‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 36 sur 44 · IMPUISSANCE DE L'INJURE · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DE L'INJURE

En France, il suffit d'être un pantin pour être pris au sérieux. Ce qui explique l'extraordinaire passion que nous mettons tous à réfuter, à discuter la moindre affirmation de M. Rochefort. Au cirque, Gugusse fait rire, quand il n'embête pas, car il est presque toujours simplement stupide. Mais il ne viendrait à l'esprit d'aucun spectateur de le prendre à partie pour lui prouver qu'il a tort, le convaincre de sottise ou d'infamie.

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Dans là vie, il n'en est pas de même. M.

Rochefort est un personnage ; il a de l'inQuence, on le redoute, on l'élève à la dignité de chef de parti, il présente des candidats. Depuis quarante ans, on ne cesse de le grandir; les journaux graves reproduisent ses articles, amis et ennemis conspirent à lui donner de l'importance, le gouvernement même compte avec lui.

Car il est entendu que M. Rochefort est le premier journaliste du siècle, qu'il tue son homme d'un trait de plume, qu'il distribue la gloire ou l'impopularité, qu'il renversa Napoléon III — comme si Sedan était une chimère! — et, plus tard, Gambelta, Ferry, tous les pouvoirs qui se succédèrent.

Voilà donc la légende créée. Le snobisme s'en mêle, la lâcheté huttiaine aussi. M. Rochefort apparaît cotiittle la plus gMbde puissance morale de ce temps,lecolbsàede Rhodes

devant qui, durant longtemps, tout s'incline et tremble, l'illustre écrivain dont la plume redoutable fait s'écrouler les empires. Aujourd'hui, nous assistons à ce spectacle comique de tout le socialisme français se soulevant contre le marquis de Rochefort. D'un bout à l'autre du pays, on vote des ordres du jour de flétrissure qu'il affecte de dédaigner, tandis que, d'autre part, on organise des meetings en son honneur, qu'un groupe de députés le proclame son chef et s'efforce de recruter des acolytes.

Cet homme aura connu tous les triomphes.

Il y a dix ans, le Sénat se constituait en Haute- Cour de justice pour le condamner. Cinq ans après, c'était, parmi les acclamations d'un peuple entier, un retour d'exil qu'ignorèrent les plus grands héros de l'antiquité frappés par l'ostracisme.

Une destinée si glorieuse est stupéfiante

quand on pèse la valeur réelle de M. Rochefort. Est-ce là un grand citoyen, un artiste, un savant, un penseur? Non, c'est un jouisseur, un bouffon, un rigolo dont l'esprit de culbute a parfois diverti Paris ; c'est un écrivain sans idées, sans logique, sans foi et qui n'a cessé de mentir et de calomnier.

Un tel homme ne méritait que de faire rire, car il fut drôle souvent, journaliste plein de verve, clown disloqué, grimaçant et cabriolant, incarnant toute la blague boulevardière , fouettant à tort et à travers. Mais le malheur fut qu'on le prit au sérieux. La co.nédie qu'il joua devint tragédie. Son œuvre qui devait amuser apparut néfaste par l'importance qu'on lui donna. C'est la faute du public, c'est notre faute à tous.

Aujourd'hui, il n'y a plus lieu de railler.

Le fantoche a pris la taille d'un géant ; il n'est pas aisé de l'abattre. Quand un homme est

sur un tel piédefstal, rien ne le démolit. Les coups ne portent que lorsqu'ils rencontrent le défaut de la cuirasse.

Les injures grossières demeurent sans effet.

M. de Rochefort lui-même a perdu ce genre de polémique par l'abus qu'il en fit, et lui seul en profita. Maintenant, c'est fini^ ça ne rend plus. Traitez quelqu'un de lâche, de coquin, de voleur, de mouchard, on ne vous croit pas, apporteriez-vous même des documents à l'appui. Le public reste sceptique ou indifférent, se souvenant que les plus honnêtes furent maintes fois qualifiés de la sorte. Et c'est peut-être aussi qu'en cette époque de pourriture nul n'ose s'indigner des méfaits du prochain, sentant sa conscience plus chargée encore.

Un adversaire ne devient utilement attaquable que lorsqu'il baisse déjà. Certes, il n'est pas défendu de se soulager par des in-

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jureS;, si le cœur vous en dit. C'est brave, parce qu'on risque un coup d'épée et, plus souvent encore, le silence méprisant de l'adversaire, qui cache ainsi parfois un peu de lâcheté. Mais la réputation de ce dernier n'en souffre nullement.

Bien mieux, elle en bénéficie. Les injures entretiennent la notoriété. Elles prouvent qu'on s'occupe de vous, qu'on ne vous oublie pas, et les gens se disent : « Il excite des haines, on le jalouse, donc c'est quelqu'un. » Beaucoup qui se morfondent dans le néant, victimes parfois en cela d'une injustice, payeraient cher la joie d'être insultés, de temps à autre.

Car rien n'est si douloureux que le silence, l'éternel soufflet du néant. Cela seul abat, décourage. Quand on veut tuer quelqu'un, un écrivain, un artiste, quand on le hait fortement, on ne l'insulte pas, on se borne à ne

jamais imprimer son nom, quoi qu'il fasse.

C'est prodigieusement lâche, mais c'est sûr.

Même, à tout prendre, l'outrage est préférable à la louange. A force de répéter de Sarcey qu'il est un crétin, on en a fait un grand critique. On l'aime, au fond, cet homme ! Si on eût déclaré avec la même persistance :

« Sarcey est un critique génial », nul doute que le pauvre n'eût succombé depuis longtemps. On n'atteint à la gloire que sous l'avalanche des injures. Les médiocres ne recueillent que des compliments. Quelqu'un s'avisat-il jamais d'insulter Coppée ou Claretie?

C'est à tort que nous considérons comme

des ennemis nos insulteurs. Ce sont là de vrais

amis. En revanche, le drôle tjui s'obstine à

notre égard dans un mutisme absolu, voilà

bien celui qui nous hait vraiment et souhaite

notre mort. Pourtant, nous n'hésitons pas à

lui serrer la main, sous prétexte qu'il ne nous a rieu fait.

Soit, direz-vous, mais que faire alors? Roche fort et Drumont n'en sont pas moins des scélérats qu'il faudrait perdre. Eh bien, il existe pour cela un moyen radical. Dites que ce sont d*honnètes gens, et tâchez d'insinuer qu'ils sont malheureusement dépourvus de talent.

i 3 juin 1898.

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