‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 35 sur 44 · JOURNAUX LITTERAIRES · texte numérisé non relu

JOURNAUX LITTERAIRES

On dénomme ainsi certaines feuilles qui, sous le couvert de la littérature qu'elles s'efforcent d'avilir, dissimulent les combinaisons louches, les entreprises financières de quelque drôle incajpable de rédiger lui-même une seule ligne susceptible d'être imprimée.

Celui-ci devient une puissance, le distributeur de renommée dont l'antichambre s'emplit de jeunes littérateurs transis d'émotion et de respect. Le gouvernement, voyant en lui un

auxiliaire précieux, le soutient de sa haule protection, si bien que le drôle échappe presque toujours à Mazas.

Quant aux écrivains dont le talent ou la notoriété assure le succès du journal, ce sont les afBches qui couvrent la façade. Défense leur est de regarder ce qui se passe derrière le mur. Leur rôle est de divertir le public, de retenir Tabonné. A côté de leurs signatures, garantie de probité, s'étalent Todieux mensonge, l'impudent chantage, la trompeuse réclame, toute rignominie qui découle des fonds secrets, de la publicité payée.

Et qu'impojrte, si la conscience des rédacteurs se soulève I On ne les consulte point, on n'a que faire de leurs convictions. Qu'ils se soumettent ou qu'ils prennent la porte I La plupart, dont la plume est Tunique gagne-pain, répriment leurs colères, se résignent. D'aucuns même deviennent des valets, se prêtant aux

plus basses besognes, déshonorant leur talent et la littérature.

De même, comme je le démontrais l'autre jour, que le crime du Petit Journal est d'abuser de Tignorance et de la crédulité de ses millions de lecteurs pour les pervertir, de même Tinfamie de ces feuilles littéraires consiste à s'abriter derrière Thonorabilité notoire de leurs rédacteurs, parfois des écrivains illustres, afin de mieux duper le public.

Il existe quatre grands journaux littéraires : le FigarOy VEcho de Paris, le Journal, le Gaulois. Ce sont les collections de ces quatre grands jourriaux que l'historien devra principalement compulser, s'il veut descendre jusqu'au fond de Tabime où sombra la conscience humaine, en ce malheureux temps.

On aurait pu croire que ces journaux-là qui

recueillirent toutes les gloires littéraires de

notre époque, dont les tribunes retentirent si

souvent des opinions les plus contradictoires, qui affichèrent enfin la prétention d'être à Pavant-garde des idées, garderaient l'impartialité, auraient tout au moins la pudeur de ne pas insulter le magnanime écrivain, honneur des lettres françaises, dont ils sollicitèrent maintes fois, combien humblement ! la collaboration.

C'était mal connaître la presse littéraire.

Elle se révéla, en ces circonstances, ce qu'elle fut toujours, ce qu'elle ne cessa d'apparaître à ceux qui en pénétrèrent les dessous, c'est-àdire la plus corrompue et la plus vile de toutes les presses, étant au pouvoir non de politiciens, dont l'excuse est de combattre pour un parti, mais d'agents d'affaires plus ou moins véreux n'ayant d'autre souci que d'emplir leur caisse.

Lorsque, au début de l'affaire Dreyfus, on lança contre nous le mot de syndicat, je fus tout de suite édifié en constatant l'attitude

nettemeiit hostile de certaines feuilles. Quoi! il 7 aurait eu un syndicat, et les Simond de VEcho de Paris n'en eussent point fait partie ! Un tel prodige était inadmissible. Et c'est alors qu'on conta dans Paris l'authentique histoire que voici : Simond accourt chez un parent, administrateur d'un journal quidéfend la cause de la justice et de la vérité. — Où touche-t-on ? înterroge-t-il. \ — Nulle 'part, répond l'autre. — Simond, persuadé qu'on le trompe, insiste, et ayant enfin acquis la conviction qu'on ne touchait point de notre côté, il s'en fut ailleurs, là où le syndicat n'est pas un vain mot. Telle est la seule raison de l'abominable campagne de mensonges et de calomnies que VEcho de la rue Saint-Dominique mena contre nous.

L'Etat-Major, voulant s'assurer le concours de toute la fripouille de Paris, alla droit aux journaux absolument indépendants.

Laissous l'affaire Dreyfus, revenons aux quatre feuilles littéraires que j'ai citées plus liant. C'est d'abord le Figaro, qui a deux directeurs, MM. de Rodays et Périvier, dont ou dit que l'un n'est capable de rien, tandis que l'autre est capable de tout. Le premier, comme on sait, se fît pardonner son incommensurable sottise qui donna un instant l'illusion de l'honnêteté, en présentant les plus plates excuses à M. de Rochefort. Le second qui, dernièrement encore, faisait dire à Zola qu'il était de tout cœur avec lui, mais qu'il ne pouvait agir autrement, s'est montré le digne chef de ce Figaro qui, de tout temps, fut avec les plus forts et se signala par la plus odieuse lâcheté.

C'est ensuite VEcho de Paris, la feuille vendue par excellence. Puis, le Journal, dont il y aurait trop à dire. Enfin, le Gaulois où rutile M. Arthur Meyer, l'homme le plus méprisable de France et dont la vertigineuse ignominie

déconcerte les plus blasés, rhomme enfin qui, souffleté par Drumont d'effroyables outrages, consacre à Tauteur de la France Juive des articles dithyrambiques.

Et l'on sourit avec tristesse en songeant que la plupart des écrivains qui collaborent à ces journaux sont avec nous. Rien ne démontre plus combien la liberté de la presse est un leurre, devient telle du moins par la faute des écrivains s'avilissant jusqu'à subir l'autorité de pareils maîtres.

A tout considérer, ces journaux littéraires nous apparaissent plus immondes que ces placards politiques, très nuisibles, à coup sûr, mais auxquels l'atmosphère passionnée de bataille donne Tapparence du désintéressement.

On contemplerait avec moins de dégoût les francs coquins, tels Drumont et Rochefort, qui risquent quelque chose, luttent avec péril, offrant leur poitrine aux coups.

Les autres, les Simoad et compagnie, s'embusquent derrière une feuille, accomplissant sans danger leur vilaine besogne, faisant argent de tout, déshonorant la littérature qu'ils méprisent. Car c'est la littérature même que ces feuilles littéraires avilissent. Déjà, elles ont tué la critique par la réclame. Défense absolue à tout rédacteur de VEcho de Paris de citer un ouvrage dont Tauteur ou l'éditeur ne s'est pas acquitté préalablement de divers droits en les officines de l'administration. Nul n'ignore aujourd'hui que le coût d'un article sur un livre est de mille francs. Us ont ainsi tué la librairie.

En vérité, il est temps de dénoncer au public ces abominations, de flétrir une presse dont souffrent tous les vrais écrivains, la France entière et dont bénéficient seuls d'indignes spéculateurs,

6 juin i898.

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