force du

mot. Le bourgeois Arnoux, type éternel que

créa Flaubert, réalise toutes ces conditions et d'autres encore ; il n'en est pas moins une affreuse crapule, sans avoir commis aucun de ces méfaits que condamnent nos conventions et notre code.

Laisser faire le mal, lorsqu'on peut s'y opposer, imposer silence à des convictions dangereuses, ne s'inquiéter que de soi, tout cela n'est point d'un honnête homme. La véritable honnêteté est agissante, combat pour le bien et pour l'équité, se révolte au besoin, se hausse jusqu'à l'héroïsme, jusqu'au sacrifice. Elle est tout entière exprimée dans ces vers d'Horace, les plus beaux qui furent écrits en aucune langue, ceux que Jean Huss récitait, dit-on, en marchant au bûcher et que tout homme de lettres qui se respecte sait ou a su par cœur. Ils disent que l'honnête homme, l'homme juste est inébranlable dans ses résolutions, qu'il ne craint ni les fureurs de la

foule, ni le visage menaçant d'un tyran, ni la foudre du ciel, et que si l'univers brisé s'écroule, ses ruines le frapperont sans l'étonner!

Voilà l'honnête homme. Comme on levoit, il n'a que de très vagues ressemblances avec le bon bourgeois de nos jours.

i5 mai 1898.

Page 1