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LE CRIME DU « PETIT JOURNAL

Si l'histoire s'avise, un jour, de répondre à cette question : « Qui contribua le plus à la perversion des esprits, à rabaissement du sens moral, en France? » Nul doute que le Petit Journal n^ subisse, ce jour-là, un écrasant réquisitoire. Il apparaîtra comme là grande source mauvaise d'où découlèrent mille affluents, fiiyaht dans tous les sens, péhëtrfeiilt partout, infestant les trente-six mille cothmunes de Pràîlce, empoisonnant les populations (|ui s'y abreuvèrent.

Le Petit Journal lire à un million d'exemplaires, qui représente quatre millions de lecteurs. Tous les. grands quotidiens de Paris réunis ne sauraient lutter contre une telle puissance. Il n'existe pas vingt journaux dans toute la France dont la vente dépasse cent mille exemplaires. Mais là n'est point encore le véritable danger. La force du Petit Journal^ son influence décisive et désastreuse, parce qu'il est, par excellence, l'artisan du mensonge, est dans ce fait qu'il s'adresse aux humbles et aux petits, aux naïfs, aux illettrés, au peuple des faubourgs et des campagnes, à tous ceux pour qui la lettre imprimée est parole d'Evangile .

Les lecteurs d'autres journaux, tels que VEcho de Paris, VEclair, le Journal, ont quelque scepticisme, savent que tout n'est pas vrai dans ce qu'on imprime, qu'il faut faire la part de la passion, de l'esprit de parti,

des haines personnelles et surtout des fonds secrets. Mais, pour les braves gens, la partie vraiment saine de la nation, qui chaque matin savourent jusqu'à la dernière ligne leur Petit Journal, il n'en est pas de même. La presse leur a fait un cerveau en parchemin où se gravent merveilleusement les sottises ou les infamies dont se composent les articles de fond du nommé Judet. Cela les dispense de réfléchir, et il faut bien d'ailleurs les en excuser, car la plupart d'entre eux n'ont ni le temps ni les moyens de se documenter.

Et voilà justement où est le crime. C'est d'abuser d'une situation semblable, c'est d'exploiter l'ignorance et la crédulité de ses lecteurs. Mentir, calomnier, répandre Terreur, cela est très vilain en soi, mais cela devient un crime véritable, quand on écrit pour quatre millions de personnes, quand on détermine l'opinion entière d'un pays, et d'un

pays où règne le suffrage universel, qui dicte ses volontés et qu'il faut flatter sans cesse, au risque de trahir sa conscience, lorsqu'on a fait sa carrière de la République, d'un pays enfin où l'opinion publique est despotique.

11 semble, dans ces conditions, que les phrases devraient peser lourd au bout de la plume de M. Judet. Comme Ta dit Emile Zola, quand on a une telle charge d'âmes, quand on est le pasteur de tout un peuple, il faut être d'une probité intellectuelle scrupuleuse, sous peine de tomber au crime civique.

Mais les rédacteurs^ du Peiit Journal ne s'en soucient guère. Neutre au début, affectant une rigoureuse impartialité, une prudence excessive dans toutes les questions^ se bornant à enregistrer les faits, à donner parfois de bons conseils aux ménagères, le Petit Journal, par une évolution rat)îde âutatlt qu'imprévue, devint, entre les mains de Ma-

rinoni, une feuille de polémique, épousant des haines de politiciens, travestissant les nouvelles, mentant, injuriant, calomniant avec une violence et un. cynisme auxquels Rochefort lui-même n'atteint pas toujours.

C'est ainsi que M. Judet, dans un article ignoble et qui a soulevé de dégoût toutes les âmes honnêtes, a déversé sur le père de Zola des outrages tels qu'on se déshonorerait en les reproduisant, même pour en dénoncer l'infamie. Et cette saleté s'est étalée en tête du Petit Journal, cela a été lu par la France entière, jusque dans les moindres communes.

Eh bien, je prétends que M. Judet a dépassé son droit, que l'honneur et la conscience interdisent à un écrivain d'employer de pareilles armes contre un adversaire, qu'il n'est pas permis d'écrire de telles choses, de mentir et de calomnier de la sorte, quand on s'adresse à des millions de lecteurs. C'est

plus qu'une abomination, c'est une lâcheté, une action sale et basse et qui disqualifie à mes yeux son auteur. Oui, une lâcheté révoltante, parce que celui qui la subit n'a contre elle que des recours illusoires. Comment se défendre, en eflfet, contre un journal qui tire à un million d'exemplaires? On n'abuse pas ainsi de sa force et de son influence. M. Judet est, dit-on, un érudit, un lettré, un écrivain de talent. Mais ce n'est point là une excuse, c'est une circonstance aggravante. Je lui déclare qu'il s'est conduit en goujat, mais il ne me viendrait jamais à l'esprit d'insulter son père ou sa mère qui n'ont rien à faire dans ce débat, pas plus que les ancêtres d'Emile Zola.

En pareil cas, le gouvernement lui-même, j'entends un gouvernement honnête, devrait intervenir, réprimer l'abus qu'on fait d'une telle puissance, de cette puissance énorme

que représente le Petit Journal, Mais le gou- Ternement laisse faire; bien plus, il encourage, et nous avons appris, il n'y a pas longtemps, que M. Félix Faure était allé rendre visite à M. Marinoni et qu'ils avaient déjeuné ensemble. Le chef de l'Etat est donc complice. Mais ce n'est pas seulement dans l'affaire Zola, c'est dans toutes les questions que le Petit Journal prend violemment parti, trompe le public, pervertit l'opinion, créant dans le pays un courant irrésistible en faveur des inepties qu'il préconise. Il en résulte que le nommé Marinoni qui ne se recommande à la confiance des foules par aucune œuvre ni par aucun talent ni même par aucune probité d'esprit, est à cette heure le personnage le plus considérable de France, grâce à l'influence dont il dispose, un personnage pouvant presque décider des destinées du pays.

Ce serait amusant, si ce n^était si triste.

Voici donc la plus redoutable puissance morale des temps modernes entre les mains d'hommes d'affaires, de politiciens sectaires, exerçant des vengeances personnelles, rivalisant avec Rochefort, Drumont et Millevoye dans Vengueulade.

Mais là ne s'arrêtent pas encore les méfaits du Petit Journal. Le roman feuilleton qu'il inaugura, le récit détaillé de tous les crimes, meurtres, scandales, immoralités dont il emplit quotidiennoxnent ses colonnes, flattant la malsaine curiosité des masses, excitant dans le peuple une imagination perverse, sont, au plus haut degré, des éléments de corruption.

Tel feuilleton de feu Richebourg ou de Xavier de Montépin, développant en vingt-cinq mille lignes la genèse d'un assassinat est autrement immoral, pernicieux, que les dissertations psychologiques, le labyrinthe des théories dubitatives ou la banale histoire d'adultère

dont se composent la plupart des romans actuels. Ce n'est pas seulement le goût public, c'est l'âme même du peuple que pervertissent de telles œuvres, s'ajoutant aux faitsdivers longuement et complaisamment racontés, et qui mettent à nu toutes les plaies et toutes les hideurs sociales, tous les vices humains.

Par sa littérature aussi bien que par ses mensonges, le Petit Journal empoisonne la France. Et son crime est d'autant plus grand qu'il s'exerce sur les humbles, les petits, la population laborieuse, saine et naïve du pays, celle dont nous pourrions espérer notre régénérescence.

• 27 mai 1898.

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